La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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— Oui, on n’invite pas seulement `a d^iner, il y a aussi des invitations `a coucher.
— Tiens, vous m’avez l’air de comprendre `a demi-mot. C’est-y que vous seriez par hasard une petite rosse ? En tout cas vous n’^etes pas b^ete.
Sur ce M. Casimir alla s’'etendre sur un canap'e dans la pi`ece voisine, afin d’y fumer tranquillement sa pipe.
— Qu’est-ce que je vous disais donc ? Oui, c’est cela, j’y suis. Donc, il y a un an environ, apr`es un grand d^iner que donnait la Rita, votre patronne, un jeune homme est rest'e, et si bien qu’il y est encore. Vous pensez que la dame n’avait pas choisi au hasard, elle 'etait tomb'ee sur tout ce qu’il y a de meilleur comme pigeon `a Paris, le petit S'ebastien Marquet-Monnier. Le fr`ere du banquier de la rue Laffitte, jeune, riche, orphelin, entrant dans la vie tout seul `a vingt-trois ans, apr`es deux ann'ees de r'egiment, et sans rien conna^itre de l’existence. La Rita a commenc'e par faire acheter l’h^otel qu’elle occupait comme locataire et comme de bien entendu, les 'ecritures et les papiers ont 'et'e faits `a son nom `a elle. Puis, ils sont partis faire une esp`ece de voyage de noce. Dix mois, et les voil`a revenus. C’est pour cela que vous ^etes encore seule de domestique, dans l’h^otel. Mais comme je vous l’ai dit, on ne tardera pas `a vous donner des compagnons. Songez donc, la Rita n’a pas l’habitude de mener une existence modeste et paisible, et d’ailleurs, la maison exige un personnel important. D’autant plus que le service est dur quand on se met `a faire la bombe, chez ces gens-l`a, qu’est-ce que les domestiques prennent.
Le visage de Mlle Ad`ele s’obscurcit :
— La place est-elle bonne au moins ?
— Si elle est bonne, s’exclama Mme Casimir, ah je comprends, ma petite. Du coulage de tous les c^ot'es. L’anse du panier qui n’arr^ete pas de danser. Pour vous qui ^etes femme de chambre, ce sera les toilettes, un chapeau par-ci, une fourrure par-l`a, pour peu que vous sachiez vous d'ebrouiller.
— J’y t^acherai, madame. Vous pouvez vous en rapporter `a mon savoir-faire. Excusez-moi de me sauver, mais je ne veux pas faire attendre Mme Thorin avec laquelle j’ai rendez-vous `a la gare. Ce que vous venez de me dire me rassure bien sur la place.
— Allons, mon enfant, au plaisir.
— Bonsoir, mademoiselle Ad`ele.
D'ej`a la jeune fille s’engageait dans l’avenue d'eserte, et de son pas menu, gagnait la gare de la Porte-Maillot.
***
— Comment te sens-tu, mon petit Seb ?
Une petite lampe 'electrique, dont l’'eclat 'etait d'elicatement tamis'e par un abat-jour rose projetait une lueur douce et discr`ete dans le boudoir du plus pur Louis XV o`u les laques blanches alternaient avec les reflets fauves des dorures 'eteintes.
Le boudoir 'etait au premier 'etage de l’h^otel particulier appartenant, ainsi qu’avait annonc'e Mme Casimir, g'erante de la villa Sa"id, en propri'et'e bonne et r'eguli`ere `a Mme Rita d’Anr'emont, la demi-mondaine dont les gazettes accusaient la pr'esence au pesage d’Auteuil ou de Longchamp, dont les journaux de mode montraient les nouvelles toilettes.
Rita portait ce soir-l`a un d'eshabill'e recouvert de point d’Alencon. Elle avait la chevelure en turban autour du visage `a l’ovale r'egulier ; ses yeux noirs br^ulaient d’un feu troublant, et sous le jupon court qui cachait mal une cheville 'el'egante et une jambe faite au moule, son petit pied battait dans la mule de satin.
S’'etant rapproch'ee de son compagnon, qui demeurait `a demi 'etendu au fond d’une berg`ere, la jolie femme lui posa sa douce main sur le front, r'ep'eta :
— Comment te sens-tu mon petit Seb ? Est-ce que ta potion t’a fait du bien ?
— Mais oui ma ch'erie, je vais bien, ne me demande donc pas toutes les cinq minutes des nouvelles de ma sant'e.
— Seb, mon petit, dit Rita, en posant la t^ete sur les genoux du jeune homme, tu n’es plus le m^eme avec moi, tu n’es pas gentil. Je te demande de tes nouvelles, parce que tu sais combien j’ai souci de toi, combien je t’aime, et voil`a que tu me r'eponds durement. Seb, ce n’est pas bien.
