La gu?pe rouge (Красная оса)
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Le policier donna un violent coup de poing sur la table.
— Plaisante si tu veux, Fandor, dit-il, mais j’y pensais pr'ecis'ement, et d’ailleurs, apr`es tout, avec ce gaillard-l`a, nous en avons vu bien d’autres.
23 – LA MORTE
Qui donc cependant, alors que Fant^omas, apr`es avoir quitt'e le bric-`a-brac de la m`ere Toulouche, 'etait `a Ville-d’Avray pour y reprendre le fameux tableau achet'e par la grande dame en automobile, avait os'e tirer sur le Ma^itre de l’Effroi ?
Quelle 'etait tout d’abord cette myst'erieuse femme aux cheveux blancs, `a l’attitude toujours grave, toujours sombre et triste, qui paraissait sous le coup d’un effroyable chagrin, d’une douleur immense et tragique ?
Tandis que, sous les coups de feu tir'es dans la nuit, Fant^omas s’enfuyait du jardin de la villa abandonn'ee, la myst'erieuse dame 'etait debout, sur le perron de son petit h^otel, tremblante, livide, pr^ete `a d'efaillir, et pourtant, semblant pr^ete `a la lutte, fouillant l’ombre de ses regards, pr^etant l’oreille et murmurant tout bas d’une voix charg'ee de haine :
— Je le tuerai. Je le tuerai.
Cette femme extraordinaire demeurait sur ce perron de longues minutes, elle ne paraissait pas avoir conscience du temps, elle paraissait oublier tout ce qui l’entourait, comme prise par la hantise d’une id'ee fixe, comme entra^in'ee par ses propres r'eflexions, comme courb'ee sous la rafale de sentiments.
Et puis, brusquement, elle tressaillit.
Cette femme qui, pendant de longues minutes avait paru incapable d’action, sur le point de s’'evanouir, se redressait. Le masque de son visage devenait `a nouveau volontaire, imp'erieux. `A nouveau, dans ses yeux, la volont'e mettait une col`ere, un 'eclat brutal.
— Est-ce lui encore ? se demandait-elle.
Elle avait une main fine et d'elicate, la main soign'ee d’une grande dame, elle leva son revolver, et rapide, habile, fit sauter les cartouches tir'ees qu’elle remplaca par d’autres cartouches.
— Si c’est lui, murmurait-elle, je le tuerai.
Elle attendit longtemps. Les bruits qui venaient de la faire tressaillir se r'ep'et`erent dans l’ombre, c’'etaient des bruits de pas.
Bient^ot, des chuchotements les accompagn`erent. La femme myst'erieuse descendit alors dans le jardin. Elle se m^ela `a la nuit, et, frissonnante, farouche, l’arme au poing, s’avanca dans les massifs.
Or, elle avait `a peine fait quelques pas, qu’une inexprimable expression de douceur passait sur son visage.
Il semblait que cette femme qui, un instant avant parlait de tuer, e^ut 'et'e soudainement 'emue, attendrie.
— Pauvres enfants, murmurait-elle.
Elle s’'etait arr^et'ee, elle reprit sa marche, h^atant le pas.
— Monsieur Jacques, appelait-elle bient^ot.
`A quelques pas d’elle, un couple passait, enlac'e. Jacques Faramont et Brigitte, qui de nouveau s’'etaient rendus dans le jardin de la villa myst'erieuse pour, en 'echappant `a toute surveillance, tenir des propos d’amour.
Les deux jeunes gens n’avaient m^eme pas entendu le bruit des d'etonations qui venaient de retentir quelques minutes avant, ils allaient, perdus dans un r^eve, et tout ce qui les entourait leur 'etait `a ce point 'etranger, que cet appel m^eme ne les fit pas se retourner tout d’abord.
— Monsieur Jacques, appela encore la myst'erieuse femme aux cheveux blancs.
Cette fois, le fils du b^atonnier tressaillit.
— Qui va l`a ?
Devant lui, la silhouette de la grande dame se dessina soudain.
— Monsieur, dit-elle, je vous avais pri'e de ne pas revenir chez moi et vous me l’aviez promis.
`A la minute, la petite Brigitte perdait la t^ete :
— C’est la dame d’`a c^ot'e, souffla-t-elle. Ah, J'esus-Marie, ca va faire encore des histoires. Venez-vous-en, Jacques. Partons. Faut lui demander pardon et ne plus revenir.
Mais Jacques Faramont avait mis le chapeau `a la main, et saluant fort aimablement.
— Madame, r'epondit-il, il faut que je vous demande, en effet, mille fois pardon, pour la nouvelle ind'elicatesse dont je viens de me rendre coupable. Il est exact, en effet, que je vous avais promis de ne point revenir ici, mais votre jardin est si calme, si tranquille, si attirant, que je me suis laiss'e entra^iner…
Il allait continuer `a parler, reprenant un peu d’assurance au fur et `a mesure qu’il s’'ecoutait, lorsqu’il fut brusquement interrompu par un 'eclat de rire de la vieille dame :
— Vous trouvez que mon jardin est calme ? En v'erit'e, monsieur, vous vous trompez 'etrangement.
— Monsieur Jacques, il faudrait partir, r'ep'etait Brigitte, cette dame n’est pas contente et elle a raison, ca va faire des histoires.
Brigitte pr'eoccup'ee avant tout de ne pas perdre sa place, et par cons'equent de ne pas s’exposer `a des « histoires » comme elle le disait, n’avait qu’une pr'eoccupation : s’enfuir.
Plus poli, Jacques Faramont tenait `a s’excuser encore. Le fils du b^atonnier d’ailleurs, se souvenait `a cet instant, des interrogations dont l’avait un jour accabl'e Fandor relativement `a la femme myst'erieuse qu’il avait un instant devant lui. Qui 'etait-elle, cette personne ? Avait-elle 'et'e m^el'ee d’une facon ou d’une autre `a l’extraordinaire attentat qui avait, sans nul doute, failli co^uter la vie `a son propre p`ere ? D’o`u venait-elle ? D’o`u revenait-elle plut^ot, puisqu’elle se trouvait `a nouveau dans cette maison, apr`es s’en ^etre absent'ee au lendemain du crime avort'e ?
— Madame, recommenca le jeune homme, je vais vous demander la permission de me retirer, sans chercher `a comprendre pourquoi il vous appara^it si bizarre que votre jardin passe `a mes yeux pour parfaitement tranquille. Toutefois, je ne voudrais pas m’en aller, avant d’obtenir de vous que vous me pardonniez. Vous nous serez indulgente, n’est-ce pas ?
La dame de la villa vide souriait toujours. `A la demande du jeune avocat, cependant, elle retrouva son s'erieux. Le rire, m^el'e de sanglots s’arr^eta net, comme bris'e.
Toutefois, Jacques Faramont sentait que la myst'erieuse personne, `a cet instant, le regardait fixement. Elle paraissait agir en somnambule, c’'etait en hallucin'ee qu’elle s’avancait vers lui, les mains fr'emissantes et jointes dans un geste de pri`ere :
— Monsieur, disait-elle lentement, si vous ^etes un homme d’honneur, et je veux le croire, il faut que j’obtienne de vous un serment. Ce n’est pas pour moi que je le demande, c’est pour vous. C’est `a cause de vous qu’il est n'ecessaire, il faut vous en aller d’ici, mais il faut me jurer que vous n’y reviendrez jamais.