LIS EN FRAN?AIS (ЧИТАЙ ПО-ФРАНЦУЗСКИ). Учебное пособие по самостоятельной работе для студентов филологического профиля
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L’homme avait encore ralenti l’allure. Mais ce qui ajoutait `a sa lourdeur, ce n’'etait pas l’'epaisseur molle o`u s’engloutissait le pied, ni l’agression des flocons ni m^eme la raideur des jambes fatigu'ees. C’'etait l’approche du moment o`u il faudrait dire la nouvelle. Dans ces cas-l`a, il convient de mettre des gants, de prendre des d'etours. Ca ne faisait pas son affaire. Il 'etait accoutum'e `a parler tout droit, allant au fait sans 'ecarts ni pr'ecautions. Et il se sentait impuissant `a tourner ses phrases pour y mettre un peu de facons.
Un silence noir pesait sur le monde. Il y eut des pr'es aux ondulations blanch^atres, des jardins cern'es de haies fant^omes, des b^atisses isol'ees que l’on devinait couvant de bonnes chaleurs. Lombet en 'etait encore `a ajuster une entr'ee en mati`ere lorsqu’il arriva devant la maison Beffe. Une construction sans 'etage, dispos'ee en L et qui se donnait de grands airs.
– C’est pr'etentieux, et c’est pas au go^ut d’ici, songea Lombet `a la vue des baies trop larges, du toit pas assez pentu, des grilles en fer forg'e aux fen^etres.
Il fallait bien sonner. La porte s’ouvrit. Elle l^acha une chaleur qui sauta au visage du visiteur. Il en sentit sur la joue le poil souple. Il salua Beffe. Mais les mots lui r'esistaient, et il cherchait une contenance, se battant les flancs pour se d'ebarrasser des mouches blanches accroch'ees au rugueux de l’'etoffe. Dans son dos, il devait neiger de plus belle. Le vent jetait des embruns p^ales dans le corridor.
– Entre donc. Ne reste pas l`a dans ce temps de chien. Ma parole, tu joues au bonhomme hiver.
Victor riait. D’un rire bruyant et vulgaire, o`u pointait quelque suffisance. Ce rire agacait d’autant plus Lombet qu’avec son bonnet tremp'e `a la main et l’eau qui lui d'egoulinait de partout, il se sentait ridicule. Et embrouill'e `a ne pouvoir enfiler une phrase.
– Tu riras moins tout `a l’heure, songea-t-il… Cette pens'ee le remonta un peu. Il entra dans le hall. Ses pas laissaient sur le marbre des p^at'es d’eau boueuse. On l’invita `a passer au salon. Il refusa, ce n’'etait pas la peine. On insista, il ne s’'etait tout de m^eme pas d'eplac'e par ce temps pour un message qui ne valait pas qu’on s’asseye. Beffe, d’ailleurs, le poussait dans une pi`ece ti`ede qui sentait le bois br^ul'e. Les pans de sa cape relev'es, il s’effondra dans un des vastes fauteuils de cuir fauve qui meublaient les lieux. Dans l’^atre, un feu de grosses b^uches ronflait `a plaisir. La souplesse des ressorts, la temp'erature de la pi`ece invitaient au rel^achement. Lombet se sentait bien. Ce n’'etait pas pour faciliter la mont'ee des paroles.
– Et alors, quelles nouvelles?
– Ben… voil`a…
Il triturait son bonnet comme s’il s’agissait de l’essorer. Il se frotta le nez morveux d’un coup de manche qu’il regretta aussit^ot, c’'etait tr`es mal 'elev'e.
– Quoi donc?
– Les enfants…
– Quels enfants?
– Mais… Edmond. Et sa femme… Adrienne…
Lombet se souvenait fort bien du jour o`u la rumeur avait enfi'evr'e le bourg. Edmond Beffe 'epousait Adrienne de Mongin. Un 'ev'enement dans Landerneau! On disait les Mongin de haute vol'ee. Ils ne roulaient pas sur l’or, mais ils avaient de la classe.
