Том 7. О развитии революционных идей в России
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En un mot, `a la vue de la Russie officielle, on n'avait que le d'esespoir au coeur; d'un c^ot'e, la Pologne diss'emin'ee, martyris'ee avec une t'enacit'e 'epouvantable; de l'autre, la d'emence d'une guerre qui n'a pas discontinu'e pendant tout le r`egne et qui engloutit des arm'ees sans avancer d'un pas notre domination au Caucase; au centre, avilissement g'en'eral et incapacit'e gouvernementale.
Mais `a l'int'erieur il se faisait un grand travail, un travail sourd et muet, mais actif et non interrompu: le m'econtentement croissait partout, les id'ees r'evolutionnaires ont plus gagn'e de terrain dans ces vingt-cinq ann'ees que durant le si`ecle entier qui les a pr'ec'ed'ees, et pourtant, elles ne p'en'etraient pas jusqu'au peuple.
Le peuple russe continuait `a se tenir 'eloign'e des sph`eres politiques; il n'avait gu`ere de raisons pour prendre part au travailqui s'op'erait dans les autres couches de la nation. Les longuessouffrances obligent `a une dignit'e de son genre; le peuple russe a trop souffert pour avoir le droit de s'agiter pour une petite am'elioration de son 'etat, il vaut mieux rester franchement un mendiant en haillons que de rev^etir un habit rapi'ec'e. Mais s'il ne prenait aucune part dans le mouvement des id'ees qui occupait lesautres classes, cela ne signifie nullement qu'il ne se pass^at riendans son ^ame. Le peuple russe respire plus lourdement que jadis, son regard est plus triste; l'injustice du servage et le pillage desfonctionnaires publics deviennent pour lui plus insupportables. Le gouvernement a troubl'e le calme de la commune par l'organisation forc'ee des travaux; on a emprisonn'e et restreint le repos du paysan dans sa cabane par l'introduction de la police rurale (stanovye pristavy) dans les villages m^emes. Les proc`es contre les incendiaires, les meurtres des seigneurs, les insurrections de paysans s'augment`erent dans une grande proportion. L'immense population des dissidents murmure; exploit'ee, opprim'ee par le clerg'e et la police, elle est bien loin de se rallier, et l'on entend parfois dans ces mers mortes et inaccessibles pour nous des sons vagues qui pr'esagent des temp^etes terribles. Ce m'econtentement du peuple russe dont nous parlons n'est point visible au regard superficiel. La Russie para^it toujours si tranquille qu'on a de la peine `a croire qu'il s'y passe quelque chose. Peu de gens savent ce qui se fait derri`ere le linceul dont le gouvernement couvre les cadavres, les taches de sang, les ex'ecutions militaires, disant avec hypocrisie et arrogance qu'il n'y a ni sang ni cadavres derri`ere ce linceul. Que savons-nous des incendiaires de Simbirsk, du massacre des seigneurs, organis'e simultan'ement par un nombre de villages, que savons-nous des r'evoltes partielles qui ont 'eclat'e lors de l'introduction de la nouvelle administration par Kiss'e-loff, que savons-nous des insurrections de Kazan, de Viatka, de Tambov, o`u l'on a d^u avoir recours aux canons?..
Le travail intellectuel dont nous parlions ne se faisait ni au sommet de l'Etat, ni `a sa base, mais entre les deux, c'est-`a-dire en majeure partie entre la petite et la moyenne noblesse. Les faits que nous citerons ne paraissent pas avoir une grande importance, mais il ne faut pas oublier que la propagande, comme toute 'education, a peu d''eclat, surtout lorsqu'elle n'ose m^eme pas para^itre au grand jour.
L'influence de la litt'erature s'accro^it notablement et p'en`etre beaucoup plus loin que jadis: elle ne trahit pas sa mission et reste lib'erale et propagandiste, autant que cela est possible avec la censure.
La soif de l'instruction s'empare de toute la nouvelle g'en'eration; les 'ecoles civiles ou militaires, les gymnases, les lyc'ees, les acad'emies regorgent d''el`eves; les enfants des parents les plus pauvres se pressent aux diff'erents instituts. Le gouvernement qui all'echait encore en 1804 par des privil`eges les enfants `a l''ecole, arr^ete par tous les moyens leur affluence; on cr'ee des difficult'es a l'admission, aux examens; on impose les 'el`eves; le ministre de l'instruction publique limite par une ordonnance l'instruction des serfs. Cependant l'Universit'e de Moscou devient la cath'edrale de la civilisation russe; l'empereur la d'eteste, la boude, il exile chaque ann'ee une fourn'ee de ses 'el`eves, il ne l'honore pas de ses visites en passant `a Moscou, mais l'Universit'e fleurit, gagne en influence; mal vue, elle n'attend rien, poursuit son travail et devient une v'eritable puissance. L''elite de la jeunesse des provinces avoisinant Moscou se porte `a son Universit'e, et chaque ann'ee une phalange de licenci'es se r'epandent dans tout l'Etat en fonctionnaires, m'edecins ou pr'ecepteurs.
