La gu?pe rouge (Красная оса)
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— Juve, dit encore le jeune homme, il est bien entendu, n’est-il pas vrai, qu’au moindre mouvement… ?
— Mais oui, interrompit Juve, d'ep^eche-toi de m’ob'eir. Descends !
`A regret, J'er^ome Fandor partit. Il descendit quatre marches par quatre marches l’escalier de la maison, h'ela un fiacre, lui expliqua qu’il s’agissait de conduire un prisonnier au D'ep^ot. Puis, ayant fait ranger la voiture le long du trottoir, remonta pour pr'evenir Juve. En mettant la cl'e dans la serrure de l’appartement du policier, la main de J'er^ome Fandor tremblait. Il entra brusquement dans le cabinet de travail. Alors, un soupir de soulagement s’'echappa de sa poitrine. Ni Juve, ni Fant^omas n’avaient boug'e. Le policier 'etait toujours assis en face du bandit, Fant^omas toujours ficel'e se tenait immobile sous la menace du revolver de Juve.
— La voiture est l`a, Fandor ?
— Oui.
— Descendons, alors.
Juve remit son revolver dans sa poche. Il passa aux poignets de Fant^omas qui se laissa faire sans la moindre r'esistance, un cabriolet d’acier, une cha^inette fine et solide dont il maintenait soigneusement les deux bouts. `A la moindre tension imprim'ee par Juve, les poignets du mis'erable subiraient une atroce pression, seraient aux trois quarts 'ecras'es.
Parbleu, il pouvait bien essayer de fuir, Fant^omas ! Juve, d’un geste 'etait en mesure de le dompter, de le forcer `a demander gr^ace et cela impitoyablement. On ne r'esiste pas `a la douleur qu’impose la torture d’un cabriolet.
— Allons, Juve !
— Allons, Fandor !
Fant^omas ne disait rien. Loin d’avoir l’air honteux, loin de para^itre boulevers'e, `a l’id'ee de descendre si humblement ligot'e, il riait. Le bandit 'etait v'eritablement prisonnier parce qu’il l’avait voulu et sa situation mis'erable le touchait peu, si peu, qu’il semblait encore garder un sourire ironique et dominer les 'ev'enements.
— Avancez, Fant^omas !
— Je vous suis.
Juve, tenant toujours son prisonnier, s’engageait dans l’escalier, accompagn'e de Fandor, pr^et, au moindre mouvement, `a se jeter sur le bandit. Rapidement, les trois hommes atteignirent le trottoir. Fant^omas, toujours souriant, monta en fiacre, Juve le fit asseoir sur la banquette du fond, `a c^ot'e de lui. Fandor s’installa sur le strapontin.
— Quai des Orf`evres ! cria le journaliste. Au service de la S^uret'e !
Le cocher fouetta son cheval, l’'equipage s’'ebranla. Le trajet n’est gu`ere long de Montmartre au service de la S^uret'e, et, pourtant, il parut s’effectuer avec une extraordinaire lenteur `a Juve et `a Fandor, peut-^etre m^eme `a Fant^omas.
Les deux amis, en effet, encore qu’`a cet instant ils fussent v'eritablement bien persuad'es que Fant^omas ne pouvait pas s’enfuir, 'etaient incapables de s’emp^echer de fr'emir au moindre incident : un embarras de voitures retardant la marche du fiacre faisait trembler Fandor. Le regard d’un passant qui, sur un refuge du boulevard, remarquait les cabriolets mis aux mains de Fant^omas inqui'etait Juve. On pouvait tout attendre de Fant^omas. De la part du bandit, rien n’'etait impossible. Un coup de force e^ut 'et'e ais'e apr`es tout : il avait tant et tant de complices. C’est cependant sans qu’il y ait eu le moindre incident, sans que la moindre aventure f^ut survenue, que le fiacre arriva `a destination. Fandor descendit le premier.
Juve fit ensuite passer Fant^omas, puis, quand le bandit fut sorti du fiacre, lui-m^eme en descendit.
Fant^omas, jusqu’alors s’'etait tu. Or, brusquement, en apercevant les murailles hautes des b^atiments, en voyant que Juve le poussait vers les longs couloirs qui m`enent au service de la S^uret'e, le monstre frissonna :
— Juve… commenca-t-il.
Mais Juve avait senti son h'esitation. Il avait d'ej`a remarqu'e que la marche de son prisonnier 'etait moins ferme et moins assur'ee.
— Avancez, ordonna-t-il.
