La gu?pe rouge (Красная оса)
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— Au fait, demanda-t-il, en remplissant pour la seconde fois les verres d’un gros vin rouge qu’on leur avait servi, au fait, comment t’appelles-tu ?
— Je m’appelle Daniel.
Tandis que le Danois buvait, le jeune Daniel regardait ce qui se passait dans la rue.
Un observateur peu perspicace aurait affirm'e qu’il ne s’y passait rien et peut-^etre, si l’on avait consult'e Sunds, aurait-il 'et'e de cet avis. Mais Daniel, semblait-il, avait remarqu'e quelque chose, quelqu’un. Ce quelqu’un c’'etait un vieillard `a la grande barbe blanche, et qui s’acheminait `a petits pas. Il portait sur les 'epaules une lourde besace, il s’appuyait sur un b^aton.
Il semblait bien fatigu'e, le pauvre homme et, sans doute, le voyage qu’il avait effectu'e pour parvenir jusqu’au sommet de Montmartre lui avait 'et'e fort p'enible ! C’'etait pour cela, 'evidemment, qu’il s’'etait assis, sur le bord du trottoir, `a l’angle de la place du Tertre, presque en face de la maison o`u se trouvait l’atelier du Danois 'Erick Sunds.
Et l`a, semblant vouloir s’endormir d'esormais, il demeurait les yeux obstin'ement clos.
Dormait-il v'eritablement, cependant, et d’o`u venait-il, ce vieillard ?
Avant d’arriver `a Montmartre, on l’avait vu monter la rue Rochechouart, et lorsqu’il avait pris cette rue au carrefour Lafayette, c’est qu’il venait de d'eboucher de la rue de Tr'evise dans laquelle il s’'etait engag'e alors qu’il sortait d’une maison de la rue Richer.
Ce vieillard, en effet, qui d'esormais se reposait au sommet de Montmartre, n’'etait autre, fort bien grim'e, ma foi, que le journaliste J'er^ome Fandor.
6 – FANT^OMAS EN PRISON
Il 'etait trois heures de l’apr`es-midi, et, suivant l’invariable emploi du temps arr^et'e une fois pour toutes pour les prisonniers, Fant^omas avait encore pr`es de deux heures `a rester seul dans sa cellule avant que les gardiens ne vinssent le chercher pour accomplir la promenade quotidienne dans le pr'eau. Fant^omas 'etait seul et, assis sur le lit de camp qui garnissait le fond de son cachot, r^evait, m'elancoliquement.
Quelles 'etaient au juste les r'eflexions du G'enie du Crime ? `A quoi pouvait-il penser ? Quels regrets, quels remords pouvaient hanter son esprit en cet instant, o`u, peut-^etre, plus que jamais, il se rendait compte de la formidable audace qu’if avait eue en se livrant `a Juve ?
Les murs de la prison, 'epais, imp'en'etrables, semblaient peser sur lui d’un poids 'ecrasant. Par moments, il se prenait le front `a deux mains et il soupirait alors profond'ement, emplissant sa poitrine d’air, comme s’il e^ut eu brusquement l’impression qu’il 'etouffait et qu’il allait mourir mis'erablement, l`a, dans ce cachot o`u sa volont'e seule l’avait conduit. Puis, Fant^omas paraissait r'eagir, il se levait, il marchait de long en large, il d'etirait ses bras dans un geste f'eroce, ses yeux lancaient des 'eclairs, un sourire menacant glissait sur ses l`evres. Il 'etait 'evident qu’il roulait de formidables pens'ees, qu’il m'editait de terribles desseins.
La journ'ee, pourtant, se tra^inait interminable. Elle 'etait semblable `a la journ'ee qui l’avait pr'ec'ed'ee. Elle ressemblerait sans doute au lendemain qui devait la suivre.
Occup'e `a 'etudier le dossier formidable des affaires de Fant^omas, Germain Fuselier ne convoquait pas encore le bandit. Celui-ci demeurait donc isol'e, au secret, au fond de sa cellule, et le temps 'etait plus long pour lui qu’il ne l’e^ut 'et'e pour n’importe qui. Il avait besoin d’action, car, par moments de violentes col`eres faisaient bouillonner le sang dans ses veines.
