La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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— Je suis arriv'e `a temps, pensa-t-il, dix minutes de plus et j’aurais manqu'e Marquet-Monnier.
Cependant, le valet de chambre revenait. Obs'equieux, `a pr'esent, il annonca :
— Monsieur attend monsieur. Si monsieur veut me suivre, je vais le conduire `a monsieur.
Juve ne r'epondit pas, il embo^ita le pas.
Les deux hommes travers`erent d’abord un vaste hall orn'e de plantes vertes, puis le valet de chambre souleva une porti`ere et s’effaca pour laisser p'en'etrer Juve dans un vaste cabinet de travail o`u se trouvait un bureau-ministre devant lequel 'etait assis M. Marquet-Monnier. Le banquier examinait rapidement toute une s'erie de documents, de dossiers, que faisait d'efiler sous ses yeux un jeune secr'etaire debout `a c^ot'e de lui.
M. Marquet-Monnier, dont le monocle demeurait invariablement fix'e dans l’arcade sourcili`ere, se retourna `a peine du c^ot'e de Juve et, tout en continuant de signer des lettres, il d'eclara de sa voix s`eche et hautaine :
— Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur ? Veuillez vous asseoir. Je vous 'ecoute.
« Oh, oh, pensa Juve, voil`a un ton que je n’aime pas beaucoup.
— Monsieur, fit Juve, si vous ^etes occup'e, je reviendrai ou alors je vous prierai de passer me voir. Je me suis d'erang'e de Paris pour vous rendre service et vous apporter des nouvelles importantes, et m^eme graves. Si vos affaires ne vous permettent pas de m’entendre, et de m’entendre seul…
Juve s’interrompit, car le banquier venait de se lever et, affectant d'esormais une attitude plus cordiale, sans toutefois se d'emunir de son flegme, il s’approcha du policier :
— Je vous prie bien sinc`erement de m’excuser, dit-il, si mon attitude vous a surpris. Je suis homme d’affaires, par cons'equent tr`es occup'e et je n’ai pas l’habitude des formalit'es. Veuillez m’excuser encore une fois, je vous assure qu’il n’y a pas de mauvaise intention de ma part.
— Aucune importance.
M. Marquet-Monnier cong'edia d’un geste son secr'etaire qu’il rappela aussit^ot pour lui dire :
— Veuillez demander `a mon m'ecanicien de se tenir pr^et. D`es que j’aurai termin'e avec monsieur, je partirai.
Le banquier se tourna vers Juve :
— Un correspondant d’Am'erique qui doit m’attendre au Havre cet apr`es-midi. Je suis oblig'e de m’y rendre par la route, n’ayant pas de train commode. Mais ceci ne vous int'eresse pas, monsieur. `A quoi dois-je l’honneur de votre visite ?
— Monsieur, commenca Juve, c’est au sujet de votre fr`ere.
— Je n’ai plus rien de commun…
— Ne dites pas cela, monsieur. Vous savez que j’ai 'et'e le premier `a vouloir 'eviter entre vous et votre fr`ere cadet une rencontre qui aurait pu d'eterminer une rupture. Non seulement, je ne vous ai pas aid'e `a p'en'etrer aupr`es de lui, mais pour un peu, lorsque vous ^etes venu villa Sa"id, je me serais employ'e `a l’inverse. La situation, toutefois, a chang'e. Votre malheureux fr`ere, monsieur, car il est tr`es malheureux…
— Son 'etat de sant'e peut-^etre ?
— Son 'etat de sant'e, monsieur est grave, tr`es grave…
— Mon fr`ere est-il plus gri`evement atteint ? Serait-il mort ?
— Non, monsieur, mais les m'edecins se sont prononc'es, hier soir, `a son sujet.
— Et alors, monsieur ?
— Votre fr`ere est aveugle d'esormais, irr'em'ediablement aveugle.
— Que la volont'e de Dieu soit faite, murmura Marquet-Monnier. C’est une bien dure 'epreuve que nous envoie le ciel.
— Ce n’est pas tout, Monsieur, il y a autre chose. Votre fr`ere est en danger.
— Que voulez-vous dire ?
