La gu?pe rouge (Красная оса)
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— Mon Dieu, qu’est-ce que c’est ? As-tu entendu ?
— Oui, qu’est-ce que c’est ?
— Mon Dieu, pourvu qu’il ne nous arrive rien, j’ai peur !
— Peur de quoi ? interrogea Jacques qui, tout en s’efforcant de demeurer calme, sentait na^itre en lui une r'eelle inqui'etude.
— Il y a tellement d’aventures en ce moment, de crimes, de criminels ! Rappelez-vous, Jacques, tout `a l’heure, votre oncle parlait de Fant^omas. Si c’'etait lui ?
Jacques allait protester, s’efforcer de montrer `a la jeune femme combien cette supposition 'etait peu justifi'ee, mais les bruits devenaient de plus en plus nets.
— Mon Dieu, r'ep'eta Brigitte, certainement il va nous arriver un malheur.
Tout `a coup, tr`es lentement, la porte de la pi`ece dans laquelle 'etaient les deux amoureux s’ouvrit.
On n’entendait que le claquement des dents de Brigitte, incapable de dominer sa terreur. Devant les amoureux se dressait l’apparition la plus inattendue que l’on p^ut imaginer.
La porte avait livr'e passage `a une forme humaine toute blanche, comme un fant^ome, qu’'eclairait la lueur falote d’une bougie dont la flamme vacillait, pr^ete `a s’'eteindre, semblait-il, secou'ee par les courants d’air. Jacques et Brigitte avaient devant eux une femme, envelopp'ee d’un grand peignoir tout blanc, drap'e de la plus 'etrange facon. 'Etait-ce v'eritablement un peignoir, que cette sorte de drap immense qui l’enveloppait des pieds `a la t^ete, serr'e `a la taille, semblait-il, et aux 'epaules, large et fendu `a la hauteur des bras qui se mouvaient eux-m^emes dans des sortes de grandes manches ? Sur le visage de cette femme 'etait un voile de mousseline `a travers lequel on distinguait mal ses traits. Elle avait une chevelure d’une abondance extr^eme, toute blanche aussi.
Jacques remarqua les mains de l’apparition, longues, maigres, d'echarn'ees, diaphanes.
Et dans ce visage tout blanc, dans cette figure dont les ailes du nez, les l`evres, le lobe des oreilles 'etaient blancs, deux points paraissaient noirs et brillants, c’'etaient les yeux, des yeux immenses, extraordinairement profonds.
Le regard de ces yeux s’'etait fix'e d'esormais sur les deux amoureux et il demeurait dirig'e vers eux, avec une insistance singuli`ere.
— Qui ^etes-vous ? Que venez-vous faire ici ?
Jacques rassembla tout son courage. Il s’avanca d’un pas vers l’arrivante qui, semblait-il, voulut reculer, mais n'eanmoins demeura fig'ee sur le seuil de la porte.
— Madame, murmura l’amoureux de Brigitte en s’inclinant tr`es bas devant la myst'erieuse apparition, je vous demande infiniment pardon. Il pleuvait, nous avons 'et'e surpris par l’orage, la porte de cette maison 'etait entreb^aill'ee et nous sommes entr'es. Je vous en supplie, madame, pardonnez-nous cette incorrection.
D’un geste, la femme myst'erieuse interrompit son interlocuteur. Tandis que Jacques parlait, elle avait curieusement d'evisag'e Brigitte, puis regard'e de m^eme le jeune homme :
— Je sais qui vous ^etes, dit-elle, et je ne vous en veux pas. Mais j’ai eu peur, bien peur, tout `a l’heure en entendant du bruit.
— Nous partons, madame, en nous excusant encore, et soyez assur'ee que…
— Je ne vous en veux pas, mais au nom du Ciel, je vous en supplie, ne dites `a personne ce qui s’est pass'e, ne racontez jamais que vous ^etes entr'e ici, ni surtout que vous avez vu, que vous avez vu…
Elle se tut, sa voix semblait s’'etrangler dans sa gorge.
