Le magistrat cambrioleur (Служащий-грабитель)
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— Avec plaisir, madame. Si les m'edecins ne se rendaient pas malades, ils n’auraient jamais l’occasion de faire douter de la m'edecine.
— Et vous, monsieur le cur'e, que prendrez-vous ?
Le docteur, libre penseur mais fort ami du pr^etre, r'epondit avant l’homme d’'eglise :
— Parbleu, M. le cur'e ne prendra rien. D’abord, sa soutane lui interdit de go^uter aux joies de ce monde. Ensuite, il a une maladie de foie. Un pr^etre a toujours une dilatation de foie, bref il ne lui faut pas d’alcool.
— Madame, dit le pr^etre en s’inclinant en une r'ev'erence du meilleur go^ut, je ne refuserai pas un doigt d’anisette.
— Une liqueur de femme. Cur'e tu me fais horreur.
Le m'edecin entama avec le pr^etre une discussion sans conclusion possible.
Le docteur voulait persuader `a l’homme d’'eglise qu’il 'etait du devoir de tout « ensoutan'e » de ne jamais toucher `a rien de friand. Le pr^etre ripostait qu’un m'edecin se devait `a lui-m^eme, par respect pour l’art qu’il professe, de ne jamais prendre une goutte d’alcool.
Quelques minutes plus tard, les deux hommes trinquaient avec cordialit'e.
Pendant ce temps, Antoinette de Tergall continuait `a faire le tour de son salon, trouvant pour chacun une parole aimable, une remarque gracieuse.
— Mon cher sous-pr'efet, disait-elle au plus haut fonctionnaire de Saint-Calais, qui n’acceptait que timidement ses invitations dans la crainte de se compromettre en fr'equentant la noblesse du pays, mon cher sous-pr'efet, si j’en crois les 'echos, vous avez eu ce matin les honneurs de la battue ? Six perdreaux `a vous tout seul, vous avez bien m'erit'e un verre de liqueur ? Que vous offrirai-je ?
— Mais, ce que vous voudrez, madame.
Au centre d’un groupe d’invit'es, Maxime de Tergall tr`es joyeux, visiblement satisfait de la bonne r'eussite de la partie de chasse organis'ee par ses soins le matin m^eme, p'erorait :
— Ici, disait-il, dans la Sarthe, il ne faut pas compter faire de beaux doubl'es. Notre pays est trop bois'e. Nous avons trop de haies. Les battues ne peuvent gu`ere s’organiser. Seuls peuvent tuer ceux qui ont une ^ame de chasseur, qui savent fouiller le terrain, faire une haie, puis une autre, puis encore une troisi`eme, et ainsi de suite.
C’'etait l’avis du jeune greffier du Tribunal.
Lui n’avait certainement pas « l’^ame d’un chasseur ». Il poss'edait bien un fusil, se munissait m^eme chaque ann'ee d’un permis de chasse, mais c’'etait uniquement dans l’intention de ne pas se singulariser.
Il avait horreur des marches fatigantes qu’imposent le plaisir cyn'eg'etique. `A la chasse il ne r^evait v'eritablement qu’`a trouver des pommiers charg'es de fruits savoureux. Il redoutait les accidents.
Par prudence, d’ailleurs, il ne chargeait jamais son fusil. « `A quoi bon », pensait-il, sachant pertinemment que si d’aventure il ajustait un lapin, il le manquerait infailliblement.
Or, tout le temps que les invit'es causaient et discutaient d’aventures de chasse, un gros petit homme `a figure terrible qui r'epondait au nom de Livet s’agitait d'esesp'er'ement, repris par des ardeurs belliqueuses.-
— Et alors, disait-il, m^achonnant d’un air furibond un 'enorme cigare dont il n’avait m^eme point pens'e `a enlever la bague, et alors, est-ce qu’on s’'eternise ici ?
Le sous-pr'efet souligna la remarque faite par ce gros petit homme.
