Le magistrat cambrioleur (Служащий-грабитель)
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— Veux-tu r'ep'eter, Chonchon ? demanda-t-il.
Et, sans attendre la r'eponse, il s’installa au piano, plaqua quelques accords.
Chonchon commencait `a chanter, sans se pr'eoccuper le moins du monde de la mesure. Mais, le pianiste se garda bien d’en faire l’observation `a une vedette aussi notable que Chonchon, et de toute la rapidit'e de ses doigts d'eli'es et nerveux, il s’efforcait de la rattraper :
— Rendez-vous au point d’orgue, avait d’ailleurs pr'evenu la chanteuse.
Elle avait ajout'e :
— Les premiers arriv'es attendront les autres.
Soudain, apr`es quelques vocalises plus ou moins 'echevel'ees, Chonchon s’arr^eta net. Elle venait de penser `a quelque chose d’important et, se tournant vers la porte de l’office, elle s’'ecria :
— Boum-Voil`a, au lieu de rester `a b^ailler, tu ferais mieux de me servir mon vermouth. Allez, grouille-toi, va-t’en porter ca `a la table, o`u sont les copains.
Puis Chonchon reprit la phrase interrompue tout en regardant discr`etement autour d’elle, non pour voir ceux qui l’entouraient, mais toujours pour s’assurer qu’elle ne passait pas inapercue.
`A vrai dire, les camarades de la vedette se pr'eoccupaient relativement peu d’elle. Mais au milieu du groupe qu’ils formaient, se trouvait quelqu’un qui, depuis l’arriv'ee de Chonchon, ne l’avait pas quitt'ee des yeux, n’avait pas perdu un seul de ses gestes ni m^eme n'eglig'e d’'ecouter un seul de ses propos.
Le journaliste, d`es qu’il avait vu entrer la grosse petite femme, l’avait reconnue.
— Voil`a Chonchon, s’'etait-il dit.
Et Fandor ne doutait pas un seul instant qu’il parviendrait `a faire sa connaissance. Le hasard le servait, Chonchon avait ordonn'e au garcon de lui porter une consommation `a la table de Fandor. Il n’avait donc plus qu’`a l’attendre.
La chanson termin'ee, Chonchon, avec une parfaite d'esinvolture, se dirigea vers le groupe, serra famili`erement quelques mains, puis son regard tombant sur Fandor :
— Tiens, dit-elle, comment ca va depuis dimanche dernier ?
— Ah ? fit Fandor.
— Ne te frappe pas, si je t’ai dit ca, c’est l’histoire de rigoler. C’est mon habitude de demander aux gens comment c’est qu’ils vont depuis dimanche dernier.
— Tr`es dr^ole, en effet.
— Je ne te connais pas, tu n’es pas d’ici. Qu’est-ce que tu fais ?
— Je… commenca Fandor.
— Non, fit-elle en protestant du geste, ne me le dis pas, je m’en vais le deviner.
Famili`erement, la vedette examinait Fandor :
— Toi, d'eclara-t-elle, tu es un voyageur de commerce.
— Peut-^etre, consenti le journaliste, qui ne tenait pas autrement `a faire conna^itre, pour le moment, son identit'e et sa profession.
— Peut-^etre ? reprit la grosse fille, s^urement m^eme. Ca se voit tout de suite `a ton air et `a ta facon de ramasser les soucoupes pour payer les consommations. Dans quoi es-tu ?
— Tu l’as devin'e r'epliqua Fandor, dans le commerce.
— Parbleu, je le sais bien, mais quel commerce ? La pommade ? l’'epicerie ? les machines `a battre ?
— Ma foi non, r'epliqua Fandor, qui, au hasard r'epondait : je suis dans les draps.
— Eh ben, mon vieux, s’'ecria Chonchon, en tapant un vigoureux coup de poing sur la table, ca doit pas ^etre un m'etier emb^etant que de vivre dans les draps, surtout si on n’y couche pas tout seul.
Et, effront'ement, la grosse fille clignait de l’oeil en regardant Fandor.
Le journaliste 'etait de plus en plus stup'efait, surpris.
Cette cr'eature 'etait assur'ement la plus stupide et la plus vulgaire qu’il e^ut jamais rencontr'ee. Vraisemblablement, elle devait ^etre bonne fille avec sa grosse face blonde, toute peinturlur'ee, ses cheveux teints comme une perruque, mais elle devait ^etre bonne fille `a la mani`ere des oies, trop b^etes pour imaginer la moindre m'echancet'e.
'Eclips'ees par la diva, les deux petites femmes `a qui Fandor avait galamment offert une consommation s’'etaient discr`etement retir'ees et le gros Marius lui-m^eme, qui, pourtant ne brillait pas par le tact, avait jug'e d'elicat, quelques instants apr`es, de s’en aller aussi.
'Evidemment, le nouveau venu qui payait si largement les ap'eritifs, et Chonchon la vedette allaient avoir `a causer de choses qui ne regardaient pas les camarades.
Boum-Voil`a en eut rapidement, d’ailleurs, la confirmation.
Il 'etait all'e r^oder aupr`es du couple compos'e de Fandor et de Chonchon. Il revint quelques instants apr`es `a l’office, et d’un air d'edaigneux, annonca au patron :
— Voil`a d'ej`a qu’ils discutent d’un rendez-vous.
M. Jules haussa les 'epaules.
Fandor, en effet, avait `a br^ule-pourpoint, pos'e la question d'ecisive `a Chonchon :
— Alors, avait-il dit, quand soupons-nous tous les deux ? Demain ? apr`es-demain ?
La bonne grosse figure de Chonchon devint tout d’un coup s'erieuse. Il ne s’agissait plus de plaisanter :
— Ma foi, dit-elle, ce serait avec plaisir, mais demain j’ai mon ami.
— Ah, fit Fandor d'epit'e, il n’y a pas moyen de le l^acher ?
— Oh, s’'ecria Chonchon tr`es choqu'ee, vous n’y pensez pas.
— Et apr`es-demain ? poursuivit Fandor.
— Apr`es-demain, c’est la m^eme histoire. J’ai mon amant.
— Votre ami ? votre amant ? interrogea Fandor, n’est-ce donc pas le m^eme ?
— Vous ^etes trop curieux.
Fandor prit la main de la jeune femme.
— Alors, dit-il, ce sera entendu pour ce soir.
Le journaliste esp'erait que devant son attitude d'ecid'ee, la chanteuse allait c'eder. 'Evidemment, Chonchon 'etait tr`es ennuy'ee d’opposer un refus aux demandes si flatteuses de son compagnon de rencontre.
— Je suis d'esol'ee, avoua-t-elle sinc`erement, mais justement, ce soir, j’ai un rendez-vous et…
— Alors zut, grommela Fandor, qui, faisant mine d’^etre tr`es vex'e, se leva brusquement.