La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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`A onze heures pr'ecises, avec l’exactitude d’un ^etre actif et qui a de nombreuses occupations, l’inspecteur de la S^uret'e 'etait arriv'e `a l’entr'ee du Bois, sortant modestement de la station de m'etro « Dauphine ». De son grand pas souple et cadenc'e, Juve 'etait all'e jusqu’aux Acacias et d`es lors, arpentant l’avenue avec une impatience non dissimul'ee, il fouilla du regard les groupes des passants, interrogeait de l’oeil le contenu des voitures. Visiblement, Juve attendait quelqu’un et ce quelqu’un 'etait en retard.
Le policier ne n'egligeait pas sa surveillance et assur'ement, si la personne qui l’attendait passait `a proximit'e de lui, il ne manquerait pas de la voir. N'eanmoins, tout en pr^etant une minutieuse attention `a ce qui se passait autour de lui, le policier ruminait de profondes pens'ees.
Depuis quelques jours les 'ev'enements s’'etaient d'eroul'es autour de lui, tragiques, nombreux, presque sans interruption. Ils affectaient tous un m^eme caract`ere, celui du myst'erieux, de l’incompr'ehensible.
Tandis que le policier arpentait l’avenue des Acacias, quelqu’un faisait le m^eme chemin dans le sens inverse.
Les deux hommes n’allaient pas tarder `a se rencontrer. Le retardataire n’'etait autre que Nathaniel Marquet-Monnier. `A peine remis de son 'emotion, le banquier de la rue Laffitte, pris dans l’engrenage des affaires, avait d^u retourner au bureau. Il avait 'eprouv'e en arrivant `a Paris une extr^eme satisfaction en s’apercevant que nul dans son entourage n’'etait au courant de ce qui s’'etait pass'e. Il avait suppli'e Juve de ne rien faire savoir `a la S^uret'e qui, selon lui, commet tr`es souvent des indiscr'etions aupr`es des journalistes. Il avait tr`es suffisamment confiance dans le policier et comptait que celui-ci 'eclaircirait le myst`ere, retrouverait les billets sign'es par son fr`ere sans que la police e^ut `a intervenir officiellement.
— Dites-moi, monsieur Juve, ^etes-vous connu dans le monde ? je veux dire dans le monde qui fr'equente les Acacias ?
— J’en doute fort, monsieur, je ne suis en aucune facon ce qu’on appelle une personnalit'e parisienne, je ne vais pas dans les salons et bien rarement aux premi`eres repr'esentations, je n’appartiens pas au Tout-Paris. Mais pourquoi me posez-vous cette question ?
— En arrivant ici j’ai rencontr'e un tas de gens, des amis, des clients, des connaissances. Si toutes ces personnes avec qui je suis en relations savaient qui vous ^etes, elles pourraient s’'etonner de nous voir ensemble.
— Si cela vous g^ene, monsieur, nous pourrions marcher `a dix m`etres l’un de l’autre.
— Ce que j’en dis, ce n’est pas tant pour moi que pour mon fr`ere, je redoute `a chaque instant de voir 'eclater `a son sujet un scandale irr'eparable.
Une superbe limousine venait de s’arr^eter non loin d’eux. Une femme, fort 'el'egante, en descendit. Avec des pr'ecautions infinies, des soins touchants, elle aida le jeune homme qui l’accompagnait `a descendre de voiture. C’'etaient Rita d’Anr'emont et S'ebastien.
La rencontre n’'etait pas fortuite. Apr`es d’interminables pourparlers, il avait 'et'e entendu que les deux fr`eres se rencontreraient ce matin-l`a au bois de Boulogne, c’est-`a-dire en terrain neutre, et qu’ils causeraient librement, seul `a seul, en t^ete `a t^ete.
Juve avait d^u user de toute sa diplomatie pour obtenir ce r'esultat. Rita d’Anr'emont ne tenait pas du tout `a cette entrevue et Nathaniel Marquet-Monnier r'epugnait aux d'emarches qu’il lui aurait fallu faire aupr`es de son fr`ere cadet pour ^etre recu par lui.