La sonnerie du t'el'ephone retentit. M. Marquet-Monnier se pr'ecipita `a l’appareil et, en l’espace d’une seconde, sa physionomie, grave jusqu’alors, s’'eclaira, devint aimable. Sa voix changea :
— C’est vous, baron ? Merci. Tr`es bien. Quoi de neuf ? Oh, pas grand chose. Tr`es occup'e. Comme toujours. Pars pour le Havre dans un instant. Vingt-quatre heures. Apr`es-demain, `a la Banque alors ? Oui, mon cher baron, je vais donner des instructions tout de suite. `A bient^ot. Oui, ces dames se sont vues l’autre soir `a l’Op'era. Au revoir, mon cher.
— Je voulais vous dire, commenca Juve, que votre fr`ere court, `a mon avis, de graves dangers. J’ai proc'ed'e `a une enqu^ete minutieuse sur son entourage direct, intime, et…
Juve s’interrompit encore.
Marquet-Monnier qui, sit^ot apr`es sa conversation t'el'ephonique, avait repris l’air grave qui convenait, l’air de circonstance, avait n'eanmoins appuy'e sur un timbre et son secr'etaire se pr'esentait :
— Je vous demande pardon, monsieur, d'eclara Marquet-Monnier, un ordre `a donner et je vous 'ecoute.
Marquet-Monnier griffonna quelques lignes `a l’intention du secr'etaire :
— Cet apr`es-midi, vous direz au fond'e de pouvoirs qu’il se procure les vingt mille francs de Consolid'es Autrichiens, je veux dire les titres nominatifs que nous avons fait mettre au porteur la semaine derni`ere. C’est tout ce que j’ai `a vous dire.
Le secr'etaire s’'eclipsa, Juve reprit :
— J’ai d'ecouvert, monsieur, au cours d’une enqu^ete, que Mme Rita d’Anr'emont, la ma^itresse de votre fr`ere, avait des fr'equentations suspectes.
Juve s’arr^eta encore. Le valet de chambre apportait un t'el'egramme :
— Mon Dieu, murmura M. Marquet-Monnier, comme pour s’excuser aupr`es de Juve, nous ne serons jamais tranquilles. Vous permettez ?
Le banquier lut la d'ep^eche, puis demanda aussit^ot une communication t'el'ephonique :
Pendant une bonne demi-heure, les deux hommes s’entretinrent ainsi.
Lorsque Juve eut termin'e, M. Marquet-Monnier put r'efl'echir un instant, enfin.
— Monsieur, d'eclara-t-il, apr`es les incidents de l’autre jour, je m’'etais bien promis que je n’aurais plus le moindre rapport avec mon malheureux fr`ere. Mme Marquet-Monnier et moi, nous avions d'ecid'e qu’il 'etait d'esormais ray'e de la famille, ray'e du monde et que nous affecterions de ne plus jamais prononcer son nom. Ce que vous me dites modifie compl`etement ma d'ecision. Il est bien 'evident que mon pauvre fr`ere est d'esormais dans une situation 'epouvantable, tant au point de vue physique que moral. Avec l’aide de Dieu, j’essaierai de le reprendre, je ferai mon devoir, quelque p'enible qu’il puisse ^etre, et je le ferai jusqu’au bout. L’essentiel toutefois, n’est-ce pas, c’est que le monde ignore ce qui se passe. Nous occupons dans la soci'et'e protestante parisienne une situation qui, vous le comprenez, ne doit pr^eter `a aucun commentaire et ce que j’exigerai en tout cas de mon fr`ere, c’est qu’il ne fasse plus jamais parler de lui.
— Monsieur, je vous assure que ce que vous me dites l`a n’a qu’une importance tr`es relative pour le moment. Je vous r'ep`ete que votre fr`ere est malade, gravement, il est aveugle. On le lui a dit. On l’a inform'e que son infirmit'e qu’il croyait passag`ere est d'efinitive. Je ne sais pas si vous concevez toute l’horreur de cette situation, mais il me semble qu’`a votre place…
— Monsieur, interrompit le banquier, soyez assur'e que je prends la plus grande part aux souffrances de mon fr`ere. Je suis d’autant plus d'esireux de le voir que j’ai peur qu’il ne se laisse prendre compl`etement par cette fille qui a surpris sa confiance. Voyez-vous qu’il l’'epouse. M^eme qu’il veuille l’'epouser. Ce serait un scandale inou"i dans le monde.