История кавалера де Грие и Манон Леско = Ніstoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut
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J’y trouvai d’abord tant d’obscurit'e, que je ne voyais pas de jour `a la moindre conjecture. J’'etais trahi cruellement ; mais par qui ? Accuser Manon, c’est de quoi mon coeur n’osait se rendre coupable. Cette tristesse extraordinaire dont je l’avais vue comme accabl'ee, ses larmes, le tendre baiser qu’elle m’avait donn'e en se retirant, me paraissaient bien une 'enigme ; mais je me sentais port'e `a l’expliquer comme un pressentiment de notre malheur commun ; et dans le temps que je me d'esesp'erais de l’accident qui m’arrachait `a elle, j’avais la cr'edulit'e de m’imaginer qu’elle 'etait encore plus `a plaindre que moi.
Le r'esultat de ma m'editation fut de me persuader que j’avais 'et'e apercu dans les rues de Paris par quelques personnes de connaissance qui en avaient donn'e avis `a mon p`ere.
Mon fr`ere avait `a Saint-Denis une ch`aise `a deux dans laquelle nous part^imes de grand matin, et nous arriv^ames chez nous le lendemain au soir. Il vit mon p`ere avant moi, pour le pr'evenir en ma faveur en lui apprenant avec quelle douceur je m’'etais laiss'e conduire ; de sorte que j’en fus recu moins durement que je ne m’y 'etais attendu. Il se contenta de me faire quelques reproches g'en'eraux sur la faute que j’avais commise en m’absentant sans sa permission. Pour ce qui regardait ma ma^itresse, il me dit que j’avais bien m'erit'e ce qui venait de m’arriver, en me livrant `a une inconnue ; qu’il avait eu meilleure opinion de ma prudence ; mais qu’il esp'erait que cette petite aventure me rendrait plus sage. Je ne pris ce discours que dans le sens qui s’accordait avec mes id'ees. Je remerciai mon p`ere de la bont'e qu’il avait de me pardonner, et je lui promis de prendre une conduite plus soumise et plus r'egl'ee. Je triomphais au fond du coeur ; car, de la mani`ere dont les choses s’arrangeaient, je ne doutais point que je n’eusse la libert'e de me d'erober de la maison m^eme avant la fin de la nuit.
On se mit `a table pour souper ; on me railla sur ma conqu^ete d’Amiens et sur ma fuite avec cette fid`ele ma^itresse. Je recus les coups de bonne gr^ace ; j’'etais m^eme charm'e qu’il me f^ut permis de m’entretenir de ce qui m’occupait continuellement l’esprit ; mais quelques mots l^ach'es par mon p`ere me firent pr^eter l’oreille avec la derni`ere attention. Il parla de perfidie et de service int'eress'e rendu par M. de B***. Je demeurai interdit en lui entendant prononcer ce nom, et je le priai humblement de s’expliquer davantage. Il se tourna vers mon fr`ere, pour lui demander s’il ne m’avait pas racont'e toute l‘histoire. Mon fr`ere lui r'epondit que je lui avais paru si tranquille sur la route, qu’il n’avait pas cru que j’eusse besoin de ce rem`ede pour me gu'erir de ma folie. Je remarquai que mon p`ere balancait s’il ach`everait de s’expliquer. Je l’en suppliai si instamment, qu’il me satisfit, ou plut^ot qu’il m’assassina cruellement par le plus horrible de tous les r'ecits.
Il me demanda d’abord si j’avais toujours eu la simplicit'e de croire que je fusse aim'e de ma ma^itresse. Je lui dis hardiment que j’en 'etais si s^ur, que rien ne pouvait m’en donner la moindre d'efiance. « Ha ! ha ! ha ! s’'ecria-t-il en riant de toute sa force, cela est excellent ! Tu es une jolie dupe, et j’aime `a te voir dans ces sentiments-l`a. C’est grand dommage, mon pauvre chevalier, de te faire entrer dans l’ordre de Malte, puisque tu as tant de disposition `a faire un mari patient et commode. » Il ajouta mille railleries de cette force sur ce qu’il appelait ma sottise et ma cr'edulit'e.