Au fond des provinces, et principalement `a Moscou s'augmentait `a vue d'oeil une classe d'hommes ind'ependants, n'acceptant aucun service public et s'occupant de la gestion de leurs biens, de science, de litt'erature; ne demandant rien au gouvernement, si ce n'est de les laisser tranquilles. C''etait tout le contraire de la noblesse de P'etersbourg, attach'ee au service public et `a la cour, d'evor'ee d'une ambition servile, qui attendait tout du gouvernement et ne vivait que par lui. Ne rien solliciter, rester ind'ependant, ne pas chercher de fonctions, cela s'appelle, sous un r'egime despotique, faire de l'opposition. Le gouvernement voyait d'un mauvais oeil ces fain'eants et en 'etait m'econtent. Ils formaient en effet un noyau d'hommes civilis'es et mal dispos'es `a l''egard du r'egime p'etersbourgeois. Les uns passaient des ann'ees enti`eres en pays 'etrangers, important de l`a des id'ees lib'erales; les autres venaient pour quelques mois `a Moscou, s'enfermaient le reste de l'ann'ee dans leurs terres o`u ils lisaient tout ce qui paraissait de nouveau et se tenaient au courant de la marche intellectuelle en Europe. La lecture devint un objet de mode parmi les nobles de la province. On se piquait d'avoir des biblioth`eques, on faisait venir au moins les nouveaux romans francais, le Journal des D'ebats et la Gazette d'Augsbourg; poss'eder des livres prohib'es tonnait le supr^eme bon genre. Je ne connais pas une seule maison bien tenue o`u il n'y ait eu l'ouvrage de M. de Custine sur la Russie sp'ecialement d'efendu par Nicolas. Priv'ee de toute action, plac'ee sous la menace incessante de la police secr`ete, la jeunesse se plongeait avec d'autant plus de ferveur dans la lecture. La masse d'id'ees en circulation s'augmentait.
Mais quelles furent les nouvelles pens'ees, les tendances qui se produisirent apr`es le 14 d'ecembre? [8]
Les premi`eres ann'ees qui suivirent 1825 furent terribles. Il fallait une dizaine d'ann'ees avant de se retrouver dans cette malheureuse position d'asservissement et de pers'ecution. Un d'esespoir profond» et un abattement g'en'eral s''etaient empar'es des hommes. La haute soci'et'e se h^atait, avec un empressement l^ache et vil, de renier tous les sentiments humains, toutes les pens'ees civilis'ees. Il n'y avait presque pas de famille aristocratique qui n'e^ut de proches parents au nombre des exil'es et presque aucune d'elles n'osa porter le deuil ou laisser percer des regrets. Et lorsqu'on se d'etournait de ce triste spectacle de servilisme, lorsqu'on se concentrait dans la m'editation pour y trouver un conseil ou un espo'r, on rencontrait une pens'ee terrible qui faisait glacer le coeur.
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Ce n'est pas sans une certaine frayeur que j'aborde cette partie de ma revue. On comprendra qu'il m'est impossible de tout dire, de nommer les personnes dans beaucoup de cas; pour parler d'un Russe, il faut le savoir sous terre ou en Sib'erie. Je ne me suis m^eme pas d'ecid'e `a cette publication qu'apr`es de m^ures r'eflexions; le mutisme soutient le despotisme, les choses qu'on n'ose pas dire n'existent qu'`a demi.
Plus d'illusion possible: le peuple resta spectateur indiff'erent du 14 d'ecembre. Tout homme consciencieux voyait le r'esultat terrible du divorce complet d'entre la Russie nationale et la Russie europ'eis'ee. Tout lien actif 'etait rompu entre les deux partis, il fallait le renouer, mais de quelle mani`ere? C''etait la une grande question. Les uns pensaient qu'on n'arriverait `a rien en laissant la Russie `a la remorque de l'Europe; ils fondaient leurs esp'erances, non sur l'avenir, mais sur le retour au pass'e. Les autres ne voyaient dans l'avenir que malheur et d'esolation. Ils maudissaient la civilisation hybride et le peuple apathique. Une tristesse profonde s'empara de l'^ame de tous les hommes pensants.
