La gu?pe rouge (Красная оса)
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— Madame, nous allons nous retirer, puisque vous nous le demandez. Ne pourrais-je, contrairement `a la pri`ere que vous m’adressez, vous demander l’autorisation de revenir quelquefois r^ever sous vos arbres ?
— Jamais, monsieur, jamais je ne vous accorderai pareille chose. Fuyez, partez. C’est 'epouvantable ce que vous me demandez l`a. Oh, je ne peux pas vous expliquer, mais il faut me croire. Venir ici, chez moi, dans mon jardin, c’est courir d’'epouvantables dangers, c’est risquer la mort `a toute minute. Non, non, jurez-moi, au contraire, que vous ne reviendrez jamais. Il faut me le jurer ! Tenez, vous voyez bien que je suis arm'ee, oh, c’est 'epouvantable, ne revenez pas, monsieur, ne revenez pas !
Recommandations 'etranges en v'erit'e, menaces 'etranges aussi que faisait cette grande dame `a la fois si douce et si imp'erieuse.
Jacques Faramont fut tr`es troubl'e par l’apostrophe violente et douce `a la fois de la myst'erieuse personne. Pourquoi parlait-elle de dangers ? Pourquoi brandissait-elle un revolver ? N’'etait-elle pas un peu folle ?
— Madame, murmura le jeune homme, je ne pensais pas vous importuner si gravement, mais il suffit. Je comprends que j’ai 'et'e indiscret, je vous fais toutes mes excuses, vous avez ma parole d’honneur que je ne reviendrai pas chez vous.
— Merci, monsieur.
`A l’instant, la dame aux cheveux blancs s’'eloigna. Elle revint soudain avec violence sur ses pas :
— Il faut encore me jurer de ne rien dire de tout cela.
— J’allais vous adresser la m^eme pri`ere, madame.
`A la r'eponse de Jacques Faramont, elle se remit `a rire, de son rire de folle.
— Oh, moi, faisait-elle, je me tairai. Moi, il faut bien que je me taise, vous n’avez pas `a ^etre inquiet !
Dans la nuit, sans se retourner, la vieille dame 'etait repartie.
Mais quelle 'etait donc cette femme ?
Si Fant^omas, sur qui elle venait de tirer, l’avait bien vue, si Juve, si Fandor, avaient pu l’apercevoir, si Dick Valgrand l’avait contempl'ee en face, ils eussent cri'e son nom avec quelle stupeur !
Cette femme, c’'etait une morte.
C’'etait lady Beltham !
Lorsque lady Beltham, deux mois auparavant, avait 'et'e trouver Juve et lui avait dit : « Sauvez-moi, car Fant^omas veut me tuer, car il a assez de sa ma^itresse, car il songe `a se d'ebarrasser de moi, car j’ai peur », lady Beltham s’'etait tromp'ee.
Jamais Fant^omas n’avait pens'e `a se d'etacher de celle qu’il aimait, de celle qui, au d'ebut de sa vie, l’avait arrach'e au couteau de la guillotine.
Les menaces qui 'epouvantaient alors lady Beltham n’'emanaient nullement du tortionnaire. Elles venaient de Dick, de Dick Valgrand, qui se faisait passer pour un autre Fant^omas, cela pr'ecis'ement pour approcher de lady Beltham, pour venger la mort de son p`ere, la mort de sa m`ere aussi.
Juve, tout comme lady Beltham, et parce qu’il n’'etait renseign'e que par lady Beltham, s’'etait tromp'e. Lui aussi, avait cru que c’'etait Fant^omas qui menacait la grande dame, et Juve croyait toujours que c’'etait lui qui avait tu'e lady Beltham, comme lady Beltham pensait que c’'etait Fant^omas qui avait voulu l’asphyxier dans son appartement.
Des jours d’horreur avaient suivi.
Veill'ee par Juve, enferm'ee dans sa chambre, que le policier avait en quelque sorte blind'ee, lady Beltham, se croyant menac'ee par Fant^omas, avait connu l’angoisse d’attendre la date fix'ee pour son tr'epas.
