Contes de l'empire Primorskoie tsarstvo
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– Va-t-en de la, imbecile, tu vas nous gacher nos ventes!
Alors Ivan partit faire un tour sur le marche. Il regarda les bouffons, rit aux eclats de leurs chansons et de leurs grimaces. Puis il flana dans les allees et se retrouva sur la place ou l'on vend les chevaux. Il s'approche et regarde de tous ses yeux. Les chevaux sont plus vifs et plus beaux l'un que l'autre. Ivan est en extase. Il admire leurs pattes l'une apres l'autre et arrive au bout de la rangee. Il n'a deja plus la moindre envie de rentrer quand soudain il apercoit un jeune poulain. Allonge sur une maigre couche de foin, l'animal n'a meme pas la force de soulever sa tete. Il est couvert de plaies et de croutes. Ceux qui passent devant ne peuvent s'empecher de lui donner un coup de pied en exprimant leur degout. Ivanouchka se prend de pitie pour la malheureuse bete.
– Pourquoi vous l'embetez? Pourquoi vous lui parlez comme ca? – leur demande Ivan.
– A qui cela peut-il servir, un poulain dans cet etat? – repondent les palefreniers, – rien qu'a la regarder, nos merveilles de chevaux vont etre contamines. Plus vite il crevera, mieux ce sera.
– Et a qui est-il, ce pauvre animal?
– A personne. Quand on a amene les chevaux au marche, il s'est colle au troupeau. D'abord, on voulait le prendre, puis on a compris qu'il n'y avait rien a en tirer.
– Peut-etre que moi je peux le prendre alors?
– Prends-le, – lui disent les palefreniers.
Ivanouchka prit le poulain malade avec soi. Il le lava avec de l'eau de source et, avec le kopek que sa mere lui avait donne, il acheta du pain pour nourrir la pauvre bete. Et il lui fit faire tout le trajet jusqu'a la maison en telegue.
Ses freres crierent sur Ivan tant qu'ils purent en disant qu'il etait mauvais. Au retour, ils ne laisserent pas le poulain passer le portail de la maison. Ils pretendaient que le betail au contact des croutes allait etre malade a son tour.
Ivan ne trouva pas d’autre solution que d'aller ou ses yeux le portaient. Il choyait et calinait son poulain. Il lui fit boire de l'eau de source et le fit paitre dans les vertes prairies. Bientot le poulain fit sa guerison, des qu'il fut gueri, il se mit a grandir non pas de jour en jour, mais d'heure en heure. Au bout du sixieme jour, le poulain souffreteux est devenu un magnifique coursier race. Son poil soyeux poudre d'or etincela et sa criniere legere flotte au vent. Ivanouchka baptisa son cheval Zlatibor.
Le matin du septieme jour, Ivan entend soudain le cheval lui parler d'une voix humaine:
– Merci a toi de m'avoir ainsi sauve la vie et de m'etre venu en aide.
Ivan petrifie en tomba a la renverse. Un cheval qui parle avec une voix d'homme, cela ne se pouvait!
Mais le cheval poursuit comme si de rien n'etait:
– Je suis ne au pays Enchante. Je paissais avec ma mere dans les vastes prairies. Mais j'etais desobeissant, je voulais toujours galoper plus loin. Un jour, j'ai galope si loin que je me suis retrouve dans vos contrees, sans meme m'en rendre compte. Et sans ta bonte, j'aurais surement peri. Il est temps maintenant que je rentre au pays enchante.
Ivan se sentit tres triste. Il aimait enormement Zlatibor.
– Ou est-il, ton pays enchante? – demanda-t-il. – N'est-il pas possible que je t'y accompagne, pour voir comment tu vis?
– Mon pays est partout autour de toi. Mais il est invisible. Et toi, tu ne peux pas entrer au pays enchante. Nul homme ne pourra jamais trouver le chemin pour y aller. Mais ne sois pas triste. Sitot que tu auras besoin de moi, tu n'auras qu'a t'avancer au milieu d'un pre et emettre le sifflement des chevaliers, puis m'appeler par mon nom, alors j'apparaitrai au meme instant.
Sur ces mots, il disparut.
Ivan avait bien du chagrin, mais que faire! Il rentra chez lui, et raconta les choses comme elles s'etaient passees. Mais personne ne crut un mot de son histoire.