Le chant sonore et large de Pouchkine r'esonnait seul dans les plaines de l'esclavage et du tourment; ce chant prolongeait l''epoque pass'ee, remplissait de ses sons m^ales le pr'esent et envoyait sa voix `a l'avenir lointain. La po'esie de Poiickhine 'etait un gage et une consolation. Les po`etes qui vivent dans les temps de d'esespoir et de d'ecadence n'ont pas de chants pareils; ils ne conviennent gu`ere aux enterrements.
L inspiration de Pouckhine ne l'a pas tromp'e. Le sang qui avait afflu'e au coeur frapp'e de terreur ne pouvait s'y arr^eter: il recommenca bient^ot `a se manifester `a l'ext'erieur.
D'ej`a on voyait un publiciste 'elever courageusement la voix pour rallier les timor'es. Cet homme qui avait pass'e toute sa jeunesse en Sib'erie, sa patrie, s'occupant du commerce qui ne tarda pas `a le d'ego^uter, s'adonna `a la lecture. D'enu'e de toute instruction, il apprit sans ma^itre le francais et l'allemand et vint se fixer `a Moscou. L`a, sans collaborateurs, sans connaissances, sans nom dans la litt'erature, il concut l'id'ee de r'ediger une revue mensuelle. Il 'etonna bient^ot les lecteurs par la vari'et'e encyclop'edique de ses articles. Il 'ecrivait hardiment sur la jurisprudence et sur la musique, sur la m'edecine et sur la langue sanscrite. L'histoire russe 'etait une de ses sp'ecialit'es, ce qui ne l'emp^echait pas d''ecrire des nouvelles, des romans et enfin des critiques, dans lesquelles il obtint bient^ot un grand succ`es.
Dans les 'ecrits de Polevoi on chercherait en vain une grande 'erudition, une profondeur philosophique, mais il savait, dans chaque question, relever le c^ot'e humanitaire; ses sympathies 'etaient lib'erales. Sa revue, le T'el'egraphe de Moscou, a eu une grande influence, et nous devons d'autant plus reconna^itre le service qu'elle a rendu, qu'elle se publiait dans le temps le plus sinistre. Que pouvait-on 'ecrire le lendemain de l'insurrection, la veille des ex'ecutions? La position de Pol'evo"i 'etait tr`es difficile. Son obscurit'e d'alors le sauva des pers'ecutions. On 'ecrivait peu `a cette 'epoque; une moiti'e des hommes de lettres 'etait en exil, l'autre se taisait. Un petit nombre de ren'egats, comme les fr`eres siamois Gretch et Boulgarine, s''etaient ralli'es au gouvernement, apr`es avoir couvert leur participation au 14 d'ecembre par des d'enonciations contre leurs amis et par la suppression d'un prote qui avait compos'e sous leurs ordres, `a l'imprimerie de Gretch, des proclamations r'evolutionnaires. Ils dominaient `a eux seuls alors le journalisme de P'etersbourg. Ils y faisaient de la police et non de la litt'erature. Pol'evo"i sut se maintenir contre toute r'eaction jusqu'en 1834, sans trahir la cause; nous ne devons pas l'oublier.
Polevoi a commence `a d'emocratiser la litt'erature russe, il la fit descendre de ses hauteurs aristocratiques et la rendit plus populaire ou au moins plus bourgeoise. Ses plus grands ennemis 'etaient les autorit'es litt'eraires qu'il attaqua avec une ironie impitoyable. Il avait compl`etement raison de penser que tout an'eantissement d'autorit'e est un acte r'evolutionnaire et que l'homme qui a su s''emanciper de l'oppression des grands noms et des autorit'es scolastiques ne peut rester enti`erement esclave religieux, ni esclave civil. Avant Pol'evo"i, les critiques se hasardaient quelquefois, au milieu d'une quantit'e de r'eticences et d'excuses, `a de l'eg`eres observations sur Derjavine, Karamzine, ou sur Dmitrieff, tout en reconnaissant que leur grandeur 'etait incontestable. Pol'evo"i se mit, d`es le premier jour, sur un pied de parfaite 'egalit'e, et commenca `a s'en prendre aux figures graves et dogmatiques de ces grands ma^itres. Le vieillard Dmitrieff, po`ete et ci-devant ministre de la justice, parlait avec tristesse et effroi de l'anarchie litt'eraire qu'introduisait Pol'evo"i par son manque de respect pour les hommes dont les services 'etaient reconnus par le pays entier. Pol'evo"i n'attaqua pas seulement les autorit'es litt'eraires, mais encore les savants; il osait douter de leur science, lui, le petit n'egociant sib'erien qui n'avait pas fait d''etudes. Les savants ex officio se li`erent avec les litt'erateurs 'em'erites aux cheveux blancs et commenc`erent une guerre en r`egle contre le journaliste insurg'e.