— Je te demande pardon ma petite Riri, dit Seb, c’est vrai je suis nerveux, maussade et je te bouscule, je te maltraite, ca n’est pas de ma faute, il ne faut pas m’en vouloir.
La jeune femme parut consol'ee. Elle se leva :
— Viens, dit-elle, viens mon Seb, que je te montre le nouveau vase de Chine que j’ai fait apporter ce matin.
Les deux amants s’appr^etaient `a sortir du boudoir, mais soudain, Rita s’arr^eta et poussant un profond soupir, elle se laissa choir sur un vaste canap'e d’angle qui ornait l’un des coins de la pi`ece :
— Puis, non dit-elle, cela ne m’int'eresse plus, je suis ennuy'ee de te voir si triste. Quel dommage, que nous n’ayons pu rester plus longtemps, toujours l`a-bas en Suisse, o`u nous 'etions si bien, si tranquilles.
— Ah, ca c’est joliment vrai.
Puis, s’animant `a la pens'ee des bonnes heures pass'ees pendant leur voyage en t^ete `a t^ete qui avait dur'e pr`es d’un an, il 'evoqua des souvenirs :
— Te rappelles-tu Riri, fit-il, notre promenade en tra^ineau ? crois-tu qu’il faisait froid, et malgr'e tout, comme l’air, 'etait bon `a respirer.
— Et le d'ejeuner, continua Rita, que nous avons fait dans cette chaumi`ere ? l`a-bas tu sais, au bord d’un lac, dans la for^et. Il n’y avait que des oeufs et du fromage, mais c’'etait plus amusant qu’au Caf'e de Paris.
— Te souviens-tu, poursuivit le jeune homme, de l’ascension en funiculaire et de ce magnifique panorama que l’on d'ecouvrait au sommet du village ?
— Oui, poursuivit pensivement Rita, pourquoi donc a-t-il fallu que nous revenions ?
— C`a, par exemple, s’'ecria-t-il, c’est bien f'eminin. Mais souviens-toi donc encore, que si nous sommes revenus, c’est sur ton d'esir, sur ta demande. Tu ne pouvais plus rester en Suisse. Tu en avais par-dessus la t^ete de la neige, des grands h^otels, de la musique des tziganes, et tout le tremblement.
— Mon ch'eri, dit doucement Rita, tu sais bien que cela ne pouvait pas durer 'eternellement, il fallait bien revenir ici, reprendre nos occupations, nos relations, toi-m^eme tu as des affaires qui t’appellent `a Paris.
— Oui, fit-il, et des affaires qui ne vont pas ^etre commodes `a arranger.
— C’est encore au sujet de ton fr`ere ?
— Oui, au sujet de mon fr`ere, et `a cause de toi, `a cause de nous.
S'ebastien Marquet-Monnier, Seb, comme disait sa ma^itresse, 'etait, en effet, le tout jeune homme de vingt-trois ans `a peine, nerveux, na"if tel que l’avait d'ecrit Mme Casimir `a Ad`ele, la nouvelle femme de chambre.
Il 'etait depuis un an d'ej`a, terriblement 'epris de la demi-mondaine et n’avait pas h'esit'e au risque de faire scandale dans le milieu rigide et collet mont'e de la soci'et'e protestante dont il faisait partie, `a partir avec elle, pour la Suisse.
Les deux amants s’'etaient donn'es comme mari et femme pendant leurs divers s'ejours dans les stations 'el'egantes de la montagne. On avait lu sur les livres d’h^otel : M. et Mme S'ebastien Marquet-Monnier, et ces imprudences avaient d'etermin'e de graves observations de la part du fr`ere a^in'e de S'ebastien, M. Nathaniel Marquet-Monnier, homme d’une quarantaine d’ann'ees d'ej`a, rigide protestant, mari'e et p`ere de famille, directeur de la Banque Marquet-Monnier et Cie dont les bureaux rue Laffitte sont connus de tout le monde.
Avec la fougue et l’impr'evoyance du jeune ^age, S'ebastien avait vertement r'epondu `a son fr`ere qu’il 'etait majeur, libre de ses actes, ma^itre de sa fortune, qu’il pouvait donner son nom `a qui il voulait.
M. Nathaniel Marquet-Monnier avait alors engag'e avec son fr`ere une longue correspondance, o`u ce protestant rigide avait mis toute la douceur s'ev`ere et toute la tendresse dont il 'etait capable pour d'emontrer `a son cadet que si les frasques et les fugues naturelles `a son ^age, n’avaient rien de particuli`erement d'eshonorant, il importait toutefois qu’elles demeurassent ignor'ees dans le monde et que le fait de s’afficher avec une personne comme la demoiselle qui partageait son existence 'etait beaucoup plus r'epr'ehensible que le fait de vivre avec elle pendant une p'eriode donn'ee.