La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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— Pas mal, dit Fandor, pour une blague, c’en est une, mais je m’'etonne, Bouzille, de te voir de retour `a Paris et quelque peu mis'erable en somme, car, lorsque je t’ai vu pour la derni`ere fois, tu exercais, si je ne me trompe, la profession lucrative de mendiant riche `a Monaco.
— Ah c`a, monsieur Fandor c’'etait le bon temps mais il n’existe plus, c’est d’ailleurs la faute `a votre ami, `a monsieur Juve.
Bouzille, prenant sans facon le journaliste par le bras, lui rappelait alors par suite de quelles aventures il avait 'et'e enferm'e sur l’instigation du policier `a la prison de Monte-Carlo, puis oubli'e par la justice locale et finalement expuls'e :
— Ce ne sont pas des gens comme il faut, monsieur Fandor, conclut-il et ils ne connaissent rien aux usages. Un matin ils m’ont foutu `a la porte, tout simplement comme ca, sans m’avoir jug'e ni condamn'e : « On a assez, qu’ils m’ont dit, de vous nourrir `a rien faire, d'ebinez-vous d’ici ». Mais, que je leur ai r'epondu : « vous n’^etes pas logiques : du moment que vous avez une prison, il vous faut des prisonniers. » Moi, vous comprenez, monsieur Fandor, j’'etais tout `a fait bien dans leur t^ole, et je n’avais pas plus envie que ca de m’en aller, surtout que c’'etait l’'et'e qui arrivait, et dans le midi il n’y a rien `a faire. Je suis revenu tranquillement en visitant des villes et suis rentr'e `a Paris, il y a peut-^etre huit jours.
— Qu’est-ce que tu as donc vu comme villes ?
— J’ai vu la prison d’Avignon, pas mal b^atie, mais un peu sale. Puis j’ai fait huit jours `a Lyon, mais ca ne m’a pas plu. Il y a trop de monde, alors j’ai 'et'e chercher `a Chalon-sur-Sa^one un billet de logement pour trois mois que m’a d'elivr'e le pr'esident de la police correctionnelle. Puis, y en a d’autres encore que j’ai oubli'es. Et vous-m^eme, m’sieur Fandor, vous avez donc chang'e de m'etier ?
— En effet, Bouzille, en effet, je suis dans le gaz en ce moment.
— Ca m’a tout l’air d’une blague, cette profession-l`a.
Fandor, d'esormais avait tir'e Bouzille `a l’'ecart :
— Naturellement, Bouzille, que c’est une blague. Je ne suis pas plus dans le gaz que toi dans le commerce, mais cela ne te regarde pas et puisque je te rencontre, tu vas pouvoir me donner quelques renseignements.
Fandor avait fouill'e dans son gousset. Bouzille tendit la main et y hospitalisa une belle pi`ece de cinq francs :
— J’ai fait ma journ'ee, dit-il, je suis `a vos ordres, je vous 'ecoute.
Les deux hommes entr`erent chez le marchand de vins. Depuis plusieurs jours d'ej`a J'er^ome Fandor r^odait dans le quartier de Belleville, `a la recherche, semblait-il, d’une piste myst'erieuse et difficile `a retrouver, `a laquelle il donnait tous ses soins. Quinze jours auparavant, Fandor, plus heureux que son ami Juve des mains duquel s’'echappait le sinistre bandit Fant^omas, avait pu s’attacher `a la poursuite de l’Insaisissable. Lorsque Fant^omas, 'evad'e de la prison de Saint-Calais, s’'etait rendu `a Orl'eans, Fandor 'etait rest'e sur ses talons, l’emp^echant de s’arr^eter, de dormir, presque de respirer. Le journaliste avait livr'e au criminel une poursuite acharn'ee, ne d'esesp'erant pas de l’appr'ehender, lorsque soudain au moment o`u ils arrivaient l’un et l’autre `a la gare d’Orl'eans, Fant^omas, brusquement, avait disparu. Le journaliste, d'epit'e, furieux, mais nullement d'ecourag'e, 'etait alors revenu `a Paris et avait d'ecid'e sans prendre haleine de recommencer ses recherches dans la p`egre o`u, sans aucun doute, Fant^omas ne tarderait pas `a revenir et `a renouer ses relations avec les apaches. Fandor, toutefois, pour proc'eder `a ses enqu^etes, avait d'ecid'e d’agir prudemment.
