La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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— 'Ecoute OEil-de-Boeuf, ca ne peut pas durer comme ca. J’te l’ai d'ej`a dit, j’en pince pour la Gu^epe et je sais 'egalement que t’es chip'e pour elle. Deux hommes comme nous ce serait trop pour une fille comme elle. Ca ne peut donc pas s’arranger.
— Ca ne peut pas s’arranger.
— Qu’est-ce qui nous reste `a faire ?
— `A jouer du surin, jusqu’`a ce qu’un meurt.
— J’allais te le proposer.
— C’'etait accept'e d’avance.
Les deux hommes soudain eurent la m^eme pens'ee :
— P`ere Joseph, criaient-ils, un saladier de rouge.
L’Auvergnat ob'eit avec empressement. Chose extraordinaire, les apaches ce jour-l`a, avaient les poches bourr'ees d’argent.
`A la table des deux amis devenus adversaires, il y eut un silence.
— Ce qui me fait de la peine, dit enfin OEil-de-Boeuf, c’est l’id'ee que je m’en vais, dans un instant, saigner un bon copain comme toi, Bec-de-Gaz et qu’il cr`evera l`a, sur le trottoir, la gueule ouverte. C’que c’est qu’la vie, tout de m^eme.
— Moi, r'epliqua Bec-de-Gaz, c’est pas tant ca qui m’emb^ete c’est comme qui dirait plut^ot l’id'ee que j’te voie l`a en face de moi en train de siffler des verres, bien vivant, bien nourri, et que dans une heure peut-^etre, lorsque je t’aurai descendu, tu seras raide, froid et glac'e, incapable d’absorber la moiti'e d’un demi-setier. Ca c’est triste quand on y pense. Mon pauvre OEil-de-Boeuf, je suis bien d'esol'e de savoir que tu vas mourir.
— Mon pauvre Bec-de-Gaz, je suis bien d'esol'e `a l’id'ee que tu vas me quitter pour le champ de navet.
— Encore un saladier ? OEil-de-Boeuf.
— Encore un, Bec-de-Gaz.
Cependant que ce dialogue s’'echangeait `a une table, `a l’autre, dans un groupe myst'erieusement compos'e du Bedeau, de Mort-Subite et de Fleur-de-Rogue en pleine lune de miel avec le redoutable sonneur, on buvait discr`etement et copieusement aussi, car on 'etait riche, `a la sant'e de celui qui, quelques heures auparavant, venait de semer l’or dans les bouges o`u se terraient jusqu’`a la nuit les apaches du quartier. Et c’'etait la sant'e de Fant^omas que l’on portait, car l’Empereur du Crime, conform'ement `a sa promesse de la veille, leur avait donn'e de l’argent `a tous.
— Et ca n’est pas fini, avait-il d'eclar'e au Bedeau qu’il avait pris `a part, ca ne fait que commencer. D’ici quelques jours la bande des T'en'ebreux sera reconstitu'ee et alors on verra ce qu’on verra.
Cependant, dans la rue sombre, sur le bord des terrains vagues, deux femmes discutaient myst'erieusement. C’'etait Marie Bernard et la vendeuse de fleurs, que la p`egre d'esignait sous le surnom de la Gu^epe, en raison de la finesse de sa taille.
L’excellente m`ere de famille, la digne 'epouse du terrassier expliquait `a la jolie fille :
— Crois-tu que ce n’est pas incompr'ehensible cette affaire-l`a ? Mon loyer n’est pas pay'e et ceux des locataires non plus, et pourtant, on a toutes donn'e un acompte `a la dame de l’OEuvre qui vient tous les trois mois, `a Mme Gauthier. Le proprio a fait savoir que du moment que l’OEuvre n’avait pas raqu'e, c’'etait nous autres qu’on devait le faire, ou bien alors qu’on serait vendus.
— Cela m’'etonne beaucoup, d'eclara-t-elle, puisque Mme Gauthier a touch'e l’argent, elle a d^u payer, elle a pay'e.
