La gu?pe rouge (Красная оса)
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D'esormais, dans un coin du tableau, sur une surface d’un centim`etre carr'e environ, Juve, avec une brosse dure mettait ce qu’il appelait « son d'ecapant ».
— C’est un compos'e, dit-il `a Fandor, de potasse, d’essence et d’eau, cela nous sert `a d'esagr'eger la peinture fra^iche. Celle-ci est bien plus facile `a d'elayer que la peinture ancienne, nous en aurons donc raison avant d’avoir attaqu'e l’oeuvre de Rembrandt si, comme je l’esp`ere, celle-ci existe en dessous.
Tout en parlant, Juve proc'edait fort habilement.
Son d'ecapant avait fait rouler la peinture fra^iche et d'esormais, Juve, prenant mille pr'ecautions pour ne pas appuyer trop fort, frottait l'eg`erement la toile avec son petit grattoir.
— Ah, s’'ecriait-il, je crois que nous sommes bons !
Il se rejeta en arri`ere, son visage 'etait illumin'e de joie.
Juve alla prendre sur son bureau une grosse loupe et examina d'esormais longuement le petit coin de la toile qu’il venait de gratter.
— Victoire, cria-t-il enfin, ca y est, le voil`a ! Je retrouve l’original de Rembrandt sous la copie d’'Erick Sunds.
Et il passa la loupe au journaliste qui, vivement int'eress'e, regarda `a son tour. Pas de doute.
Le verre grossissant permettait nettement de reconna^itre la diff'erence existant entre les deux couches de peinture. La premi`ere 'etait brillante, vive, peu consistante aussi semblait-il. Quant `a la seconde, elle pr'esentait nettement cette teinte noircie que donne la patine du temps, on la sentait aussi plus r'esistante, plus robuste, plus dess'ech'ee.
Il y avait surtout, enfin, cette finesse de touche, cette puissance, qui caract'erisait la qualit'e du ma^itre.
Le raisonnement de Juve recevait sa cons'ecration et sa logique n’'etait point prise en d'efaut, tout au contraire. C’'etait bien sous la grossi`ere copie d’'Erick Sunds que se dissimulait l’oeuvre authentique du v'eritable P^echeur `a la ligne de Rembrandt.
— Bravo, Juve ! s’'ecria Fandor qui chaleureusement alla serrer les mains de son ami.
Mais, `a ce moment, la porte du cabinet de travail de Juve s’entrouvrit et Jean, le vieux domestique, apparut :
— C’est M. Paquerett, dit-il, qui veut vous parler.
— Ah, c’est vrai, s’'ecria Fandor, j’avais oubli'e de vous pr'evenir de sa visite qu’il m’avait annonc'ee. Je lui avais conseill'e, cette nuit, de venir vous raconter l’affaire du m'ecanicien et du tableau vol'e.
— Qu’il entre donc, s’'ecria Juve, il arrive `a point.
M. Paquerett en entrant dans la pi`ece, s’arr^eta p'etrifi'e sur le seuil.
Ce n’'etait pas de voir Juve rev^etu d’une grande blouse blanche qui l’'etonnait, car il savait que Juve avait l’habitude de perp'etuels d'eguisements, mais ce qui ahurissait ce bon commissaire c’'etait de trouver chez l’inspecteur de la S^uret'e ce fameux tableau dont tout Paris avait parl'e quelques jours auparavant, et aux aventures duquel il avait 'et'e m^el'e lui-m^eme la nuit pr'ec'edente.
— Ah par exemple, Juve, s’'ecria-t-il, c’est vous qui avez entre les mains…
Il s’arr^eta, s’approcha du tableau puis, achevant sa pens'ee, il affirma :
— La copie du Rembrandt.
— Non, d'eclara Juve, avec un sourire railleur, ce n’est pas la copie, c’est l’original, ou pour mieux dire, si vous voulez, j’ai fait coup double, puisque je poss`ede l’un et l’autre.
Le commissaire ouvrit des yeux perplexes, ce qui sembla amuser Juve infiniment.
Mais Fandor eut piti'e de ce pauvre M. Paquerett et, en deux mots, lui expliqua l’extraordinaire d'ecouverte de Juve et l’habilet'e dont il avait fait preuve pour d'ecouvrir l’original sous la copie.
Juve, `a son tour, s’excusa aupr`es du commissaire de la mauvaise nuit qu’il lui avait fait passer.
— Car, conclut-il, l’homme qui a momentan'ement d'erob'e l’automobile et d'efinitivement vol'e le tableau, n’est autre que moi.
Et le policier conclut, affectant une attitude honteuse :
— J’ai avou'e, monsieur le Commissaire, vous pouvez si vous le voulez, proc'eder `a mon arrestation.
Mais M. Paquerett partit d’un gros 'eclat de rire :
— Ah, d'ecid'ement, Juve, fit-il, vous serez toujours le plus extraordinaire bonhomme que j’aurai connu !
Puis il se leva.
— Je vous quitte, fit-il. Il importe que je r'edige au plus t^ot mon rapport sur cette affaire 'etonnante. Je tiens `a ce que vous en preniez connaissance avant que je le fasse parvenir `a la pr'efecture. Si vous ne sortez pas tout de suite, attendez mon secr'etaire qui viendra vous le remettre.
***
Deux heures s’'etaient 'ecoul'ees et Juve et Fandor, joyeux, s’installaient dans la salle `a manger du policier, lorsque le t'el'ephone retentit.
Juve courut `a l’appareil, eut une br`eve conversation.
Lorsqu’il revint trouver Fandor, il avait l’air navr'e.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda le journaliste.
— Il y a, grogna Juve, que cet imb'ecile de commissaire a bavard'e, qu’il a t'el'ephon'e `a Me Faramont et c’est ce dernier qui vient de m’appeler pour me f'eliciter d’avoir retrouv'e son tableau et me demande aussi de le lui rendre au plus vite.
— Eh bien, cela se comprend.
Juve allait r'epondre, mais la sonnerie du t'el'ephone tintait `a nouveau. Le policier alla r'epondre en maugr'eant, et lorsqu’il revint, il avait l’air encore plus furieux.
— De mieux en mieux ! grommela-t-il. Ce commissaire est d'ecid'ement une fichue b^ete, il va crier la chose `a tous les coins de Paris, voil`a qu’on l’a apprise `a M. de Keyrolles et que cet excellent homme, qui a assur'e et pay'e le tableau, me t'el'ephone pour me le r'eclamer.
— Dame, c’est assez juste, somme toute. Le tableau lui appartient, puisqu’il en a pay'e la valeur.
— Sans doute, sans doute… Je n’en sais fichtre rien, moi. C’est affaire aux tribunaux de le d'ecider.
Juve s’'etranglait `a moiti'e en buvant.
Apr`es avoir touss'e, crach'e, mouch'e, il dit `a Fandor :
— Cette histoire-l`a, personne ne devait la conna^itre. Gr^ace au bavardage de Paquerett, tout le monde la sait.
— Tout le monde la sait ? s’'ecria Fandor qui, tr`es joyeux malgr'e tout, se versait une rasade.
— Juve, s’'ecria-t-il.
— Quoi, Fandor ?
— Juve, poursuivit le journaliste en 'eclatant de rire, il ne manque plus que Fant^omas, et je ne serais pas 'etonn'e de le voir arriver chez vous pour vous r'eclamer le tableau.