La gu?pe rouge (Красная оса)
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Il dut descendre les 'etroits escaliers qui font communiquer les b^atiments de la S^uret'e avec les cellules du D'ep^ot. En franchissant la grille de la prison, le bandit r'eprima un tressaillement.
— Juve, r'ep'eta-t-il, souvenez-vous, souvenez-vous.
Mais c’est M. Havard qui r'epondit. M. Havard n’eut point pour Fant^omas les m'enagements que Juve et Fandor, malgr'e eux, avaient pour le bandit. M. Havard sentait une sourde col`ere l’envahir, l’attitude hautaine et provocante qu’affectait Fant^omas, le mettait malgr'e lui dans tous ses 'etats. Il fut cruel :
— Je me souviens d’une chose, Fant^omas, disait le chef de la S^uret'e, c’est que beaucoup d’autres mis'erables ont suivi comme vous le chemin que nous suivons, beaucoup d’autres ont, comme vous, Fant^omas, descendu cet escalier, cet escalier qui m`ene `a la sourici`ere. Il m`ene plus loin, Fant^omas, et beaucoup d’autres avant vous se sont apercus qu’il conduisait `a la guillotine. Voil`a ce dont je me souviens, Fant^omas. Voil`a ce dont il faut que vous vous souveniez aussi.
`A l’horrible 'evocation qu’il lui faisait, `a la menace qu’il formulait, Fant^omas ne tressaillit pas. Un sourire seulement errait sur ses l`evres.
— Je ne comprends pas, r'epondit froidement Fant^omas, la comparaison que vous tentez, monsieur Havard. Ce que j’ai fait, personne ne l’a fait et ce que les autres font, je ne le fais point. Il est possible que d’autres aient 'et'e conduits par vous vers la guillotine, il est possible que cet escalier m`ene au couperet du bourreau, mais en ce qui me concerne, je puis vous affirmer qu’il m`ene seulement…
— `A quoi, Fant^omas ?
Les l`evres du bandit s’agit`erent. Il parut un instant qu’une r'evolte allait l’obliger `a se d'epartir de son terrible sang-froid. Les veines de son front se gonfl`erent ; ses dents serr'ees criss`erent de rage, un fr'emissement le secoua. Il se domina pourtant :
— Cet escalier m`ene `a la vengeance, dit simplement Fant^omas.
Et, n'egligeant de r'epondre `a M. Havard, le bandit fixa Juve une fois encore.
— Souvenez-vous que ce n’est pas moi qui ai tu'e lady Beltham.
Derri`ere le groupe des policiers, cependant, les portes de fer de la sourici`ere s’'etaient closes ; dans le greffe, les gardiens mand'es d’urgence s’empressaient.
— Inspecteur Juve, ordonna M. Havard, faites votre mandat de d'ep^ot.
— Voici, r'epondit Juve.
Il s’approcha d’une tablette scell'ee dans le mur, tira de son portefeuille une formule dont il remplit les blancs et qu’il tendit au greffier.
— Voil`a ma r'equisition, dit-il.
Et, attirant l’attention de M. Havard, Juve ajouta :
— Voyez, chef, je n’ai eu aujourd’hui qu’`a ajouter la date et la signature. Il y a dix ans que je porte ce papier dans ce portefeuille. Il date de l’assassinat de la marquise de Langrune [1], alors que je m’occupais de Fant^omas pour la premi`ere fois ; alors que je me jurais qu’un jour je le conduirais ici pour le remettre `a ses juges. Je me suis tenu parole, chef.
M. Havard tendit ses deux mains `a l’inspecteur :
— Et moi, je vous remercie. Il y a longtemps que vous appartenez `a la S^uret'e, Juve, il y a longtemps que j’ai pu appr'ecier votre d'evouement, je suis heureux, devant tous, de vous rendre hommage.
Le chef de la S^uret'e allait encore ajouter quelques mots, il n’en eut pas le temps.
— Finissons-en, grogna Fant^omas. J’ai le droit d’^etre trait'e comme un assassin ordinaire et je r'eclame ma mise en cellule.
— Soit : fouillez cet homme !
Deux gardiens fouill`erent le bandit, mais Fant^omas, 'evidemment, en se rendant chez Juve, n’avait rien gard'e qui p^ut ^etre compromettant. On d'ecouvrit seulement, pendu `a son cou, une sorte de m'edaillon d’argent vieilli, que les gardiens lui arrach`erent.
— Laissez-moi cela, dit le bandit.
— Le r`eglement s’y oppose.
Juve, d'ej`a s’'etait empar'e de l’objet. Il ouvrit le bo^itier, eut un haut-le-corps : `a l’int'erieur du m'edaillon, deux photographies seulement apparaissaient, l’une repr'esentant lady Beltham, l’autre H'el`ene.
— Ma ma^itresse, ma fille, murmura Fant^omas. Les deux ^etres que j’ai ch'eris. Juve, j’aimerais mieux mourir que de vous demander une gr^ace, pourtant…
— Laissez ce m'edaillon `a Fant^omas, ordonna Juve. Il ne contient rien qui puisse ^etre dangereux, qui puisse ^etre inqui'etant.
— Merci, Juve.
Ce que n’avait pu faire aucune menace, ce que n’avait point fait l’horreur de sa situation, la simple remise de ce m'edaillon le faisait.
Une larme perla au bord des cils de Fant^omas. Il fit jouer le ressort du bijou, il regarda les deux photographies, puis, se roidissant encore, d'eclara :
— Les formalit'es sont accomplies, je suppose ?
— Emmenez-le, dit M. Havard.
Les inspecteurs de la S^uret'e venaient de s’'ecarter ; les formalit'es du greffe 'etant termin'ees, ils 'etaient dessaisis de Fant^omas. Le bandit appartenait d'esormais `a l’administration p'enitentiaire. Deux gardiens le prirent par les mains. On l’avait d'eli'e. Quelques minutes plus tard, des bruits de verrous retentirent. Le pas m'elancolique du gardien de faction 'ebranlait les silencieuses all'ees de la sourici`ere. Fant^omas 'etait d'efinitivement incarc'er'e, d'efinitivement pris, et m^eme, un homme 'etait charg'e nuit et jour de ne point le perdre de vue.
Alors seulement, Juve, Fandor et les inspecteurs de la police se retir`erent.
`A six heures du soir, Juve et Fandor quittaient le Palais de Justice. Les deux amis 'etaient rompus de fatigue, bris'es d’'emotion. L’arrestation impr'evue de Fant^omas, les sc`enes qui l’avaient marqu'ee, la perp'etuelle tension d’esprit o`u ils 'etaient demeur'es l’un et l’autre, cependant qu’on conduisait le bandit au D'ep^ot, les avaient accabl'es.
Fant^omas mis en cellule, d’ailleurs, ils n’avaient pas encore pu prendre imm'ediatement un repos dont ils avaient cependant un imp'erieux besoin.
Aid'e de Fandor, Juve avait d^u effectuer une infinit'e de d'emarches. M. Havard avait voulu un r'ecit complet et d'etaill'e des derniers 'ev'enements. Puis le chef de la S^uret'e avait vivement pri'e Juve de l’accompagner au cabinet du procureur g'en'eral.
Le haut magistrat avait alors longuement entretenu les deux amis.
Apr`es avoir vivement f'elicit'e le d'etective et son ins'eparable compagnon, J'er^ome Fandor, il avait enfin proc'ed'e `a la d'esignation d’un juge d’instruction, lequel n’'etait autre que Germain Fuselier, ce qui avait combl'e d’aise le journaliste aussi bien que le policier.