La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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— Elle avoue trente-cinq ans.
— Elle doit avoir d'epass'e la quarantaine ?
— Je ne crois pas, trente-sept, trente-huit.
— Oui, une femme m^ure avec pour amant un petit jeune homme. Hum, je n’aime pas beaucoup ca. (Juve pensait tout haut).
— Ah c`a, commenca l’homme de l’art, qu’imaginez-vous donc ? Je connais Mme d’Anr'emont depuis d'ej`a pas mal de temps. Je peux me porter garant de sa parfaite honorabilit'e. Quand elle conna^itra le malheur survenu `a son amant…
— Mme d’Anr'emont est parfaitement estimable, mais enfin o`u est-elle ? Car enfin, tout ca est extravagant. Nous sommes en pr'esence d’un malheureux terriblement bless'e, au domicile de sa ma^itresse et seul dans ce domicile. Mme d’Anr'emont, j’imagine, devait passer toutes ses nuits chez elle en compagnie de son amant : M. Marquet-Monnier. Ce nom est connu, il doit ^etre apparent'e au banquier du m^eme nom.
— C’est son fr`ere.
— Par cons'equent il devait, certainement entretenir richement cette Mme d’Anr'emont et si celle-ci le trompait, elle ne le devait faire qu’en cachette, sans d'ecoucher.
— Ah c`a, o`u voulez-vous donc en venir ?
— Mais `a quelque chose de bien simple, que diable. C’est que Mme d’Anr'emont devrait ^etre l`a. Il est inexplicable qu’elle n’y soit pas ou du moins que son absence ne puisse ^etre expliqu'ee que d’une seule mani`ere…
— Laquelle ?
— Ne serait-elle pas en fuite ? Voyons, ne trouvez-vous pas cela assez naturel, assez limpide, Mme d’Anr'emont, femme d'ej`a sur le retour, ma^itresse d’un jeune homme, ayant besoin d’argent, se venge sur lui, d’un abandon prochain peut-^etre, en le vitriolant, puis dispara^it apr`es avoir cambriol'e les objets de valeur ?
— Monsieur l’inspecteur vous parlez de choses 'epouvantables avec un sang-froid qui me r'evolte et d’abord, pourquoi Mme Rita d’Anr'emont aurait-elle cambriol'e chez elle ? car cet h^otel lui appartient.
— Son amant avait peut-^etre les cl'es de certains meubles o`u il enfermait les objets pr'ecieux qui lui 'etaient propres.
— C’est inconcevable.
C’'etait au tour de Juve de ne rien r'epondre. 'Evidemment, il 'etait difficile de supposer que Rita d’Anr'emont f^ut r'eellement l’auteur de la tentative d’assassinat dont venait d’^etre victime son amant. Mais o`u 'etait-elle ?
Juve quitta le praticien qui retournait dans la chambre du bless'e alors que lui-m^eme se h^atait vers le bas de l’h^otel. Assis sur les marches, se trouvait M. Casimir, le concierge :
— Eh bien, interrogea le brave homme, comment va-t-il ?
— Mal, r'epondit Juve, je ne sais pas si on le sauvera.
Puis, comme si, tout `a coup il e^ut 'et'e illumin'e par une pens'ee bien simple qui lui venait brusquement `a l’esprit, il interrogea :
— Mais o`u donc sont les domestiques ? Je suppose tout de m^eme qu’il doit y avoir, dans un h^otel comme celui-ci, cuisini`ere et femme de chambre ?
— Il n’y a en ce moment qu’une femme de chambre. Mme d’Anr'emont vient de rentrer de voyage, elle n’a encore engag'e qu’une bonne.
— Et o`u est-elle, cette bonne ?
— C’est vrai, elle n’est pas l`a la bonne. Je ne l’ai m^eme pas vue depuis ce matin, hier soir elle est venue un peu bavarder dans ma loge, me causer de ses nouveaux ma^itres et puis, elle est rentr'ee apr`es avoir 'et'e voir un des agents de son bureau de placement. Ce matin, Je ne l’ai pas vue.