Enfin, comme je demeurais dans le silence, il continua de me dire que, suivant le calcul qu’il pouvait faire du temps depuis mon d'epart d’Amiens, Manon m’avait aim'e environ douze jours : « Car, ajouta-t-il, je sais que tu partis d’Amiens le 28 de l’autre mois ; nous sommes au 29 du pr'esent ; il y en a onze que monsieur de B*** m’a 'ecrit ; je suppose qu’il lui en ait fallu huit pour lier une parfaite connaissance avec ta ma^itresse ; ainsi, qui ^ote onze et huit de trente-un jours qu’il y a depuis le 28 d’un mois jusqu’au 29 de l’autre, reste douze, un peu plus ou moins. » L`a-dessus les 'eclats de rire recommenc`erent.
Je n’eus pas la force de soutenir plus longtemps un discours dont chaque mot m’avait perc'e le coeur. Je me levai de table, et je n’avais pas fait quatre pas pour sortir de la salle que je tombai sur le plancher, priv'e de sentiment et de connaissance. On me les rappela par de prompts secours. J’ouvris les yeux pour verser un torrent de pleurs, et la bouche pour prof'erer les plaintes les plus tristes et les plus touchantes. Mon p`ere, qui m’a toujours aim'e tendrement, s’employa avec toute son affection pour me consoler. Je l’'ecoutais, mais sans l’entendre. Je me jetai `a ses genoux ; je le conjurai, en joignant les mains, de me laisser retourner `a Paris, pour aller poignarder de B***. « Non, disais-je, il n’a pas gagn'e le coeur de Manon ; il lui a fait violence, il l’a s'eduite par un charme ou par un poison ; il l’a peut-^etre forc'ee brutalement. Manon m’aime. Ne le sais-je pas bien ? Il l’aura menac'ee, le poignard `a la main, pour la contraindre de m’abandonner. Que n’aura-t-il pas fait pour me ravir une si charmante ma^itresse ! ^O dieux ! dieux ! serait-il possible que Manon m’e^ut trahi et qu’elle e^ut cess'e de m’aimer ? »
Comme je parlais toujours de retourner promptement `a Paris, et que je me levais m^eme `a tous moments pour cela, mon p`ere vit bien que, dans le transport o`u j’'etais, rien ne serait capable de m’arr^eter. Il me conduisit dans une chambre haute, o`u il laissa deux domestiques avec moi, pour me garder `a vue. Je ne me poss'edais point ; j’aurais donn'e mille vies pour ^etre seulement un quart d’heure `a Paris. Je compris que, m’'etant d'eclar'e si ouvertement, on ne me permettrait pas ais'ement de sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fen^etres. Ne voyant nulle possibilit'e de m’'echapper par cette voie, je m’adressai doucement `a mes deux domestiques. Je m’engageai, par mille serments, `a faire un jour leur fortune, s’ils voulaient consentir `a mon 'evasion. Je les pressai, je les caressai, je les menacai ; mais cette tentative fut encore inutile. Je perdis alors toute esp'erance ; je r'esolus de mourir, et je me jetai sur un lit avec le dessein de ne le quitter qu’avec la vie. Je passai la nuit et le jour suivant dans cette situation. Je refusai la nourriture qu’on m’apporta le lendemain.
Mon p`ere vint me voir l’apr`es-midi. Il eut la bont'e de flatter mes peines par les plus douces consolations. Il m’ordonna si absolument de manger quelque chose, que je le fis par respect pour ses ordres. Quelques jours se pass`erent, pendant lesquels je ne pris rien qu’en sa pr'esence et pour lui ob'eir. Il continuait toujours de m’apporter les raisons qui pouvaient me ramener au bon sens et m’inspirer du m'epris pour l’infid`ele Manon.
