L'?vad?e de Saint-Lazare (Побег из Сен-Лазар)
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— C’est clair comme le jour, se disait Fandor, quatre-vingts, quatre-vingt-deux centim`etres, autant dire la m^eme chose, le myst'erieux mort de la Plaine Saint-Denis a 'et'e transport'e dans un chariot et il se trouve que, d'esormais, mon v'ehicule, qui 'etait plus 'etroit hier, a aujourd’hui les dimensions de ce chariot suspect. Est-ce donc que l’on a l’intention de me faire passer pour coupable dans cette affaire dont j’ignore le premier mot ? Mais il n’y a pas de doute, tout cela est grave. Tr`es grave. Plus grave qu’on pourrait l’imaginer. Ceci n’est qu’un commencement. Qui diable peut-^etre l’auteur de cette abominable machination qui tend `a me faire passer pour responsable d’un crime dont je suis innocent. Qui ? Lui ?
On avait insinu'e que le cadavre br^ul'e trouv'e dans l’immeuble de Juve 'etait celui de Juve. C’'etait la version officielle, mais Fandor n’y croyait pas. Il avait conclu, lui, que le mort carbonis'e rue Bonaparte n’'etait autre que l’effrayant G'enie du Crime. Fallait-il donc revenir sur cette opinion ? Fant^omas vivait-il encore ?
— Sale affaire.
Depuis quarante-huit heures, il avait not'e la pr'esence dans le voisinage de l’impasse Urbain, d’une s'erie d’individus, qui, `a leur silhouette particuli`ere, 'etaient ais'ement reconnaissables. C’'etaient des policiers, des agents en bourgeois.
Fandor n’avait tout d’abord pr^et'e qu’une m'ediocre attention `a leur pr'esence, mais il se rendait compte maintenant que cette surveillance avait 'et'e pr'evue contre lui.
— C’est que, monologua Fandor, je ne tiens pas du tout `a entrer en ce moment en relations avec la police, ni `a fournir des explications `a la S^uret'e. J’ai mieux `a faire, il s’agit pour moi de m’occuper d’H'el`ene et si j’ai adopt'e ce d'eguisement depuis quelques semaines, si je joue les mendiants et les faux infirmes sur la place de Paris et particuli`erement aux abords de la prison de Saint-Lazare, ce n’est pas pour me br^uler au moment o`u je crois que je vais r'eussir `a tirer ma pauvre amie de l`a. Allons, mon petit Fandor, prends tes cliques et tes claques, et tires-toi d’ici.
Comme il abordait les premi`eres marches, quelqu’un sortit du logement voisin : c’'etait Blanche Perrier. La jeune femme avait 'et'e attir'ee par ce bruit insolite, elle n’'etait pas couch'ee.
— Tiens, fit-elle, surprise de voir l’infirme sortir `a cette heure, c’est vous, monsieur Taxi, vous vous en allez ?
Le journaliste r'epliqua bri`evement :
— Je m’en vais faire un tour, je cr`eve de soif, faut que je descende chez le bistro.
Complaisante, Blanche Perrier, se proposait d'ej`a `a lui faire boire quelque chose pour lui 'eviter la descente difficile et l’ascension encore plus p'enible des six 'etages.
— Il faut absolument que je sorte.
— Ah, monsieur Taxi, je suis terriblement inqui`ete. Voil`a deux jours que je n’ai pas de nouvelles de Didier, depuis qu’il est rentr'e chez ses parents, il n’est pas reparu.
— Ne vous frappez pas, madame Blanche, il reviendra, votre amoureux.
— Oh, je l’esp`ere bien, sans doute, mais enfin, j’ai peur.
Fandor, lui aussi, avait peur. Une id'ee soudaine avait germ'e dans son esprit.
— Je vous assure qu’il ne faut pas vous faire de bile, ces histoires-l`a, ca tra^ine toujours, mais ca s’arrange ensuite. Allons bonsoir, madame Blanche, rentrez chez vous, moi je m’en vais.
La jeune femme se retira, et sit^ot qu’il fut seul, dans l’escalier obscur, Fandor au lieu de descendre, comme `a son ordinaire, en se cramponnant aux barres de l’escalier et en faisant rouler son chariot sur les marches, mit simplement celui-ci sous son bras et descendit `a toute allure les six 'etages.