— C’est vrai, dit-il, nous nous engourdissons dans les d'elices de Capoue. Morbleu, voici trois heures que nous d'ejeunons. Il serait peut-^etre temps de retourner aupr`es de messieurs les li`evres, perdreaux, faisans, et autres ?
La proposition 'enonc'ee d’abord `a mi-voix, rallia des suffrages enthousiastes.
Tous ces hommes chauss'es d’'enormes brodequins, en culotte cycliste et coiff'es de feutres `a plumes, s’'etaient rassembl'es par simple d'esir de tuer d’innocents lapins. Ils estimaient qu’ils avaient « pay'e » l’hospitalit'e de la marquise, en consentant `a « perdre » avec elle le temps d’une heure de causerie, en s’attardant au caf'e. Maintenant ils aspiraient `a faire parler encore la poudre, `a retourner au long des champs, sur les chemins que le froid avait saisis, pr`es des mares silencieuses. Partout o`u ils pourraient mitrailler, canarder, faire bouler, descendre, abattre le gibier.
Dans la cour du ch^ateau, on entendait les valets calmer les chiens, une meute h'et'eroclite o`u les bassets voisinaient avec les 'epagneuls, o`u les chiens `a longue queue d'edaignaient les humbles chiens d’arr^et. Et tout ce vacarme d’aboiements, de coups de fouet, de commandements, montait au cerveau des chasseurs, les grisait d’un d'esir d’air pur et vif.
— Tergall, eh Tergall, songez-vous qu’il va bient^ot ^etre deux heures et demie ? Mon cher, si nous voulons aller jusqu’`a la lisi`ere de votre bois…
Maxime de Tergall, lui, ne semblait nullement press'e.
Par une savante manoeuvre, il avait bloqu'e le cur'e et le juge d’instruction dans une embrasure de fen^etre. Les deux hommes, alternativement, devaient r'epondre aux questions du ch^atelain. Or, Maxime de Tergall avait de graves pr'eoccupations.
Il voulait tenir du cur'e l’indication exacte de la somme qu’il convenait d’offrir pour payer le pain b'enit, renseignement que le pr^etre s’efforcait d’'eluder, esp'erant obtenir davantage de l’ignorance du ch^atelain que de sa g'en'erosit'e avertie. Il voulait savoir du juge d’instruction comment il convenait de faire proc'eder au bornage de son bois, et s’il pouvait en racheter certaines servitudes, choses que Fant^omas 'etait bien incapable de lui apprendre dans son ignorance g'en'erale des questions de droit non p'enal.
— Tergall, mon bon Tergall, recommencait le sous-pr'efet, les lapins vous r'eclament. Madame la marquise ne nous en voudra certainement pas.
— Madame de Tergall, reprit le sous-pr'efet adressant son plus gracieux sourire `a la ch^atelaine, doit trouver que nous l’empestons avec nos cigares. Venez-vous, cher Maxime ?
Cette fois, il fallut bien r'epondre.
Pradier d’ailleurs, trop heureux de saisir un pr'etexte pour se tirer de l’embarras o`u le mettaient les questions du propri'etaire, frappa sur l’'epaule du marquis :
— On vous r'eclame, dit-il.
Maxime de Tergall s’avanca :
— Eh bien, en chasse, messieurs, en chasse. Vous avez parfaitement raison. Il est plus que temps de remettre la bretelle `a l’'epaule.
Un grand brouhaha 'eclata dans le salon.
Avides d’'emotion, les chasseurs se pr'ecipitaient vers le vestibule, commencaient `a s’harnacher, mais comme il sortait le dernier, suivant le juge d’instruction Pradier, qui, famili`erement, avait pris le cur'e par le bras et, ne chassant pas, s’appr^etait `a aller faire avec lui le tour des serres o`u Antoinette de Tergall cultivait de merveilleuses vari'et'es de roses, Maxime de Tergall souffla `a sa femme :