`A deux ou trois reprises, dans le quartier, Fandor avait apercu la m`ere Toulouche et le terrible Bedeau.
Fandor s’'etait dit qu’il fallait trouver un moyen pratique et naturel de s’introduire dans toutes les habitations du quartier. D’o`u la tenue d’homme du gaz.
Depuis une bonne demi-heure d'ej`a, le journaliste, en faisant boire Bouzille, avait obtenu de lui divers renseignements sur les habitants du quartier et plus il causait avec le chemineau, plus le journaliste acqu'erait la certitude qu’il se trouvait en somme au centre d’un v'eritable ^ilot o`u 'evoluaient les gens qu’il d'esirait retrouver. Oui, c’'etait l`a que tenaient leurs assises, tant^ot dans un assommoir, tant^ot dans un autre, parfois dans un logement ou dans une masure, m^eme au besoin dans un terrain vague, les membres de ce qui avait 'et'e la fameuse bande des T'en'ebreux. Il n’'etait plus question de Fant^omas, toutefois. Bouzille lui-m^eme, cette v'eritable gazette vivante, 'etait sans nouvelle du Roi de l’'Epouvante :
— Mais, ajoutait-il, fier de la r'emun'eration que Fandor lui avait donn'ee, vous pouvez compter que je ne tarderai gu`ere `a ^etre renseign'e. Je vous l’dis, m’sieur Fandor, je suis n'e pour faire de la police, voil`a huit jours seulement que je suis rentr'e `a Paris et je vous ai d'ej`a d'ecouvert, d'eguis'e en homme du gaz, je retrouverai bien Fant^omas si vous me donnez cinq francs par jour, m^eme s’il s’habille en pape, en chiffonnier ou en pr'esident de la R'epublique.
Sur ce, le chemineau se leva brusquement et il sortit du cabaret.
Fandor, par la fen^etre le regardait et, avec une surprise non dissimul'ee, il constata que le chemineau, apr`es avoir travers'e la rue, abordait une dame `a la d'emarche 'el'egante, toute v^etue de noir, au visage dissimul'e derri`ere une 'epaisse voilette. Bouzille et l’inconnue s’entretinrent quelques instants sur le trottoir en face du cabaret dans lequel se trouvait Fandor, et le journaliste crut voir le chemineau qui, chapeau `a la main, se confondait en salutations, remettait `a la myst'erieuse personne quelques pi`eces d’argent, puis Bouzille salua encore plus bas et revint au cabaret :
— Qu’est-ce que ca veut dire ? demanda Fandor.
— Ca veut dire que je viens de payer mon terme et pour pas cher, pour la moiti'e du prix, d'eclara Bouzille.
— Ah ? et comment ca se fait ?
— Mais c’est Mme Gauthier.
— Mme Gauthier ?
— Voyons, m’sieur Fandor, vous ne connaissez donc rien de ce qui se passe dans le quartier ? moi qui n’habite Belleville que depuis huit jours, je suis d'ej`a au courant de tout et tout ce qu’il y a de bien avec elle.
— Ta propri'etaire, sans doute, puisque tu lui as donn'e de l’argent ?
— Tr`es peu, m’sieur Fandor, des propri'etaires, n’en faut plus, au lieu que des dames Gauthier, vous pouvez en fabriquer `a la douzaine, on ne se plaindra jamais qu’il y en ait de trop sur le pav'e de Paris. Ca, voyez-vous, c’est le bon Dieu en personne descendu sur la terre, la Providence des pauvres bougres.
Longuement, confus'ement, en 'emaillant son discours de saillies pittoresques, Bouzille expliqua `a Fandor int'eress'e, le r^ole que jouait cette dame myst'erieuse.
Elle faisait partie d’une soci'et'e charitable de femmes du grand monde riche, qui avait pour but de venir en aide aux familles pauvres et nombreuses, de m^eme aux ouvriers, aux malades. Cette soci'et'e charitable payait les loyers des mis'ereux, mais en partie seulement. Chacun, pour faire preuve de bonne volont'e, devait mettre une somme. Cette dame passait le matin du terme, prenait l’argent, puis on n’avait plus `a s’occuper de rien et le lendemain elle apportait la quittance.
— Ainsi, conclut Bouzille, j’avais encore vingt-trois francs `a donner cette semaine au proprio, eh bien, j’ai refil'e sept francs `a la dame Gauthier et c’est sa soci'et'e qui va mettre le reste.