— Madame, reprit Jacques, vous pouvez ^etre assur'ee de notre discr'etion absolue, c’est d’ailleurs `a nous, au contraire, de vous demander de bien vouloir ne pas nous compromettre, d’'eviter de nous d'eshonorer en racontant…
Un faible sourire erra sur les l`evres de la dame myst'erieuse.
— Je suis le silence et la tombe, dit-elle. Nul ne doit me voir, et ceux qui m’ont vue se doivent de m’oublier.
Brigitte s’'etait rapproch'ee de Jacques, et lui serrait le bras `a lui faire mal.
— Partons, murmura-t-elle `a son oreille, j’ai peur !
La dame aux cheveux blancs, cependant, reculait de quelques pas, elle se tenait d'esormais dans le vestibule. Brusquement, le vent qui, par les fen^etres, soufflait en courant d’air, 'eteignit la lumi`ere qu’elle tenait `a la main, et l’obscurit'e la plus profonde r'egna.
— Je vais m’'evanouir, balbutia Brigitte. Partons, de gr^ace, partons d’ici !
Ils firent quelques pas dans la direction de la porte, titubant comme des gens ivres, se heurtant aux meubles, mais ils s’arr^et`erent net. Comme ils allaient sortir de la maison, la voix de la dame aux cheveux blancs venait de retentir encore, et de ce ton s'epulcral et lointain, qui les avait si singuli`erement 'emus, elle articulait :
— Au nom du Ciel, ne dites jamais `a personne que vous ^etes entr'es dans cette maison, que vous y avez vu quelqu’un. Personne ne doit savoir.
Elle s’interrompit, puis reprit apr`es un silence, d’un ton plus doux, presque cordial :
— Vous qui vous aimez, revenez dans ce jardin quand vous voudrez, restez-y aussi longtemps qu’il vous plaira. Mais quoi qu’il arrive, quoi qu’il advienne, ne levez jamais les yeux sur cette maison. Ne franchissez plus jamais le seuil de cette porte.
— Nous vous le jurons, madame, articula d’un air convaincu et respectueux Jacques Faramont, cependant que Brigitte, qui sentait ses jambes se d'erober sous elle, insistait :
— Partons, partons, pour l’amour de Dieu, allons-nous-en !
La pluie avait cess'e. Les deux amoureux se retrouvaient dans le jardin, ils 'etaient derri`ere un buisson qui leur dissimulait la silhouette s'ev`ere et massive de la myst'erieuse maison dans laquelle ils venaient de vivre de si 'etranges minutes. Ils se rapproch`erent. Leurs l`evres s’unirent. Elles 'etaient glac'ees. Ils 'echang`erent un long baiser muet.
***
Une heure plus tard, Jacques Faramont descendait du train `a la gare Saint-Lazare. Le jeune homme, encore tout 'emu, se dirigeait machinalement vers le domicile de ses parents, rue d’Amsterdam, ruminant dans sa pens'ee les derni`eres aventures dont il avait 'et'e le h'eros, lorsque soudain un camelot qui criait l’'edition sp'eciale d’un journal du soir, se jeta pour ainsi dire sur lui.
— Achetez-la moi, mon prince ! criait le pauvre h`ere.
Jacques Faramont obtemp'era. Il jeta les yeux sur la manchette du journal et ne put retenir un cri de stup'efaction. Il venait de lire cette information sensationnelle :
« Fant^omas est arr^et'e. Le bandit s’est constitu'e prisonnier entre les mains de l’inspecteur Juve. »
Suivaient quatre colonnes de d'etails.
2 – FANT^OMAS EST PRIS
L’acteur Dick venait de partir.
Dans le cabinet de travail de Juve, dans ce cabinet o`u d'ej`a, tant de fois, de myst'erieux drames avaient eu lieu, le policier et Fandor demeuraient seuls face `a Fant^omas.
Cela se passait l’apr`es-midi m^eme du jour o`u le jeune Jacques Faramont avait pr^et'e serment au Palais de Justice.