История кавалера де Грие и Манон Леско = Ніstoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut
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– Vous avez donc vu Manon ? lui r'epondis-je en soupirant. H'elas ! vous ^etes plus heureux que moi, qui suis condamn'e `a ne la revoir jamais ! Il me fit des reproches de ce soupir qui marquait encore de la faiblesse pour elle. Il me flatta si adroitement sur la bont'e de mon caract`ere et sur mes inclinations, qu’il me fit na^itre, d`es cette premi`ere visite, une forte envie de renoncer comme lui `a tous les plaisirs du si`ecle pour entrer dans l’'etat eccl'esiastique.
Je go^utai tellement cette id'ee, que, lorsque je me trouvai seul, je ne m’occupai plus d’autre chose. Je me rappelai les discours de M. l’'Ev^eque d’Amiens, qui m’avait donn'e le m^eme conseil, et les pr'esages heureux qu’il avait form'es en ma faveur, s’il m’arrivait d’embrasser ce parti. La pi'et'e se m^ela aussi dans mes consid'erations. Je m`enerai une vie sage et chr'etienne, disais-je ; je m’occuperai de l’'etude et de la religion, qui ne me permettront point de penser aux dangereux plaisirs de l’amour. Je m'epriserai ce que le commun des hommes admire ; et comme je sens assez que mon coeur ne d'esirera que ce qu’il estime, j’aurai aussi peu d’inqui'etudes que de d'esirs.
Je formai l`a-dessus, d’avance, un syst`eme de vie paisible et solitaire. J’y faisais entrer une maison 'ecart'ee, avec un petit bois et un ruisseau d’eau douce au bout du jardin, une biblioth`eque compos'ee de livres choisis, un petit nombre d’amis vertueux et de bon sens, une table propre, mais frugale et mod'er'ee. J’y joignais un commerce de lettres avec un ami qui ferait son s'ejour `a Paris, et qui m’informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma curiosit'e que pour me faire un divertissement des folles agitations des hommes. Ne serai-je pas heureux ? ajoutais-je ; toutes mes pr'etentions ne seront-elles point remplies ? Il est certain que ce projet flattait extr^emement mes inclinations. Mais `a la fin d’un si sage arrangement, je sentais que mon coeur attendait encore quelque chose, et que pour n’avoir rien `a d'esirer dans la plus charmante solitude, il fallait y ^etre avec Manon.
Cependant, Tiberge continuant de me rendre de fr'equentes visites pour me fortifier dans le dessein qu’il m’avait inspir'e, je pris l’occasion d’en faire l’ouverture `a mon p`ere. Il me d'eclara que son intention 'etait de laisser ses enfants libres dans le choix de leur condition, et que, de quelque mani`ere que je voulusse disposer de moi, il ne se r'eservait que le droit de m’aider de ses conseils. Il m’en donna de fort sages, qui tendaient moins `a me d'ego^uter de mon projet qu’`a me le faire embrasser avec connaissance.
Le renouvellement de l’ann'ee scolastique approchait. Je convins avec Tiberge de nous mettre ensemble au s'eminaire de Saint-Sulpice, lui pour achever ses 'etudes de th'eologie, et moi pour commencer les miennes. Son m'erite, qui 'etait connu de l’'ev^eque du dioc`ese, lui fit obtenir de ce pr'elat un b'en'efice consid'erable avant notre d'epart.
Mon p`ere, me croyant tout `a fait revenu de ma passion, ne fit aucune difficult'e de me laisser partir. Nous arriv^ames `a Paris ; l’habit eccl'esiastique prit la place de la croix de Malte, et le nom d’abb'e des Grieux celle de chevalier.
J’avais pass'e pr`es d’un an `a Paris sans m’informer des affaires de Manon. Il m’en avait d’abord co^ut'e beaucoup pour me faire cette violence ; mais les conseils toujours pr'esents de Tiberge et mes propres r'eflexions m’avaient fait obtenir la victoire. Les derniers mois s’'etaient 'ecoul'es si tranquillement, que je me croyais sur le point d’oublier 'eternellement cette charmante et perfide cr'eature. Le temps arriva auquel je devais soutenir un exercice public devant l’'ecole de th'eologie ; je fis prier plusieurs personnes de consid'eration de m’honorer de leur pr'esence. Mon nom fut ainsi r'epandu dans tous les quartiers de Paris ; il alla jusqu’aux oreilles de mon infid`ele. Elle ne le reconnut pas avec certitude sous le titre d’abb'e ; mais un reste de curiosit'e, ou peut-^etre quelque repentir de m’avoir trahi (je n’ai jamais pu d'em^eler lequel de ces deux sentiments), lui fit prendre int'er^et `a un nom si semblable au mien ; elle vint en Sorbonne avec quelques autres dames. Elle fut pr'esente `a mon exercice, et sans doute qu’elle eut peu de peine `a me remettre.
Je n’eus pas la moindre connaissance de cette visite. On sait qu’il y a dans ces lieux des cabinets particuliers pour les dames, o`u elles sont cach'ees derri`ere une jalousie. Je retournai `a Saint-Sulpice, couvert de gloire et charg'e de compliments. Il 'etait six heures du soir. On vint m’avertir, un moment apr`es mon retour, qu’une dame demandait `a me voir. J’allai au parloir sur-le-champ. Dieux ! quelle apparition surprenante ! j’y trouvai Manon. C’'etait elle, mais plus aimable et plus brillante que je ne l’avais jamais vue. Elle 'etait dans sa dix-huiti`eme ann'ee. Ses charmes surpassaient tout ce qu’on peut d'ecrire : c’'etait un air si fin, si doux, si engageant ; l’air de l’Amour m^eme ! Toute sa figure me parut un enchantement.