Les jours passaient, l'un apres l'autre. Ivan s'ennuyait tant de son cheval, il eut envie de galoper dans les champs. Il s'avanca dans un pre, emit le sifflement des chevaliers et appela Zlatibor. A cet instant meme il le vit: le cheval de feu nimbe d'or bondissait vers lui. Et la terre tremblait de son galop.
– Que desire Ivan? – demande le cheval.
– Eh bien, repond Ivan, je veux juste galoper avec toi a travers champs.
– Mais, Ivanouchka, as-tu une selle qui puisse m'aller?
– Comment veux-tu que j'aie une selle! Mes freres ne me laissent pas approcher de l'ecurie, – repondit Ivan.
Le cheval frappa la terre de son sabot et disparut. Mais une seconde plus tard il etait deja revenu.
Sa selle et sa bride etaient cousues d'or et ornees de pierres precieuses. Les yeux ne pouvaient se detacher de tant de beaute. Et par dessus la selle un somptueux vetement avait ete pose. Ivan ota ses vieux vetements, se lava a la riviere, revetit l'habit que le cheval lui apportait et devint un superbe jeune homme. Il sauta en selle et Zlatibor s'elanca gracieusement. Le cheval enchante ne semblait pas courir, mais voler dans l'air. Les ravines etaient franchies d'un bond leger, et les bouleaux depasses en un seul elan. Ivan n'avait pas eu le temps de reprendre son souffle que la capitale fut en vue. Ivan regarde a grands yeux et apercoit dans un vaste pre une jeune fille chevauchant sur un beau coursier bai. Oh que cette apparition lui semble belle et le ravit! Sa beaute, il est vrai, a immediatement conquis Ivan. Il vole vers elle et lui demande:
– Qui es-tu, si belle damoiselle, et pourquoi cavales-tu ainsi seule dans la campagne?
– Je suis Elena Agaphonovna et je sors mon cheval dans le champ qui appartient a mon pere, le tsar Agaphon! Mais toi, qui es-tu? Et de quel droit me poses-tu des questions? Peut-etre me faut-il appeler les gardes pour t'interroger a ce sujet?
Ivan comprit qu'il avait devant lui la fille du tsar. Mais comme elle lui plaisait infiniment, il decida d'engager plus loin la conversation. Il retira son bonnet et dit a la belle:
– Pardonne-moi Elena Prekrasnaia. Je ne voulais surtout pas t'offenser, je n'avais d'autre idee qu'admirer ta beaute, j'ignorais que tu etais la fille de notre tsar!
Le beau jeune homme plut a Elena Prekrasnaia. Il etait a la fois bien fait de sa personne et tenait des propos fort courtois. De mot en mot, leurs paroles se donnerent le change. Tout le reste du jour ils chevaucherent cote a cote dans les champs et ils ne se separerent qu'au soir venu. Elena Prekrasnaia rentra au palais, Ivan de son cote retrouva ses vieux habits, se salit comme il faut avant de revenir chez lui.
Et des lors, il en fut toujours ainsi. Tous les matins, Ivan s'en vint attendre sur son cheval enchante que la tsarine sortit du palais. A longueur de journees, ils chevauchaient ensemble et devisaient sur mille choses. Ils ne remarquerent meme pas qu'ils etaient epris l'un de l'autre. La tsarine voulait tout savoir d'Ivan, d'ou il etait, ou se trouvait sa maison, or Ivan avait honte d'avouer quel Ivanouchka-L'imbecile il etait en realite et comment il passait sa vie assis pres du poele a ramasser les cendres. Alors la tsarine eut recours a la ruse. Le tsar Agaphon possedait un sceau royal, et il ne s'agissait pas d'un sceau banal mais d'un sceau enchante. Il permettait a qui s'en servait d'apposer son embleme n'importe ou, et pas n'importe comment, mais en lettres d'or. Elena subtilisa le sceau imperial en cachette et s'en vint trouver Ivanouchka. Sans qu'il le sache, elle reussit a lui imprimer le sceau d'or sur la main gauche. Le soir venu, Ivan s'apercut de cette marque etincelante. Il la couvrit de boue et se cacha pres du poele. La tsarine le matin suivant partit de village en village escortee de soldats. En arrivant dans chaque village, elle passe en revue les mains gauches de tous les hommes dans l'espoir d'y decouvrir le signe d'or. Elle arrive finalement au village d'Ivanouchka-L'imbecile. Mais elle a inspecte les mains de chacun sans trouver trace du sceau.