Le mariage de Fant?mas (Свадьба Фантомаса)
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— Nous ne sommes pas press'es, fit-elle, allez tout doucement, cocher, vous stationnerez, n’est-ce pas, sans que je descende, et quand je frapperai au carreau, vous suivrez le monsieur que je vous indiquerai.
Le cocher, un vieil autom'edon qui avait acquis sur le si`ege une philosophie r'esign'ee, d'evisageait d’un coup d’oeil sa cliente, soupconneux, redoutant qu’elle port^at un bol de vitriol [15], puis, lui trouvant bonne mine et la voyant toute joyeuse, il se d'ecidait `a remonter sur son si`ege :
— Hue, Cocotte, on va peut-^etre bien encore faire la chambre d’h^otel.
Pendant qu’elle ruminait ses pens'ees, le fiacre de Delphine Fargeaux arrivait `a quelques m`etres de la demeure du baron Stolberg, vers quatre heures de l’apr`es-midi. Il s’immobilisa le long du trottoir. Delphine, patiente comme toutes les femmes, tenace comme toutes les coquettes, n’eut garde d’en bouger. Elle demeura dans la voiture, invisible, et ne perdant pas de vue la porte par o`u, elle l’esp'erait bien, Stolberg allait sortir.
Si le plan de Delphine Fargeaux 'etait parfait au cas o`u le baron russe viendrait `a quitter son appartement, il 'etait 'evidemment d'efectueux dans l’hypoth`ese possible que Stolberg ne sortirait pas. C’est pr'ecis'ement ce qui se passa : une heure, deux heures, trois heures pass`erent, et `a plus de sept heures du soir, le baron Stolberg n’'etait toujours pas sorti de chez lui et Delphine Fargeaux 'etait toujours l`a, immobile `a l’int'erieur de son fiacre, cependant que son cocher, lass'e d’attendre, ayant lu tous les journaux accumul'es sous son si`ege, consid'erait avec inqui'etude la marque de son taxim`etre, se demandant si la petite dame qui 'etait sa cliente aurait v'eritablement de quoi solder le chiffre important qu’indiquait le compteur.
— M’est avis, madame, conseillait le digne autom'edon en ouvrant la porti`ere et en se penchant vers sa cliente, que l’amoureux en question ne sortira pas aujourd’hui, vous feriez mieux de revenir demain.
— M^elez-vous de ce qui vous regarde, je ne guette nullement un amoureux, et je sais que ce monsieur sortira.
Une seconde apr`es, elle ajoutait, ce qui valait beaucoup mieux que toute esp`ece de raisonnement :
— D’ailleurs, si vous ^etes inquiet du prix de votre stationnement, je ne demande pas mieux que de vous donner des arrhes.
Elle tendit au cocher une pi`ece d’or. Subitement radouci, il referma la porti`ere avec un bon sourire :
— Oh moi, dit le cocher, la remarque que je vous en faisais, c’'etait par bont'e d’^ame, que je soie l`a ou ailleurs, je m’en fiche, et Cocotte non plus ne se plaint pas de se reposer un peu. `A votre aise, ma petite dame. `A votre aise. On attendra tant que vous voudrez.
Grimp'e `a nouveau sur son si`ege, l’homme s’enroulait confortablement dans ses couvertures et s’endormit.
Il sommeillait `a peine depuis une vingtaine de minutes que des coups de parapluie le tiraient brusquement de son r^eve.
— Avancez donc, criait Delphine Fargeaux. Suivez ce monsieur.
La porte de la demeure que Delphine Fargeaux surveillait anxieusement s’'etait en effet enfin ouverte devant le noble russe. Stolberg, en chapeau claque, en habit, avait travers'e le trottoir, puis saut'e dans un coup'e de cercle [16], rang'e depuis quelques instants.
Et d`es lors, la poursuite, la poursuite qu’avait r^ev'ee Delphine Fargeaux, qu’elle attendait avec une constance in'epuisable depuis le commencement de l’apr`es-midi, s’engagea.
Attel'e d’un bon cheval, le coup'e de cercle filait rapidement vers le centre. Le cocher du fiacre qui menait Delphine Fargeaux heureusement 'etait un vieux cocher, il menait expertement, trouvait le moyen de se faufiler `a travers les embarras de la circulation et de ne point perdre de vue la voiture qu’il poursuivait :
— Cocher, avait cri'e Delphine Fargeaux, il y a dix francs pour vous si nous ne perdons pas de vue ce coup'e.
Et c’'etait Cocotte qui subissait le contrecoup de cette affaire all'echante ; fouett'ee de coups de fouet, elle payait amplement le repos qui lui avait 'et'e octroy'e, et galopait sans arr^et.
Le coup'e de cercle, apr`es vingt minutes d’allure rapide, enfilait la rue Royale, tournait par les boulevards, gagnait la place de l’Op'era.
— O`u va-t-il ? se demandait Delphine Fargeaux, si je suis bien renseign'ee, le cercle du baron est place de la Concorde, ce n’est donc pas l`a qu’il se rend.
Elle 'etait fix'ee quelques instants plus tard : le coup'e de cercle s’'etait arr^et'e net devant le caf'e de la Paix.
— Dois-je stopper ? demanda le cocher de fiacre, retenant `a son tour son cheval, et tout fier de ne point s’^etre laiss'e distancer.
— Oui.
`A cet instant, Delphine s’'etait d'ecid'ee.
Si Stolberg venait d^iner `a la Paix, elle y d^inerait, elle aussi. Elle prendrait une table voisine, et parbleu, elle trouverait bien le moyen d’aborder le gentilhomme.
Triomphante, sourire aux l`evres, Delphine Fargeaux entra au grand restaurant dans un grand bruit de jupes froiss'ees.
Stolberg s’'etait bien install'e, mais il n’'etait pas seul, il avait rencontr'e trois amis, des cercleux, comme lui, il leur serra la main, s’assit `a c^ot'e d’eux.
— Vite, ma^itre d’h^otel, je suis press'e. Servez-moi en vingt minutes.
— Aux ordres de monsieur le baron. Si monsieur le baron veut faire son menu.
Si Stolberg d^inait vite, Delphine Fargeaux fit en sorte de d^iner plus vite encore. H'elas, le ma^itre d’h^otel n’avait pas de monnaie. Trois minutes d’attente, pendant lesquelles le baron passait sa pelisse, prenait cong'e de ses amis, sortait du Caf'e de la Paix.
Delphine Fargeaux arriva tout juste sur le trottoir de la place de l’Op'era pour apercevoir l’'etranger traversant la chauss'ee et se dirigeant vers l’Acad'emie Nationale de Musique.
— Je n’ai pas de chance, se dit Delphine, s’il va r'eellement `a l’Op'era ce soir, je ne pourrai pas le rejoindre, je ne suis pas assez bien mise pour prendre une place, et d’autre part, comment le retrouver `a la sortie ?
Mais, apr`es avoir trop esp'er'e, elle d'esesp'erait trop vite. Stolberg, en effet, ayant franchi les balustrades de l’Op'era, ne se h^ata point d’entrer. Il monta lentement quatre ou cinq marches, puis s’immobilisa, ayant l’air d’attendre, v'erifiant l’heure `a sa montre.