La gu?pe rouge (Красная оса)
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L’avocat interrompit son fils.
— C’est une mauvaise plaisanterie, fit-il, et quel est l’impertinent qui se permet de m’adresser une semblable lettre ?
— P`ere, p`ere, cette lettre porte la signature de Fant^omas.
***
Quelques heures apr`es, le soir m^eme de l’arriv'ee de cette lettre bizarre, Me Faramont 'etait assis dans son salon entre sa femme et son fils. On avait fini de d^iner. Jacques n’'etait pas sorti, contrairement `a ses intentions premi`eres et avait envoy'e un t'el'egramme `a Brigitte pour lui demander de remettre le rendez-vous au surlendemain.
L’heure 'etait grave, en effet, et le jeune homme n’avait pas os'e quitter la maison de ses parents. Pendant tout le d^iner on avait parl'e de choses vagues, insignifiantes, mais sit^ot les domestiques 'eloign'es, la conversation s’engagea entre les deux 'epoux et leur fils sur le sujet qui leur tenait `a coeur depuis le matin.
— Mon cher ami, risqua Mme Faramont d’un ton un peu h'esitant, si vous voulez que je vous donne un conseil, c’est de ne pas vous charger de cette cause.
Me Faramont hocha la t^ete.
— C’est en effet mon intention, je ne veux pas d'efendre Fant^omas et, au surplus, il y a beaucoup d’autres avocats plus qualifi'es que moi pour pr'esenter la d'efense de ce monstre abominable.
Le b^atonnier ajouta en souriant :
— Je n’ai rien dit cet apr`es-midi au Palais de la proposition que m’a faite ce bandit, mais j’ai appris que tous les avocats d’Assises passent leur temps depuis l’arrestation de Fant^omas, soit dans les couloirs de l’instruction, soit au greffe de la Sant'e et font leurs offres de service `a ce sinistre individu.
Le b^atonnier se retourna vers son fils :
— Et c’est m^eme l`a, mon cher enfant, un exemple dont tu feras bien de t’inspirer pour ne pas le suivre. Rien n’est d'egradant, incorrect m^eme de la part d’un avocat, comme de solliciter des causes, m^eme des causes importantes.
Jacques approuvait son p`ere. Il objecta cependant :
— Le proc`es de Fant^omas sera une cause c'el`ebre et l’avocat qui sera charg'e de sa d'efense passera du coup `a la post'erit'e.
— C’est exact, 'evidemment.
— Vraiment ?
— Fant^omas, reprit le b^atonnier, est le plus grand criminel qui soit connu de nos jours et il ne semble pas qu’il puisse m'eriter la moindre piti'e. Toutefois, le r^ole de l’avocat charg'e de sa d'efense sera beau entre tous. Il y aura vraiment des tr'esors d’'eloquence `a d'epenser au sujet de cet assassin, mais de cet assassin g'enial et malgr'e tout, il faut l’avouer, v'eritablement sup'erieur comme intelligence et habilet'e.
— Papa, s’'ecria Jacques, pourquoi ne plaiderais-tu pas pour Fant^omas, apr`es tout ?
— Mais pour plusieurs raisons, mon enfant ! D’abord, je ne suis pas un avocat d’Assises mais bien un avocat d’affaires. Je ne tiens gu`ere, en outre, `a avoir un semblable client. Enfin, il ne manquera pas de coll`egues pour remplir ce devoir, et j’insiste sur le mot, car ce sera un « devoir » non un plaisir, que de plaider pour Fant^omas.
Mme Faramont intervint :
— J’en suis `a me demander si vous ne devriez pas accepter. En somme, il vous a choisi. Et puis, si r'eellement ce proc`es est sensationnel…
— C’est vrai, reconnut le b^atonnier, il m’a choisi, mais il m’a plut^ot choisi en qualit'e de b^atonnier qu’en qualit'e d’avocat.
— Eh bien, fit Jacques, n’est-ce pas l`a une preuve de d'elicatesse de sa part ? Je sais bien que sa lettre 'etait un peu cavali`ere et que Fant^omas semblait pr'etendre te faire un grand honneur en te d'esignant pour son d'efenseur, mais enfin, cela n’emp^eche qu’il n’a pas manqu'e de perspicacit'e.
Mme Faramont revint `a la charge :
— Il est d’ailleurs difficile de refuser ces choses-l`a. Oh, bien entendu, je comprends que vous n’alliez pas le solliciter, mais puisqu’il vient `a vous, il faudrait peut-^etre accepter ? Et puis, poursuivait la brave femme, Fant^omas est si puissant, si terrible… Peut-^etre vous voudrait-il du mal si vous refusiez de prendre sa cause en main ?
— Ce n’est pas l`a une consid'eration qui pourrait me d'ecider. Mais, si j’accepte cette cause, ce sera uniquement parce que je me consid'ererai comme ayant 'et'e d'esign'e d’office. Fant^omas, en somme, n’a pas de pr'ef'erence et, au lieu de s’en rapporter au b^atonnier sur le choix de son d'efenseur, il demande `a ce dernier d’^etre son avocat. 'Evidemment, il y a l`a une question de conscience qui me fait r'efl'echir.
— Henri, s’'ecria solennellement Mme Faramont, vous venez de trouver l’argument juste, il va falloir d'efendre Fant^omas !
***
— Allez, rappliquez, mam’zelle, il ne faut pas vous effrayer si c’est haut. Quand on est mont'e sur le toit de Paris, on n’a plus qu’`a descendre. C’est 'egal, qu’est-ce qu’elles prennent, mes vieilles guibolles !
Soufflant, suant et geignant sans interruption depuis qu’il avait commenc'e l’ascension des escaliers qui m`enent au Sacr'e-Coeur, Bouzille s’arr^etait en cours de route, `a quelque distance du sommet de la butte.
Il 'etait environ six heures du soir et la jeune femme qui l’accompagnait, en le voyant si essouffl'e, ne pouvait s’emp^echer de sourire :
— Mon pauvre Bouzille, murmura-t-elle, je suis vraiment d'esol'ee de t’imposer une promenade pareille.
Mais le vieux chemineau 'etait aussit^ot consol'e par cette bonne parole. Un large sourire illumina sa face sur laquelle ruisselaient de grosses gouttes de sueur.
— Mam’zelle H'el`ene, fit-il, vous savez bien que pour vous j’irais jusqu’au bout du monde et que je grimperais par une corde lisse jusqu’au sommet de la tour Eiffel.
Il ajouta cependant :
— Et j’aime `a croire que ce serait moins dur que de monter `a Montmartre.
Apr`es avoir souffl'e un instant, les deux compagnons, cependant, achev`erent leur ascension.
La fille de Fant^omas, ainsi qu’elle l’avait promis quelques jours auparavant `a Bouzille, 'etait venue lui rendre visite et le chemineau l’avait renseign'ee sur le sort de la voiture automobile confi'ee `a ses soins :
— On est tr`es bien arriv'es, mam’zelle H'el`ene. Les copains et moi, on a d'epos'e l’auto devant la S^uret'e. Personne n’a voulu se charger de la rendre, alors j’ai pr'ef'er'e perdre la prime parce qu’on ne sait jamais, avec les types de la pr'efecture, vaut mieux 'eviter de leur rendre service. J’ai guett'e et j’ai vu deux agents rentrer la voiture et pousser des cris d’ahurissement en reconnaissant que c’'etait l’auto de Nalorgne et P'erouzin.