Le p`ere Beffe, c’'etait connu, les d'etestait. Tout riche qu’il f^ut, en face d’eux, il se sentait rustre jusqu’au bout des ongles. `A seulement penser `a leur particule, il lui venait de l’urticaire. Il avait besoin de les ha"ir pour s’estimer.
Et puis il n’entendait ouvrir sa famille qu’`a un parti pourvu d’un solide p'ecule et d’un caract`ere souple. Or, Adrienne de Mongin avait la bourse plate et la volont'e imp'erieuse. Qui sait si l’envie ne lui viendrait pas de prendre les r^enes de l’entreprise par mari interpos'e? Edmond tenant de sa m`ere une propension `a la r^everie et une 'evidente mollesse de caract`ere, ce n’'etait pas lui qui y ferait obstacle.
Chez les de Mongin non plus, on n’avait pas tu'e le veau gras. Sans doute 'etait-il urgent de redorer le blason. Mais on e^ut souhait'e que la dorure e^ut de l’'eclat. Adrienne 'etait jolie. Elle aurait pu s’autoriser quelque ambition, et le canton ne manquait pas de jeunes gens par'es pour joindre l’agr'eable `a l’utile.
Les amours d’Adrienne et d’Edmond, c’avait donc 'et'e Rom'eo et Juliette au petit pied. Pour 'echapper aux grandes orgues dont on jouait dans les deux familles, les amoureux se r'efugiaient volontiers dans une taverne qui offrait `a leurs b'ecot'ees des coins discrets. Il y avait l`a un juke-box auquel Edmond faisait jouer `a chaque visite la S'er'enadede Schubert roucoul'ee par Tino Rossi. Le patron trouvait cela tr`es romantique.
– Et alors, cette nouvelle?
– Voil`a… J’ai vu du rouge, en contrebas de la route, une carrosserie, on aurait dit. Je suis descendu, pas facile, dans ce fouillis de ronces et de branchages, j’avais de la neige plein les bottes.
– Mais enfin?…
– L’auto a d^u d'eraper. Par ce temps… Et puis les jeunes, c’est imprudent. La roule est en talus, deux m`etres de pente raide, et en bas, il y a des sapins. Dans le Bois du Bonner, si tu vois, `a trois kilom`etres environ, et en plus c’est un virage difficile…
– Ils sont bless'es?
Lombet gardait les yeux fix'es sur les flammes qui buissonnaient. Le bas de son pantalon fumait.
– Ca a d^u arriver la nuit. Mais comment savoir, avec ce temps qui efface tout?
– Est-ce qu’ils sont…
Victor n’acheva pas sa question. Il venait de comprendre. Un moment, il se tint dans un silence glac'e. Une b^uche s’'ecroula dans le foyer avec un cr'epitement d’'etincelles. Une braise sauta sur le tapis. Ils ne firent pas un geste pour l’'etouffer. Elle s’'eteignit doucement.
– Ils sont?…
Lombet haussa les 'epaules. La r'eponse 'etait superflue. Beffe ne bougeait pas. Une art`ere battait `a sa tempe. Il se tordait les doigts.
– Il faudrait peut-^etre… avanca Lombet.
– Quoi?
– La police.
Victor se leva, fit quelques pas dans la pi`ece. Il d'eplaca un vase sur la commode. Il r'ealigna d’un coup de pied une b^uche qui 'emergeait de la r'eserve flanquant la chemin'ee. Aux crispations de son visage, on devinait qu’il travaillait rudement `a rassembler ses id'ees.
– La police? Oui… tout `a l’heure. Allons-y d’abord. On verra ensuite.
Ils prirent la 4 x 4, qui tiendrait bien le cap sur le sol glissant. Le vent s’'etait lev'e. Aux passages en remblai, il donnait de grands coups de balai qui ne laissaient sur la route qu’une peau gel'ee piqu'ee de noir. Dans les creux, il entassait des cong`eres que la voiture ouvrait d’un front but'e. Le v'ehicule effar'e d'erivait, et il fallait manoeuvrer sans cesse pour le ramener dans sa trajectoire. Victor se concentrait dans son office. Il y avait de l’^apret'e dans son profil, un m'elange d’ent^etement et de fureur rentr'ee qui durcissait encore des traits naturellement durs.
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