Je demeurai interdit `a sa vue ; et, ne pouvant conjecturer quel 'etait le dessein de cette visite, j’attendais les yeux baiss'es et avec tremblement, qu’elle s’expliqu^at. Son embarras fut pendant quelque temps 'egal au mien ; mais voyant que mon silence continuait, elle mit la main devant ses yeux pour cacher quelques larmes. Elle me dit d’un ton timide qu’elle confessait que son infid'elit'e m'eritait ma haine ; mais que, s’il 'etait vrai que j’eusse jamais eu quelque tendresse pour elle, il y avait eu aussi bien de la duret'e `a laisser passer deux ans sans prendre soin de l’informer de mon sort, et qu’il y en avait beaucoup encore `a la voir dans l’'etat o`u elle 'etait en ma pr'esence, sans lui dire une parole. Le d'esordre de mon ^ame en l’'ecoutant ne saurait ^etre exprim'e.
Elle s’assit. Je demeurai debout, le corps `a demi tourn'e, n’osant l’envisager directement. Je commencai plusieurs fois une r'eponse que je n’eus pas la force d’achever. Enfin je fis un effort pour m’'ecrier douloureusement : « Perfide Manon ! Ah ! perfide ! perfide ! » Elle me r'ep'eta, en pleurant `a chaudes larmes, qu’elle ne pr'etendait point justifier sa perfidie. « Que pr'etendez-vous donc ? m’'ecriai-je encore. Je pr'etends mourir, r'epondit-elle, si vous ne me rendez votre coeur, sans lequel il est impossible que je vive. – Demande donc ma vie, infid`ele ! repris-je en versant moi-m^eme des pleurs que je m’efforcai en vain de retenir ; demande ma vie, qui est l’unique chose qui me reste `a te sacrifier ; car mon coeur n’a jamais cess'e d’^etre `a toi. »
`A peine eus-je achev'e ces derniers mots, qu’elle se leva avec transport pour venir m’embrasser. Elle m’accabla de mille caresses passionn'ees. Elle m’appela par tous les noms que l’amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n’y r'epondais encore qu’avec langueur. Quel passage, en effet, de la situation tranquille o`u j’avais 'et'e, aux mouvements tumultueux que je sentais rena^itre ! J’en 'etais 'epouvant'e. Je fr'emissais, comme il arrive lorsqu’on se trouve la nuit dans une campagne 'ecart'ee : on se croit transport'e dans un nouvel ordre de choses ; on y est saisi d’une horreur secr`ete, dont on ne se remet qu’apr`es avoir consid'er'e longtemps tous les environs.
Nous nous ass^imes l’un pr`es de l’autre. Je pris ses mains dans les miennes. « Ah ! Manon, lui dis-je en la regardant d’un oeil triste, je ne m’'etais pas attendu `a la noire trahison dont vous avez pay'e mon amour. Il vous 'etait bien facile de tromper un coeur dont vous etiez la souveraine absolue, et qui mettait toute sa f'elicit'e `a vous plaire et `a vous ob'eir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouv'e d’aussi tendres et d’aussi soumis. Non, non, la nature n’en fait gu`ere de la m^eme trempe que le mien. Dites-moi du moins si vous l’avez quelquefois regrett'e. Quel fond dois-je faire sur ce retour de bont'e qui vous ram`ene aujourd’hui pour le consoler ? Je ne vois que trop que vous ^etes plus charmante que jamais ; mais, au nom de toutes les peines que j’ai souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fid`ele. »
Elle me r'epondit des choses si touchantes sur son repentir, et elle s’engagea `a la fid'elit'e par tant de protestations et de serments, qu’elle m’attendrit `a un degr'e inexprimable.
O`u trouver un barbare qu’un repentir si vif et si tendre n’e^ut pas touch'e ? Pour moi, je sentis dans ce moment que j’aurais sacrifi'e pour Manon tous les 'ev^ech'es du monde chr'etien. Je lui demandai quel nouvel ordre elle jugeait `a propos de mettre dans nos affaires. Elle me dit qu’il fallait sur-le-champ sortir du s'eminaire et remettre `a nous arranger dans un lieu plus s^ur. Je consentis `a toutes ses volont'es sans r'eplique. Elle entra dans son carrosse pour aller m’attendre au coin de la rue. Je m’'echappai un moment apr`es sans ^etre apercu du portier. Je montai avec elle. Nous pass^ames `a la friperie ; je repris les galons et l’'ep'ee. Manon fournit aux frais ; car j’'etais sans un sou, et, dans la crainte que je ne trouvasse de l’obstacle `a ma sortie de Saint-Sulpice, elle n’avait pas voulu que je retournasse un moment `a ma chambre pour y prendre mon argent. Mon tr'esor d’ailleurs 'etait m'ediocre, et elle assez riche des lib'eralit'es de B*** pour m'epriser ce qu’elle me faisait abandonner. Nous conf'er^ames chez le fripier m^eme sur le parti que nous allions prendre ?