Je reconnaissais trop clairement qu’il avait raison. C’'etait un mouvement involontaire qui me faisait prendre ainsi le parti de mon infid`ele. « H'elas ! repris-je apr`es un moment de silence, il n’est que trop vrai que je suis le malheureux objet de la plus l^ache de toutes les perfidies. Oui, continuai-je en versant des larmes de d'epit, je vois bien que je ne suis qu’un enfant. Ma cr'edulit'e ne leur so^utait gu`ere `a tromper. Mais je sais bien ce que J’ai `a faire pour me venger. » Mon p`ere voulut savoir quel 'etait mon dessein : « J’irai `a Paris, lui dis-je, je mettrai le feu `a la maison de B***, et je le br^ulerai tout vif avec la perfide Manon. « Cet emportement fit rire mon p`ere, et ne servit qu’`a me faire garder plus 'etroitement dans ma prison.
J’y passai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de changement dans mes dispositions. Tous mes sentiments n’'etaient qu’une alternative perp'etuelle de haine et d’amour, d’esp'erance ou de d'esespoir, selon l’id'ee sous laquelle Manon s’offrait `a mon esprit. Tant^ot je ne consid'erais en elle que la plus aimable de toutes les filles, et je languissais du d'esir de la revoir ; tant^ot je n’y apercevais qu’une l^ache et perfide ma^itresse, et je faisais mille serments de ne la chercher que pour la punir.
Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je fus surpris du transport avec lequel il m’embrassa. Je n’avais point encore eu de preuves de son affection, qui pussent me la faire regarder autrement que comme une simple amiti'e de coll`ege, telle qu’elle se forme entre des jeunes gens qui sont `a peu pr`es du m^eme ^age. Je le trouvai si chang'e et si form'e depuis cinq ou six mois que j’avais pass'es sans le voir, que sa figure et le ton de son discours m’inspir`erent du respect. Il me parla en conseiller sage plut^ot qu’en ami d’'ecole. Il plaignit l’'egarement o`u j’'etais tomb'e. Il me f'elicita de ma gu'erison, qu’il croyait avanc'ee ; enfin il m’exhorta `a profiter de cette erreur de jeunesse pour ouvrir les yeux sur la vanit'e des plaisirs. Je le regardai avec 'etonnement. Il s’en apercut.
Il me raconta qu’apr`es s’^etre apercu que je l’avais tromp'e et que j’'etais parti avec ma ma^itresse, il 'etait mont'e `a cheval pour me suivre ; mais qu’ayant sur lui quatre ou cinq heures d’avance, il lui avait 'et'e impossible de me joindre ; qu’il 'etait arriv'e n'eanmoins `a Saint-Denis une demi-heure apr`es mon d'epart ; qu’'etant bien certain que je me serais arr^et'e `a Paris, il y avait pass'e six semaines `a me chercher inutilement ; qu’il allait dans tous les lieux o`u il se flattait de pouvoir me trouver, et qu’un jour enfin il avait reconnu ma ma^itresse `a la Com'edie ; qu’elle y 'etait dans une parure si 'eclatante, qu’il s’'etait imagin'e qu’elle devait cette fortune `a un nouvel amant ; qu’il avait suivi son carrosse jusqu’`a sa maison, et qu’il avait appris d’un domestique qu’elle 'etait entretenue par les lib'eralit'es de M. de B***. « Je ne m’arr^etai point l`a, continua-t-il ; j’y retournai le lendemain pour apprendre d’elle-m^eme ce que vous 'etiez devenu. Elle me quitta brusquement, lorsqu’elle m’entendit parler de vous, et je fus oblig'e de revenir en province sans aucun autre 'eclaircissement. J’y appris votre aventure et la consternation extr^eme qu’elle vous a caus'ee ; mais je n’ai pas voulu vous voir sans ^etre assur'e de vous trouver plus tranquille.