Cette date 'etait arriv'ee.
Juve, stupide d’effroi, avait d'ecouvert le lendemain matin, la jolie femme 'etendue froide, inanim'ee, glac'ee, dans son grand lit.
Comme un fou, le policier avait couru jusqu’au Laboratoire municipal. Un m'edecin avait confirm'e la mort de lady Beltham. Juve avait trouv'e et prouv'e qu’elle avait 'et'e empoisonn'ee par les 'emanations d’une conduite de gaz, rompue dans le sol, sous le plancher de son appartement situ'e au rez-de-chauss'ee d’un bel immeuble, avenue Niel, `a Paris. Et l’in'evitable, l’effroyable, s’'etait alors accompli. Lady Beltham 'etait morte.
Cette morte, on l’avait mise en bi`ere, on avait clos sur elle la planche qui ferme le cercueil des humains. On avait transport'e son corps au cimeti`ere, on l’avait enfouie dans un caveau, ainsi qu’elle le demandait dans son testament.
Lady Beltham 'etait morte ?
Non.
La destin'ee de cette femme 'etait vraiment une destin'ee d’horreur. Elle qui 'etait riche et jolie, elle qui rencontrait partout o`u elle se pr'esentait les succ`es les plus enthousiastes, les hommages les plus flatteurs, les adulations les plus folles, devait se r'eveiller dans l’'epouvante d’une tombe.
Lady Beltham n’'etait pas morte.
L’asphyxie l’avait tout simplement plong'ee dans la l'ethargie, et le froid, l’humidit'e suintant du s'epulcre, son horreur, la ranimaient petit `a petit.
Lady Beltham, alors, avait ouvert les yeux. En vain. Elle ne voyait rien. Elle voulut bouger, et ne put faire un mouvement. Elle se sentait emprisonn'ee, enserr'ee dans une 'etreinte qu’il lui 'etait d’abord impossible de d'efinir. L’air manquait `a sa poitrine haletante. Une odeur de camphre lui ent^etait l’esprit. Sous elle, du sable crut-elle, du son plut^ot, lui meurtrissait les reins. O`u 'etait-elle ?
Lady Beltham qui, en s’'eveillant, n’avait point compris, devait bient^ot se rendre compte de l’effroyable r'ealit'e des choses.
Elle 'etait dans son cercueil, elle 'etait morte, et morte assassin'ee par son amant, assassin'ee par Fant^omas.
Enterr'ee vive, conservant toute sa lucidit'e, elle go^utait v'eritablement `a la mort, elle mourait lentement, minute par minute.
Pourtant c’'etait une pens'ee qui la rongeait, qui la rongeait vive, qui la faisait crier de douleur :
— C’est Fant^omas qui m’a tu'ee ! C’est l’homme que j’aimais, qui m’a assassin'ee !
Ah certes, elle l’avait aim'e Fant^omas, elle l’avait aim'e au-del`a de tout, plus que le devoir, plus que l’honneur !
Pour lui, la grande dame s’'etait abaiss'ee jusqu’aux plus inf^ames complicit'es, pour lui, elle s’'etait roul'ee jusqu’au crime, pour lui, ses mains s’'etaient teintes de sang, c’'etait elle, en somme, qui avait d'eclench'e le couteau du bourreau sur la t^ete de l’innocent Valgrand.
Lady Beltham, clou'ee dans sa bi`ere, enferm'ee dans sa tombe, murmurait :
— Fant^omas, ah que je te hais.
Mais que pouvait bien sa haine, h'elas ?
Elle 'etait plus morte qu’une morte, elle se savait au tombeau. La haine, cependant, accomplit des miracles. Elle a des flammes qui torturent, elle a des morsures qui raniment les 'energies les plus d'efaillantes. Lady Beltham affol'ee, incapable de vouloir quoi que ce soit, se tordit dans sa bi`ere, prise d’une v'eritable crise nerveuse.