Et il serra un peu le cabriolet. Or, `a cet instant, Fant^omas s’arr^eta :
— Juve, reprit le bandit, vous pouvez me broyer le poignet si bon vous semble, mais vous ne me ferez pas h^ater le pas si cela me d'epla^it. Juve, voici l’instant o`u vous allez me livrer. Fort bien. Je n’ai qu’un mot `a vous dire : « Souvenez-vous que je suis ici parce que je veux que vous vengiez lady Beltham. Souvenez-vous. »
Tout le temps que Fant^omas parlait, Juve, nerveusement, avait tordu le cabriolet.
Fant^omas n’avait m^eme pas paru sentir l’horrible douleur qui lui 'etait ainsi occasionn'ee. Ayant achev'e, il repartit d’un pas tranquille.
Trois minutes plus tard, le bandit, Fandor et Juve 'etaient dans une sorte de petite salle basse et obscure, meubl'ee d’un simple escabeau de bois blanc, d’une table boiteuse, d’une cruche remplie d’eau. Ce local sommaire 'etait la chambre de force mise `a la disposition des inspecteurs de la S^uret'e ayant besoin d’enfermer quelques instants un individu avant de le faire 'ecrouer d'efinitivement au D'ep^ot.
Juve, en y entrant, avait appel'e plusieurs de ses coll`egues, L'eon et Michel entre autres. Et c’est seulement quand il y eut ces inspecteurs de la S^uret'e dans la petite pi`ece, ces inspecteurs qui, sur un signe, avaient le revolver au poing, que Juve laissa Fant^omas s’asseoir sur l’escabeau, cessant de le maintenir par le cabriolet.
— Je vais chercher M. Havard, d'eclara-t-il.
Et il se tourna vers Fandor, lui faisant de multiples recommandations, s’adressant `a lui comme `a celui en qui il pouvait avoir le plus de confiance.
— Fais attention, Fandor, je te le confie.
Mais ce n’est pas Fandor qui r'epondit, c’est Fant^omas qui 'eleva la voix, Fant^omas qui d'eclara d’un ton calme :
— Allez donc, Juve, et finissons-en. Je vous ai dit que je ne m’en irai pas et vous savez que je suis ici volontairement.
Au moment o`u le policier r'eapparaissait dans la petite salle basse, accompagn'e de M. Havard, Fant^omas se leva. Il 'etait brusquement devenu tr`es p^ale, brusquement sa voix se prenait `a trembler.
— Monsieur le chef de la S^uret'e, d'eclara Fant^omas hautain, saluant M. Havard d’un signe de t^ete qui avait quelque chose de protecteur, monsieur le chef de la S^uret'e, je me suis constitu'e prisonnier aux mains de Juve. Je suis pris parce que j’ai bien voulu ^etre pris.
Il allait sans doute ajouter quelques paroles narquoises. M. Havard, d’un geste, lui imposa silence.
— En quelques mots, Juve vient de me mettre au courant, disait-il. Vous n’avez pas besoin d’essayer de diminuer votre adversaire, Fant^omas, vous n’y r'eussirez pas. C’est devant vous que je tiens `a f'eliciter Juve de votre arrestation. Vous vous ^etes constitu'e prisonnier, dites-vous ? C’est exact, personne ne le nie ici, mais vous vous ^etes livr'e aux mains de Juve, c’est lui-m^eme qui me l’a dit, parce que vous avez besoin que la police officielle s’occupe de ch^atier un crime qui vous a fait souffrir, Juve me l’a dit encore. Ce qu’il ne m’a point dit et que je dis, moi, chef de la S^uret'e, c’est qu’en somme, vous venez d’^etre amen'e `a vous rendre, `a vous rendre `a Juve, parce que vous ^etes oblig'e de convenir que Juve est plus fort que vous.
— Je ne discuterai point de cela avec vous, monsieur Havard, riposta Fant^omas. F'elicitez Juve si bon vous semble, peu m’importe. Je ne lui demande que de se souvenir de la mission que je lui ai donn'ee. Et puis, finissons-en vraiment, messieurs de la S^uret'e. Vous ^etes ridicules de vous mettre `a dix pour me surveiller, alors que je me suis rendu… Vous m’'ecrouez ici ?
— Venez ! dit Juve.
Sur un geste de M. Havard, les inspecteurs entouraient le Roi du Crime et c’est ainsi que, sous la conduite des agents de l’autorit'e, ayant `a sa droite Juve, `a sa gauche, J'er^ome Fandor, pr'ec'ed'e par M. Havard en personne, Fant^omas fut conduit `a la sourici`ere.