ЖАНРЫ

La gu?pe rouge (Красная оса)
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Juve s’'etait pench'e vers Fandor et lui murmurait `a l’oreille :

— Tu vas voir ce qui va se passer. Et si je ne me trompe pas, celui qui emportera ce tableau va le payer un bon prix. Cette pi`ece-l`a, c’est tout l’int'er^et de la vente, et ca va se monter terriblement.

— Pourquoi ? `A part l’int'er^et de curiosit'e anecdotique que pr'esente cette oeuvre, elle n’a aucune qualit'e artistique que je sache ?

Mais Juve, myst'erieusement, secouait la t^ete :

— Tu vas voir, j’ai mon id'ee.

Il s’arr^eta, puis, reprit, comme si soudain il allait faire une confidence `a Fandor :

— As-tu remarqu'e que…

Mais brusquement, Juve se tut. On faisait silence en effet dans la salle, l’ench`ere commencait.

Avec un ironique sourire, le commissaire-priseur annonca :

— La mise `a prix est `a trois francs.

— Trois francs, r'ep'eta l’aboyeur, dont la voix puissante se r'epercutait, sonore, dans l’atmosph`ere chaude de la pi`ece. Trois francs. Une fois, deux fois…

— Cinq francs, fit une voix.

Une autre :

— Sept francs.

Un petit temps d’arr^et. Les gens se regardaient dans la salle, semblaient se surveiller du coin de l’oeil.

— Ca a l’air en effet de monter terriblement, votre tableau, dit Fandor.

Et, comme pour lui donner un d'ementi, un acheteur se manifestait :

— Douze francs, cria-t-il.

— Vous avez entendu ? Douze francs. Il y a preneur `a douze francs !

Et Juve ne perdait pas confiance, il continuait `a dire tout bas :

— Tu vas voir que ca va monter, tu vas voir la hausse !

— Treize francs, fit le journaliste qui, par mani`ere de plaisanterie, y alla lui aussi de son ench`ere.

Mais, `a sa grande surprise, Juve lui avait serr'e le bras nerveusement. Le policier grognait :

— Tais-toi donc, imb'ecile, tu vas faire tout manquer ! Si jamais le tableau te reste sur les bras, tout est perdu.

Interloqu'e, Fandor regrettait de s’^etre ainsi avanc'e, bien qu’il n’e^ut pas compris pourquoi Juve redoutait d'esormais de le voir garder ce tableau au prix de treize francs, alors que l’instant pr'ec'edent, le policier supposait qu’il allait monter tr`es haut.

Leurs appr'ehensions, toutefois, furent calm'ees par ce fait que, d’une voix cass'ee, 'eraill'ee, une femme qui, jusqu’alors, ne s’'etait pas encore manifest'ee, surench'erissait aussi :

— Je mets quinze francs, dit-elle.

— Quinze francs, r'ep'eta le commissaire-priseur, une fois… deux fois… Voyons, messieurs, mesdames, l’affaire en vaut la peine, c’est pour rien.

L’aboyeur r'ep'eta :

— Quinze francs, il y a un amateur `a quinze francs !

Puis ce fut le silence. Alors, retentit un coup sec, le marteau du commissaire-priseur retomba sur la table, l’affaire 'etait trait'ee. La copie du Rembrandt 'etait adjug'ee. `A quinze francs.

Qui donc s’'etait port'e acqu'ereur ?

Il y eut un remous dans la foule, on se pr'ecipitait pour voir la personne qui cherchait `a se frayer un passage, dans les rangs du public, pour donner son nom et son adresse, et r'egler en m^eme temps son achat.

Cependant que Juve hochait la t^ete, d’un air myst'erieux mais satisfait, Fandor 'etouffait une exclamation de surprise. Il connaissait la personne qui, d'esormais, 'etait propri'etaire du faux tableau ex'ecut'e par 'Erick Sunds : c’'etait la m`ere Toulouche.

Depuis quelques mois, la sordide m'eg`ere avait repris son ancien m'etier. Fandor savait qu’elle tenait un bric-`a-brac, au haut de la rue Lepic, et qu’elle 'etait m^el'ee `a tout ce monde interlope et bizarre de rapins sans travail, de chineurs, aux fr'equentes absences, de fabricants de faux objets d’art. Il regarda Juve d’un air interrogateur.

Le policier souriait :

— Ca va tr`es bien, murmura-t-il, tr`es bien… nous sommes sur la bonne piste !

La m`ere Toulouche, toutefois, avait donn'e une pi`ece de vingt francs pour r'egler son acquisition. On lui rendit la monnaie et, conduite par l’un des secr'etaires du commissaire-priseur, elle passa dans une pi`ece voisine o`u on allait lui donner livraison de son acquisition.

Le gros int'er^et de la vente avait disparu, et la salle se vida aux deux tiers, cependant que le commissaire, impassible, continuait `a d'etailler les lots qui restaient `a vendre.

Juve et Fandor 'etaient sortis. Ils se retrouv`erent rue Drouot. Juve entra^ina son ami :

— Allons chez toi, rue Richer, fit-il. Il est bon de nous d'ebarbouiller et d’enlever ces grossiers maquillages qui pouvaient passer inapercus dans la p'enombre de l’h^otel des Ventes, mais qui nous feraient remarquer dans la pleine lumi`ere du jour.

Et lorsque les deux hommes furent install'es dans le petit appartement de Fandor, ce dernier demanda `a son ami :

— Enfin, Juve, m’expliquerez-vous pourquoi, apr`es vous ^etre attendu a voir ce tableau se vendre tr`es cher, ce qui semblait vous plaire, vous avez eu l’air tr`es content lorsque vous avez constat'e qu’il 'etait vendu fort bon march'e ?

— Cela prouve que j’ai un excellent caract`ere, et que je suis toujours heureux des 'ev'enements qui se produisent.

— Parfait, dit Fandor, mais encore ?

Juve redevint s'erieux :

— Eh bien voil`a, dit-il. J’estime que mes affaires vont tr`es bien. Je suis s^ur d’^etre sur une bonne piste. En r'ealit'e, j’avais peur de voir ce tableau filer dans les mains d’un amateur. Or, il reste dans le « milieu » d’o`u il ne doit pas sortir pour le moment. De deux choses l’une : ou ce tableau a 'et'e achet'e par une bande noire de revendeurs, simplement pour en tirer ensuite un certain profit. Ou alors ce sont les complices de Fant^omas, ceux qui, de pr`es ou de loin, se sont m^el'es des affaires des chineurs, qui ont gard'e ce tableau. Je crois que cette derni`ere hypoth`ese est la bonne et, d`es lors, nous allons mener notre enqu^ete grand train.

— Juve, je vous comprends de moins en moins.

— C’est pourtant bien simple. Je t’ai dit que j’avais une id'ee, une id'ee que tu trouverais folle, extraordinaire, invraisemblable, si je te la communiquais tout de suite ; mais tu la trouveras peut-^etre excellente un peu plus tard, lorsque je te l’expliquerai en d'etail. Toujours est-il que, pour le moment, j’estime que les vrais acheteurs du tableau n’ont pas os'e se manifester `a l’h^otel des Ventes. Il leur aurait d'eplu que l’on sache qu’ils s’en 'etaient rendus acqu'ereurs, et maintenant que cette fameuse cro^ute est tomb'ee entre les mains de la m`ere Toulouche, et que l’on peut se la procurer chez elle, tout en b'en'eficiant de l’anonymat, tu vas voir les amateurs se pr'esenter, et quels amateurs !

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