La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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Ad`ele, cette fois, avait 'eclat'e en sanglots :
— Madame, murmurait la jeune bonne, ne peut pas penser ce qu’elle dit.
— Je le pense si bien que je vous chasse, r'epondait Rita de plus en plus furieuse. Allez vous faire pendre ailleurs, ma fille, et vite, vite. Partez, je ne sais pas ce qui me retient.
Juve de nouveau dut s’interposer.
***
`A six heures du soir seulement, Juve quitta l’h^otel ou il venait d’enqu^eter sans grand succ`es. Il 'etait 'epuis'e. La curiosit'e ne nourrit pas. Il n’avait ni d'ejeun'e ni d^in'e, il ne s’'etait pas repos'e une seconde, mais il continuait `a penser `a la Villa Sa"id. L’enqu^ete se poursuivait sous la demi calvitie du policier.
— Qu’est-ce que tout cela veut dire ? songeait-il. Et pourquoi surtout Rita d’Anr'emont a-t-elle chass'e sa femme de chambre avec une si grande pr'ecipitation ? Je n’aime d'ecid'ement pas beaucoup l’histoire de cette femme `a peine bless'ee alors que son jeune amant est terriblement atteint, et puis, on ne se d'ebarrasse pas d’une domestique contre qui on ne rel`eve rien de suspect. Il y a d'ecid'ement quelque chose de louche dans tout cela, et je crois bien que Mme Rita d’Anr'emont aura bient^ot l’occasion de r'epondre `a mes questions.
5 – POUR LE GAZ
— Maman, maman, c’est pour le gaz.
Quatre `a quatre, une fillette de cinq ou six ans grimpait jusqu’au sommet de l’escalier 'etroit qui desservait les nombreux logements du 150 de la rue de la Libert'e.
C’'etait un grand immeuble isol'e au milieu des terrains vagues qui dominent Paris. De ses fen^etres, on avait une vue superbe sur la ville enti`ere. Mais ce matin-l`a, nul parmi les habitants ne se pr'eoccupait de regarder le panorama qu’un soleil de printemps rendait radieux.
Il 'etait huit heures et l’activit'e r'egnait dans la maison. C’'etait jour du terme et les enfants partaient `a l’'ecole comme tous les autres matins.
Le renseignement fourni par la fillette qui montait au sixi`eme avait 'et'e comme un cri d’alarme jet'e dans l’immeuble et, `a chaque 'etage, des portes s’entreb^aillaient, puis se refermaient bruyamment, on entendait de vagues protestations, des plaintes courrouc'ees, des injures.
Indiff'erent, un jeune homme blond au visage intelligent montait lentement derri`ere la petite fille.
Une vieille femme aux cheveux gris, 'ebouriff'es, aux yeux chassieux encore tout gonfl'es de sommeil, s’en vint ouvrir :
— Quoi c’est qu’il vous faut ? interrogea-t-elle, d’un air de m'efiance.
L’employ'e toucha sa casquette galonn'ee d’argent aux armes de la Ville :
— C’est pour le compteur, dit-il.
— C’est que je n’ai peut-^etre pas tout `a fait la somme rapport `a ce que c’est le terme aujourd’hui.
— Ne vous inqui'etez pas, je ne viens pas pour l’encaissement.
— Oh alors, donnez-vous donc la peine d’entrer.
L’employ'e p'en'etra dans une sorte de galetas mis'erable, d'ecouvrit le compteur dans une petite cuisine obscure, derri`ere un tas de chiffons, sous des papiers graisseux, puis monta `a l’'etage au-dessus o`u il proc'eda aux m^emes formalit'es.
— Je suis inspecteur de la Compagnie, avait-il dit `a la m`ere de la petite fille, et comme celle-ci lui faisait observer que, la veille d'ej`a, un inspecteur du gaz 'etait venu relever le chiffre de consommation, l’homme expliquait sans se troubler :
— Je le sais bien. Mais voil`a, j’inspecte les inspecteurs.
