La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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Il faisait nuit. Les nuages tr`es bas alourdissaient le ciel o`u nul clair de lune, nulle 'etoile ne luisait, et, de temps `a autre tombaient les gouttelettes fines d’une pluie qui ne se d'ecide pas franchement `a tomber, mais menace depuis l’apr`es-midi. Les neuf coups de neuf heures venaient de sonner au clocher de l’'eglise voisine.
La voix reprenait :
— Cela va mieux, mais cela ne va pas tout `a fait bien. Ce sacr'e brouillard fait les choses suintantes et humides et il y a de quoi perdre vingt existences aussi pr'ecieuses que la mienne et quarante complets plus 'el'egants que le mien. Ah, j’en ai eu du flair de me mettre sur mon trente et un. Je ne sais pas si Fashionable habille mieux, mais ce dont je me doute, c’est que mon tailleur va avoir ma visite. Ca ne vaut rien, les op'erations de plomberie, pour les complets clairs.
Le personnage qui soliloquait de la sorte, avec une bonne humeur qui se colorait de rage, devait parler d’un endroit extraordinaire, nul passant n’aurait exactement devin'e o`u il se trouvait. Dans la nuit obscure, le vent qui sifflait avec rage emportait ses paroles, emp^echait de savoir exactement d’o`u elles 'etaient prononc'ees.
Pourtant, quand une accalmie se fit, quand l’orage qui s’annoncait par une bourrasque soudain d'echa^in'ee calma un peu sa rage naissante, il apparut que la voix tombait du ciel, en tout cas de plus haut que les derni`eres fen^etres des petits h^otels formant la villa Sa"id.
Dans l’ombre clignotante des r'everb`eres que les rafales, par moments, semblaient pr^etes `a souffler, aucune silhouette n’apparaissait dans la rue. La nuit, aigre et froide, r'egnait en ma^itresse, nul ne la troublait, si ce n’est l’'etrange personnage qui poursuivait son monologue.
— Et puis zut pour mon costume gris. C’est tr`es joli d’^etre soigneux et de ne pas s’exposer `a se salir, mais je voudrais bien les voir, les snobs qui portent un pantalon impeccable, se livrer `a des acrobaties analogues `a celle que je viens de tenter, sans compter que ce n’est pas fini.
O`u donc se trouvait le bavard ? Sur le toit d’un petit h^otel 'el'egant qui n’'etait autre que l’h^otel de Rita d’Anr'emont. Le long de la muraille qui formait l’un des c^ot'es de l’immeuble, un vieux lierre grimpant portait des traces d’escalade. C’'etait par l`a assur'ement que l’inqui'etant individu avait gagn'e le toit. `A quelles fins ? Il e^ut 'et'e difficile de le deviner. Avec une habilet'e consomm'ee, une souplesse de gymnaste professionnel, le personnage s’'etait hiss'e le long du lierre, s’aidant d’un tuyau de goutti`ere jusqu’au rebord du toit. L`a, au risque de se rompre vingt fois le cou, de d'egringoler jusqu’`a terre, de s’empaler comme il l’avait fort bien dit sur la grille le long du jardin de l’h^otel, il avait suivi la goutti`ere 'etroite, branlante, mal assur'ee qui courait sur le rebord du toit. Tout autre, devant les difficult'es de l’entreprise e^ut renonc'e, f^ut revenu en arri`ere, mais c’'etait vraiment un intr'epide que le personnage qui visitait ainsi, de nuit, le toit de l’h^otel de Rita d’Anr'emont. Il se cramponnait aux saillies form'ees par le zinc de la toiture. Il se collait 'etroitement aux ardoises, il suivait la goutti`ere :
— Si la pente n’est pas moins raide sur la facade, 'etait-il en train de se dire, il faudra que j’en fasse mon deuil, car j’aurai toutes les chances de me mettre en pi`eces d'etach'ees. Bah, nous verrons bien.
`A cet instant, il se trouvait exactement `a l’angle de l’h^otel, il venait de d'ecouvrir avec une grimace que la goutti`ere n’allait pas plus loin :
— H'e, h'e, j’ai jou'e les deux premiers actes, on dirait que le troisi`eme va tourner tout ce qu’il y a de plus mal. La goutti`ere ne continue pas. Fichtre, quelle complication.
Or, non seulement la goutti`ere ne continuait pas, mais encore, sous le poids de celui qui la parcourait, elle l^achait lentement, avec de sinistres craquements. L’homme ne s’y trompa pas :
— Encore quatre minutes, murmura-t-il, et, par la voie des airs, je vais me trouver transport'e vers le royaume souterrain. Fichue id'ee que j’ai eue de ne pas emmener un a'eroplane, ou m^eme une simple petite 'echelle.