Juve grommela quelque chose, une phrase que M. Casimir n’entendit pas :
— Voil`a une maison o`u habitent trois personnes, un jeune homme, sa ma^itresse, une jeune bonne. Le jeune homme est victime d’une abominable agression, l’appartement est cambriol'e et personne n’est l`a, sauf la victime. La ma^itresse et la bonne sont en fuite. Oui, ca m’a bien l’air de ca. C’est bizarre : est-ce que Rita d’Anr'emont devrait bient^ot faire connaissance avec les cellules du D'ep^ot ?
En grommelant, Juve arpentait le vestibule du petit h^otel sans m^eme tenir compte de la figure stup'efaite de M. Casimir :
— C’est bizarre, continuait le policier, c’est bizarre, mais ce n’est peut-^etre pas incompr'ehensible, ce crime-l`a. Le vitriol c’est une arme de femme et il y a deux femmes. Laquelle est la complice de l’autre ?
Juve suspendit sa promenade, se retourna.
M. Casimir venait de pousser une exclamation. La porte du vestibule s’'etait soudain ouverte.
3 – « AUX ENFANTS DU LIORAN »
Cependant, une vive animation r'egnait au sommet des Buttes-Chaumont, `a proximit'e de Belleville, dans cette partie de Paris diam'etralement oppos'ee par la situation, l’aspect, le caract`ere des habitants, au quartier de l’'Etoile. Ce m^eme matin, un mouvement populaire agitait la rue de la Mouza"ia.
Il 'etait huit heures et demie, les enfants du quartier se rendaient en courant `a l’'ecole voisine, les m'enag`eres faisaient le march'e.
Les boutiques des marchands de vins et des caf'es-bars qui pullulent dans ce quartier, n’'etaient pas d'esertes, bien que la plupart des hommes fussent partis au travail. Il en restait toujours qui ch^omaient, et que le programme d’une journ'ee de repos poussait tout naturellement au cabaret.
Le bar qui donnait sur la rue de la Libert'e 'etait particuli`erement achaland'e. Il avait une apparence myst'erieuse. De petits rideaux d'efra^ichis en dissimulaient aux passants la client`ele. C’'etait une salle basse, enfum'ee, 'etroite, elle-m^eme divis'ee en deux parties par une 'etroite cloison en carreaux de pl^atre, recouverts d’un papier jadis rose tendre.
`A droite de cette cloison, perc'ee d’une sorte de judas, se trouvait le comptoir de zinc et quelques tables 'etroites. De l’autre c^ot'e de la cloison, le magasin de bois, charbon, margotins.
Bon pr'etexte pour le client qui venait chercher un seau de boulets et se retrouvait au milieu d’une partie de « coinch'ee », devant l’ap'eritif. Le patron, un gros Auvergnat apoplectique, c’'etait le p`ere Joseph, et il avait mis comme enseigne `a sa boutique : « Aux Enfants du Lioran », ce qui lui donnait deux sortes de clients : les originaires du Centre, et ceux des autres d'epartements.
Ce matin-l`a, on refusait du monde. D`es huit heures, en effet, une bande ayant envahi le petit caf'e s’'etait mise `a chopiner bruyamment. Mais le p`ere Joseph n’y voyait aucun mal, puisqu’on lui payait d’avance le vin rouge.
Dans ce groupe patibulaire, se d'etachaient deux silhouettes d’hommes qui attiraient et retenaient l’attention. L’un 'etait grand, maigre, sec. Il avait une t^ete osseuse, un cr^ane d'enud'e, cependant que de ses 'epaules tombantes, pendaient deux bras d'emesur'ement longs que terminaient des mains immenses. Il 'etait v^etu, cet homme, d’un complet de velours, il portait au lieu de col un foulard rouge.