La porte de la rue 'etait entreb^aill'ee, il se glissa dehors, ni vu ni connu.
***
— Alors, Fleur-de-Flic, quoi de nouveau ?
— Hum, pas grand chose, monsieur Juve, pardon, monsieur Lambert. Je vous demande pardon, monsieur Lambert, excusez-moi, monsieur Lambert, de vous appeler toujours monsieur Juve, mais j’oublie sans cesse que monsieur Juve n’est autre que monsieur Lambert.
Riquet venait de recevoir de son interlocuteur un grand coup de poing dans les c^otes. Il rougit.
Riquet et Juve 'etaient install'es au fond de la boutique d’un marchand de vins de la rue de la Chapelle depuis neuf heures et demie. Onze heures venait de sonner et ils causaient encore `a voix basse, myst'erieux :
C’'etait Juve qui interrogeait minutieusement, sans en avoir l’air, le jeune gavroche qui, tout heureux d’^etre l’ami d’un tel personnage et d’avoir des secrets avec lui, cherchait tous les d'etails capables d’int'eresser son interlocuteur. Les r'ecents 'ev'enements qui s’'etaient d'eroul'es dans la Plaine Saint-Denis, de m^eme que les incidents relatifs `a Blanche Perrier, au courant desquels il se trouvait, d'efrayaient la conversation.
Apr`es un silence, Juve demanda :
— Alors dis-moi, petit, toi qui es retourn'e `a la maison Granjeard depuis la dispute intervenue entre Didier et sa famille, dis-moi donc un peu la t^ete que faisaient la veuve et les deux fr`eres a^in'es ?
— Ma foi, ca n’est pas tr`es commode de pr'eciser, car j’ai peu vu les patrons hier et aujourd’hui.
— Je croyais que tu 'etais tout le temps en relations avec eux ? que tu faisais leurs courses ?
— Oui, sans doute autrefois, mais d'esormais depuis le renvoi de Blanche, c’est moi qui la remplace `a la clouterie et l`a on est plus loin des « singes ». Pas moyen de d'evisager leur bobine.
— Enfin, insista Juve, n’as-tu pas entendu dire, n’as-tu pas remarqu'e qu’ils 'etaient 'etonn'es de ne pas voir revenir leur fils ?
— Eh bien non, r'epliqua Riquet, les rares fois o`u je les ai vus, ils paraissaient comme `a l’ordinaire. D’ailleurs, para^it que M. Didier leur a d'eclar'e le jour de l’engueulade qu’il ne reviendrait pas.
— Dis-moi, Fleur-de-Flic, je me demande ce qu’a pu devenir Didier. En sortant du magasin, n’es-tu pas all'e voir chez Blanche s’il s’y trouvait comme je te l’ai recommand'e ?
— Oui, r'epondit le gavroche, je suis mont'e chez Blanche Perrier, elle 'etait sortie. Mais, monsieur Juve, pardon, monsieur Lambert, puisque nous causons de ces trucs-l`a, j’ai quelque chose d’autre.
— Quoi donc ?
— C’est une id'ee, comme ca qui m’est venue, pendant que j’'etais sur le carr'e du sixi`eme.
— De quel sixi`eme ?
— H'e, parbleu ! du sixi`eme de l’impasse Urbain. Savez-vous qui est le voisin de Blanche Perrier ?
— Pas le moins du monde.
— C’est un dr^ole de type. Une esp`ece d’infirme qui fait le mendiant dans la journ'ee et qui, le soir, tra^ine dans les cabarets. Pr'ecis'ement, le soir du crime, on l’a vu dans un bouge de la Plaine Saint-Denis.
— Comment sais-tu que c’est lui ?
— Oh, il est facilement reconnaissante, car cet infirme-l`a se ballade toujours dans une esp`ece de chariot.
— Un chariot, s’'ecria le policier, il me semble que je comprends o`u tu veux en venir ?
— Ah, tant mieux, fit Riquet, j’avais peur de ne pas ^etre clair.
— C’est limpide comme de l’eau de roche. Continue.
— Alors, autant vous dire que j’ai pens'e que le chariot de l’infirme et celui sur lequel on a transport'e le mort de la Plaine Saint-Denis pourraient bien ^etre le m^eme.