Comme il redescendait, il s’entendit appeler :
— H'e l`a, l’homme du gaz, s’il vous pla^it ?
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— C’est-y que vous pourriez me faire envoyer deux hectolitres de poussier `a un franc quat’sous ?
— Deux hectolitres de poussier, mais, c’est au marchand de charbons.
Il s’interrompit, la m'enag`ere pench'ee sur la rampe de l’escalier le regardait surprise :
— On dirait que ca vous 'etonne. Elle ne vend donc plus de charbon, votre Compagnie ? Jusqu’`a pr'esent, c’est toujours chez vous que je me fournissais.
L’homme bafouilla :
— Je vous demande pardon, j’'etais distrait, je ne faisais pas attention `a ce que vous me disiez. Ca va bien, je vous enverrai le charbon.
Cependant que la m`ere de famille rentrait dans son logement, l’inspecteur distrait descendit les 'etages, gagna la rue. Quittant la rue de la Libert'e, il s’engagea dans le passage de la Renaissance qui m`ene `a la rue de la Mouza"ia. Curieusement, il consid'erait la double rang'ee de petites maisons basses, pr'ec'ed'ees d’un jardinet qui caract'erisent et donnent un aspect de banlieue `a ce passage peu fr'equent'e par les Parisiens 'el'egants et dans lequel vivent, entass'ees les unes sur les autres, des familles d’ouvriers et de petits employ'es.
Tout en avancant, il songeait :
— D'ecid'ement, je suis un mauvais inspecteur et je vais faire perdre quarante-huit sous `a la Compagnie.
Soudain, alors qu’il arrivait `a l’extr'emit'e du passage, l’inspecteur du gaz sentait qu’on lui frappait sur l’'epaule. Il se retourna et tressaillit. Son interlocuteur, homme d’une cinquantaine d’ann'ees, au visage rond et hirsute, le salua d’un amical :
— Bonjour, monsieur Fandor.
Et le journaliste – car c’'etait lui qui se promenait ainsi, coiff'e d’une casquette de fonctionnaire du gaz – reconnut `a son tour le chemineau Bouzille :
— Bouzille, par exemple, si je m’attendais `a te voir par ici. Voil`a qui n’est pas ordinaire. Qu’est-ce que tu deviens ?
Bouzille hocha la t^ete. Il consid'era le journaliste d’un air 'enigmatique, puis, gonflant la poitrine et se redressant pour se donner de l’importance, il r'epondit :
— Eh bien voil`a, fit-il, je suis dans le commerce.
— Ah, ah, fit Fandor, Bouzille dans le commerce, quel commerce ?
— Je suis dans l’alimentation et dans le vice.
— Cette rubrique-l`a, ne figure pas au Bottin, mais c’est d'ego^utant Bouzille, de l’avouer avec un tel cynisme. Alors, comme ca vous donnez `a manger aux repus et vous servez de louche interm'ediaire `a l’assouvissement de leurs passions ? C’est du moins ce que je crois comprendre.
— En effet, monsieur Fandor.
Bouzille frappa sur ses poches :
— `A gauche, alimentation, expliqua-t-il, `a droite, le vice.
Et, en m^eme temps, le chemineau tira des profondeurs de son v^etement des petites herbes vertes et des bouts de cigarettes.
— Gauche, alimentation, insista-t-il, vous voyez ce que je tiens l`a dans la main, eh bien, c’est du mouron, du mouron pour les petits oiseaux, j’vends ca un sou la botte, et quand j’en aurai d'ebit'e deux ou trois tonnes dans ma journ'ee, je vous prie de croire que je pourrai me payer un aussi bon d^iner que Rothschild. De l’autre c^ot'e, c’est le tabac, je fais les m'egots `a la terrasse des caf'es et je transforme les d'echets en cigarettes ou en tabac de pipe. Vous voyez, monsieur Fandor, voil`a comment je suis `a la fois dans l’alimentation et dans le vice : je nourris les b^etes, je fais fumer les hommes.