Mais Rita d’Anr'emont, qui avait pris le bras de l’aveugle pour lui faire faire quelques pas sur le trottoir sabl'e de l’avenue, avait apercu Nathaniel et Juve. Elle ne venait pas `a leur rencontre. S’ils voulaient s’approcher, libre `a eux. Elle semblait parfaitement d'ecid'ee `a les ignorer jusqu’`a ce qu’ils fissent le premier pas. Le malheureux aveugle suivait, attach'e `a elle, errant dans cette foule comme une 'epave.
— Jamais, murmura le banquier, jamais nous n’arriverons `a l’arracher `a cette femme.
— Ayez du courage, voyons, monsieur Marquet-Monnier, faites votre devoir, les bonnes causes sont toujours gagn'ees d’avance.
— Je ne peux pas aborder mon fr`ere tant qu’il sera avec cette femme.
— Attendez-moi l`a, fit Juve.
Puis, se faufilant dans la foule, de plus en plus gaie, de plus en plus nombreuse, il aborda la belle Rita :
— Madame, dit-il, voulez-vous me permettre un instant de prendre le bras de votre ami pour le conduire `a qui vous savez.
— Mon fr`ere est l`a ? demanda S'ebastien qui venait de reconna^itre la voix de Juve.
— Oui, monsieur, il vous attend.
Se forcant `a sourire pour dissimuler une grimace de d'epit, Rita d’Anr'emont dut s’incliner :
— Qu’il soit fait comme vous le d'esirez, monsieur, r'epondit-elle `a Juve. Mais elle ajouta, menacante :
— Mais je vous en prie, que cela ne dure pas trop longtemps, nous d'ejeunons tout `a l’heure, S'ebastien et moi, chez des amis.
Comme il arrivait pr`es de Nathaniel, Juve dit `a S'ebastien :
— Voici votre fr`ere, causez avec lui.
Puis, par discr'etion, Juve s’'eloigna, mais sans perdre de vue les deux hommes. Le policier s’'etait dit que pendant leur conversation il irai parler `a la demi-mondaine et t^acherait d’obtenir quelques renseignements. Mais, volontairement ou non, l’entretien paraissait impossible pour le moment. Rita d’Anr'emont n’avait pas attendu le retour de Juve. Connue comme elle l’'etait, elle n’avait pas tard'e `a ^etre entour'ee d’un groupe d’admirateurs et d’amis qui l’interrogeaient avec avidit'e sur l’agression dont elle pr'etendait avoir 'et'e l’objet et dont on avait beaucoup parl'e, sur le malheur aussi qui s’'etait abattu sur son amant. `A toutes les questions qui lui 'etaient pos'ees, Rita d’Anr'emont r'epondait que d'esormais toute son existence 'etait vou'ee `a la malheureuse victime, que vraisemblablement ils abandonneraient bient^ot la vie parisienne et qu’ils s’en iraient cacher leur amour et leur malheur en province, `a la campagne, au bord de la mer, ils ne le savaient pas encore, mais assur'ement loin du bruit, du mouvement, du monde.
Pendant ce temps, Nathaniel et S'ebastien 'etaient tomb'es dans les bras l’un de l’autre, et l’aveugle, la t^ete appuy'ee sur l’'epaule de son a^in'e, avait sanglot'e doucement.
Nathaniel s’'etait m'epris sur la nature de cette 'emotion. Il 'etait convaincu que son fr`ere revenait `a de meilleurs sentiments :
— Mon pauvre S'ebastien, avait-il d'eclar'e, quel chagrin tu nous as fait et quel mal tu nous fais encore… mais h'elas ! Le ciel s’est veng'e terriblement, mon pauvre, pauvre enfant. 'Ecoute, maintenant nous nous sommes retrouv'es, il ne faut plus nous quitter.