— Que fait Juve ? murmurait Fant^omas. S’inqui`ete-t-il de lady Beltham ? Va-t-il me venger ? Va-t-il la venger ?
Cet homme, dont le nom seul 'evoquait les pires 'eclats, cet homme qui n’avait recul'e devant aucune horreur, qui avait tout pli'e au gr'e de ses caprices, qui avait aur'eol'e son nom d’une sanglante renomm'ee, qui s’'etait hauss'e `a une quasi-toute-puissance, apparaissait alors de courtes minutes, vaincu, d'echu, incapable de se d'efendre.
Mais ces instants d’abattement ne duraient pas.
Qui l’e^ut observ'e attentivement e^ut devin'e qu’il s’inqui'etait surtout de sa fille disparue, de sa ma^itresse assassin'ee et que son propre sort lui 'etait indiff'erent.
Fant^omas souffrait moralement, connaissait les angoisses n'ees de ses sentiments affectifs ; il n’avait pas l’air de mesurer l’'etendue du danger o`u il se trouvait en ce moment.
Fant^omas pris, Fant^omas incarc'er'e dans l’une des cellules les mieux ferm'ees de la Sant'e avait les m^emes pr'eoccupations qu’il e^ut eues 'etant libre, et il n’en avait point d’autres.
Or, comme le quart venait de sonner `a la grande horloge plac'ee au centre des b^atiments p'enitentiaires, Fant^omas brusquement se redressa ; il pr^eta l’oreille une seconde, il 'ecouta avec attention le bruit de pas qui r'esonnait le long du couloir et paraissait se diriger vers son cachot.
`A peine avait-il pr^et'e l’oreille qu’il sourit et murmura :
— Allons, voici une visite pour moi. C’est mon excellent d'efenseur qui vient me voir.
La porte du cachot s’ouvrit, et peu de temps apr`es, en effet, Me Faramont en personne, l’illustre b^atonnier, 'etait introduit aupr`es de son client.
— Ma^itre, d'eclarait le gardien, puisque vous avez obtenu une permission de communiquer en cellule, et non pas au parloir, je vous rappelle les usages. Quand vous d'esirerez quitter votre client, vous n’aurez qu’`a frapper trois coups `a la porte. On viendra imm'ediatement vous ouvrir et vous reconduire.
— Parfait, mon ami.
Me Faramont remerciait le gardien d’un geste, et se tournait, un sourire cordial 'eclairant son visage, vers le terrible assassin qu’il devait d'efendre.
Me Faramont avait d'ej`a vu Fant^omas.
D'ej`a il s’'etait rendu `a la Sant'e pour lui annoncer qu’il faisait droit `a sa demande, et qu’il acceptait d’assumer sa d'efense aux Assises. Toutefois il n’avait pas encore entretenu le G'enie du Crime de sa cause et c’est pourquoi il 'etait venu ce jour-l`a, causer avec lui, `a la Sant'e, afin d’'etudier le syst`eme le plus favorable `a adopter pour t^acher d’apitoyer le jury lors des assises.
Me Faramont jeta donc sur Fant^omas un coup d’oeil inquiet. Le digne avocat n’'etait pas, en effet, sans une certaine 'emotion `a la pens'ee qu’il se trouvait seul face `a face avec le redoutable bandit.
Trente ans de sa vie il avait plaid'e au Civil et il 'etait tout 'emu `a l’id'ee qu’il aurait `a prendre la parole dans la grande salle des Assises.
— Mon cher client, commenca Me Faramont, en se frottant les mains par contenance, je suis tr`es heureux de vous voir, j’ai vraiment beaucoup de choses `a vous dire.
— Mon cher ma^itre, r'epondit Fant^omas, croyez bien que j’'eprouve aussi un vif plaisir `a me trouver en face de vous. Comme le disait une vieille chanson que j’ai entendue jadis au Crocodile :