Mais, `a ce moment m^eme, un groupe de femmes et d’enfants s’ameutaient au coin du passage de la Renaissance sous l’inspiration du chemineau Bouzille :
— La voleuse, la voleuse, criait-on sur l’air des lampions, cependant que la voix du chemineau, dominant le tumulte, hurlait :
— Je connais son adresse, c’est rue des Mathurins. Allons-y les aminches, et comment qu’on va lui faire un chahut `a celle qui vole l’argent du prol'etaire.
La petite troupe tapageuse s’'eloignant du terrain vague parvint au carrefour de la place du Danube, m'editant de p'en'etrer dans le m'etro. La police veillait, son attention avait 'et'e attir'ee par les clameurs. Et, en d'epit des protestations, des explications confuses qu’elles donn`erent, les braves m'enag`eres furent dispers'ees, tandis que Bouzille, la forte t^ete de la bande, l’homme qui dirigeait l’exp'edition, 'etait, malgr'e ses protestations et ses discours, conduit au poste.
La Gu^epe savait maintenant `a quoi s’en tenir.
Et la jolie fleuriste consid'erait d’un air d'esol'e la pauvre m`ere de famille qui pleurait toutes les larmes de son corps `a l’id'ee qu’elle allait peut-^etre ^etre expuls'ee le lendemain. La Gu^epe, lentement, fouilla dans sa poche, en sortit une poign'ee de monnaie qu’elle d'eposa dans la main de son amie :
— Prends, dit-elle, et ne dis rien.
— Mais, s’'ecria Marie Bernard, c’est de l’or, rien que des pi`eces d’or. Tu me donnes trop, la Gu^epe, et puis, d’o`u vient cette fortune ?
— Prends, cet argent est pour toi.
Puis, la fleuriste, craignant sans doute d’en avoir trop dit, s’'eloigna `a grands pas, laissant Marie Bernard interdite derri`ere elle.
La Gu^epe, toutefois, s’en allait le coeur plus l'eger ; l’or qu’elle venait de donner charitablement `a l’infortun'ee m`ere de famille lui avait br^ul'e les doigts jusqu’alors, car il provenait du partage, et le Bedeau, tr'esorier de Fant^omas s’'etait charg'e de le lui remettre. La Gu^epe y avait droit. N’avait-elle pas appartenu aux T'en'ebreux, nagu`ere ? Elle n’avait pas os'e refuser.
6 – UNE FILATURE
— Ouf, fit Juve.
Le policier, an'eanti, se laissa tomber sur le grand fauteuil de cuir, seul meuble confortable qui se trouv^at dans son bureau de travail. Il venait de remonter les quatre 'etages de son appartement de la rue Bonaparte et il s’appr^etait `a go^uter, avec une 'evidente satisfaction, le charme de quelques heures de repos.
Il 'etait deux heures de l’apr`es-midi. Depuis plusieurs jours, l’inspecteur de la S^uret'e n’avait pas arr^et'e, multipliant ses enqu^etes, organisant ses filatures, allant, venant interrogeant, s’efforcant de faire la lumi`ere sur le myst'erieux drame qui avait 'emu non seulement les habitants de la villa Sa"id, mais encore tout l’'el'egant quartier de l’avenue du Bois-de-Boulogne et de l’'Etoile.
La veille, alors qu’il 'etait en pleine enqu^ete, Juve avait 'et'e soudain appel'e au dehors de l’h^otel habit'e par Rita d’Anr'emont et l’infortun'e S'ebastien. Un de ses agents lui apportait une carte sous enveloppe ferm'ee et Juve s’'etait pr'ecipit'e hors de l’h^otel, puis de la villa, pour se rendre au coin de la rue Pergol`ese.
L`a, un homme l’attendait `a qui le policier serra chaleureusement la main :
— Fandor, mon bon Fandor, s’'etait 'ecri'e Juve, que deviens-tu ? que se passe-t-il ? As-tu donc quelque chose d’urgent `a me dire ? Tu connais l’affaire dont je m’occupe ?