Il n’'etait pas bon cependant de s’attarder `a plaisanter. La situation se faisait de plus en plus critique de seconde en seconde.
— Voyons `a nous en aller d’ici, murmura-t-il.
Ce n’'etait pas chose facile.
Toutefois, il ne perdait pas courage. S’accolant plus 'etroitement encore `a la pente du toit, il avait attrap'e des deux mains une saillie du zinc, bordure tr`es pentue de ce toit. D'eployant alors une vigueur musculaire r'eellement extraordinaire, il parvint `a se hisser, `a la force du poignet, jusqu’au sommet du toit lui-m^eme. Personne ne r'eussit jamais ce tour de force. Il l’avait fait presque en se jouant. Genoux en sang, mains 'ecorch'ees, v^etements en lambeaux, l’homme qui escaladait de la sorte, au p'eril de sa vie, le toit de Rita d’Anr'emont 'etait assur'ement pourvu d’un caract`ere audacieux : au lieu de se d'esesp'erer, de geindre, d’avoir l’air de souffrir terriblement, il sifflait une valse anglaise, dont il traduisait le refrain `a sa facon :
« Je ne suis pas joli… joli… mais je suis tout de m^eme bien s'eduisant… »
Ses instincts musicaux assouvis par cette chanson, interpr'et'ee d’ailleurs de facon d'eplorable, l’homme se secoua, puis d'ecida :
— J’ai bien m'erit'e de me reposer trente secondes et il y a l`a une chemin'ee qui m’a l’air d’^etre parfaite pour jouer le r^ole de paravent.
Il s’en approcha. Quelques secondes plus tard, il 'etait `a l’abri de la rafale, 'etendu de tout son long sur la toiture, contre la chemin'ee :
— Et maintenant, r'efl'echissons. 'El`eve Fandor, continuait-il, que savez-vous ?
C’'etait en effet J'er^ome Fandor, l’extraordinaire J'er^ome Fandor, le roi des reporters, le journaliste que nulle enqu^ete n’avait jamais rebut'e, J'er^ome Fandor, l’ami de Juve, ce h'eros d’aventures fantastiques qui venait, `a neuf heures du soir, d’escalader le toit de Rita d’Anr'emont et qui, apr`es s’^etre ainsi interrog'e, r'epondait :
— Je sais que je ne sais rien du tout. En r'esum'e : Hier, Juve m’a dit : « Mon petit Fandor, il y a une histoire extraordinaire Villa Sa"id, chez une nomm'ee Rita d’Anr'emont, ma^itresse d’un certain S'ebastien Marquet-Monnier ». Il me raconte tous les d'etails de l’affaire et conclut le plus gravement du monde en m’annoncant que Rita d’Anr'emont a d^u faire le coup avec la complicit'e d’un certain Francois Bernard, terrassier de son 'etat, devenu assassin, par amour peut-^etre pour la dame.
« Bon, voil`a ce que m’a dit Juve. Qu’ai-je appris par moi-m^eme ?
« Ce que j’ai appris par moi-m^eme n’est d'ej`a pas mal non plus. Le nomm'e Francois Bernard, s’il n’est pas de mes amis, ne m’est cependant pas inconnu. C’est un excellent garcon, un travailleur honn^ete (en apparence du moins) qui habite Belleville, dans une maison que fr'equentent deux crapules de qualit'e sup'erieure : OEil-de-Boeuf et Bec-de-Gaz. Bon. Sur les indications de Juve, tout `a l’heure, j’ai pris en filature cet excellent Francois Bernard. C’'etait d'ej`a bien. Ce qu’il y a de mieux c’est que je l’ai vu s’introduire, apr`es l’avoir pist'e pendant pr`es de deux heures, dans l’h^otel de Rita, dans cet h^otel dont je viens d’escalader proprement les murailles. Mais que pouvait-il y aller faire ?
Il y avait bien quatre minutes que J'er^ome Fandor se reposait au long de la chemin'ee et d'ej`a il 'etait pr^et `a reprendre la lutte.
— Voyons, pensa le journaliste, j’ai mis un quart d’heure `a peu pr`es `a monter ce toit. Il y a donc un quart d’heure bien compt'e que Francois Bernard est entr'e dans cet h^otel. En un quart d’heure, il n’a pas pu dire encore tout ce qu’il avait d’int'eressant `a dire. Utilisons un proc'ed'e qui m’a rendu service dans les enqu^etes que je faisais relativement au malheureux Dollon, et voyons `a trouver un t'el'ephone perfectionn'e.