La livr?e du crime (Преступная ливрея)
Шрифт:
— Mais vous 'etiez d'ej`a attach'e ?
— Sans doute. Mais beaucoup moins parfaitement bien. Le Fant^omas il avait des cordes et une grande habilet'e, il m’a attach'e lui-m^eme et je ne pouvais plus ni bouger, ni voir.
— Et alors ?
— Et alors, le Fant^omas il a dit : « Emporte-le dans sa chambre, cela retardera toujours un peu l’enqu^ete de cet animal de Juve. « Alors, ils ont lev'e ma chaise, ils l’ont emport'ee dans la chambre. J’ai entendu qu’ils fouillaient dans la cassette et puis ils sont partis, apr`es avoir ferm'e la porte `a clef. Oh, je m’emb^etais beaucoup fort, monsieur Juve, quand vous ^etes rentr'e. J’entendais bien que vous m’appeliez, mais je ne pouvais pas r'epondre, et puis je me disais : Il va se coucher dans son lit, et moi qui voudrais bien me coucher dans le mien. Et je me disais aussi : Bien s^ur que M. Juve il ne va pas avoir l’id'ee de venir me retrouver. J’'etais tr`es satisfait quand vous avez enfonc'e la porte.
Juve n’'ecoutait plus. Dans son esprit, un lent travail se faisait. Et d’abord comment Fant^omas avait-il pu avoir l’audace de revenir voler `a deux reprises, Backefelder ? Car c’'etait lui certainement qui l’avait d'ej`a vol'e `a bord du transatlantique, lui ou un de ses complices. Quel rapport pouvait-il y avoir encore une fois entre lady Beltham et le terrassier Francois Bernard, ce terrassier qui d'ej`a se trouvait m^el'e de si intime mani`ere au vol et `a la tentative d’assassinat de la Villa Sa"id, ce terrassier qui 'etait sans doute, le complice de Rita d’Anr'emont ? Juve r'efl'echissait, mais ne trouvait rien. Tout lui semblait d'ecousu. Que deviner ? Que comprendre ? O`u s’efforcer de d'ecouvrir Fant^omas ?
Backefelder cependant, s’'etait lev'e, il avait fini son cigare, il souriait `a Juve. Le policier demanda :
— Qu’allez-vous faire maintenant ? Comprenez-vous quelque chose `a ce qui se passe ?
— Je comprends que je 'etais tr`es fatigu'e. Je vais commencer par me coucher et par dormir jusqu’`a demain.
— Bon, mais demain ?
— Demain ? Oh cette fois c’est bien simple, je dirai au commissaire que je porte plainte, et qu’il faut que l’on arr^ete Fant^omas.
14 – L’AVEUGLE ET LE TERRASSIER
— Allons, murmura Juve en s’installant de son mieux sur le balcon qu’il venait d’escalader, je crois que j’arrive au bon moment.
Le policier 'ecarquilla les yeux, se pencha vers la fen^etre dont les persiennes `a jour lui permettaient de voir l’int'erieur de la pi`ece brillamment 'eclair'ee. Depuis plusieurs jours d'ej`a, le policier s’'etait, avec un acharnement et un ent^etement dignes du plus pur des Bretons, attach'e `a la filature du terrassier Bernard. Depuis que Juve avait d'ecouvert les relations de cet ouvrier avec la demi-mondaine, il 'etait convaincu que t^ot ou tard ils finiraient pas se rejoindre `a nouveau et que de leur rencontre r'esulterait presque `a coup s^ur un drame qui 'eclairerait d'efinitivement la myst'erieuse affaire de la Villa Sa"id.
Or, vers dix heures du soir, alors que Juve commencait `a d'esesp'erer, un bruit de pas h'esitants et lourds qui retentissaient dans le silence de la nuit l’avait fait tressaillir. Depuis une heure environ, Juve s’attendait `a quelque chose : il avait remarqu'e que Rita d’Anr'emont avait 'eloign'e ses domestiques. Donc, que la demi-mondaine voulait rester seule chez elle, seule avec l’aveugle. Pourquoi ? Bernard venait d’entrer. Les deux « enfants du Lioran » allaient s’expliquer en t^ete `a t^ete, mais qu’allaient-ils se dire ?
Pour le savoir, Juve s’'etait agripp'e `a la vigne vierge, avait escalad'e, gagn'e le balcon du premier 'etage, s’'etait install'e sur le balcon o`u s’ouvrait la fen^etre du cabinet de toilette de Rita d’Anr'emont, v'eritable boudoir d’ailleurs, d’un luxe compliqu'e, d'elicat, incroyable et que des multitudes de lampes 'electriques inondaient d’une lumi`ere aveuglante, mais adroitement tamis'ee cependant, par des verres d'epolis. L’oeil coll'e `a la persienne, Juve, sans ^etre vu – car du dehors son corps se confondait avec l’ombre environnant la villa, – 'etait aux premi`eres loges. Juve arrivait au moment pr'ecis o`u la sc`ene commencait. Rita d’Anr'emont qui, sans doute, avait 'et'e au-devant de l’ouvrier, rentrait pr'ecis'ement dans son boudoir et Francois Bernard venait derri`ere elle.
Rita d’Anr'emont paraissait dans le scintillement de ces lumi`eres douces, rajeunie de quinze ans. Lui, demeurait sur le seuil immobile, tenant du bout des doigts, son chapeau de feutre mou. Il 'etait v^etu d’un complet `a carreaux, il avait autour du cou un col proprement repass'e, tr`es bas, trop bas peut-^etre pour quelqu’un qui aurait voulu viser `a l’'el'egance, et sur lequel d’ailleurs remontait une cravate suffisamment assujettie. On devinait, rien qu’`a le voir, l’ouvrier endimanch'e, l’^etre qui n’a pas l’habitude de la tenue bourgeoise. Et de fait, Francois Bernard avait une allure piteuse, dans ses v^etements raides et mal faits `a sa taille, alors que lorsqu’il portait le bourgeron bleu, le large pantalon `a c^otes et la ceinture rouge entourant sa taille, il avait une allure martiale en quelque sorte. Francois Bernard n’avait assur'ement pas l’habitude d’assister `a des spectacles aussi suggestifs. Lorsqu’il 'etait t'emoin du coucher de sa femme, l’excellente Marie Bernard, lorsque la marmaille tapageuse laissait la m`ere de famille aller prendre un peu de repos, le d'eshabill'e de la digne 'epouse ne ressemblait en rien `a celui de la capiteuse personne aujourd’hui sous ses yeux. Sans doute,
Francois Bernard avait bien lu dans les livres des histoires extraordinaires sur les dames 'el'egantes et leur facon de se v^etir, mais c’est `a peine s’il osait se souvenir que cette prestigieuse personne, Rita d’Anr'emont, n’'etait autre que Julia Person, sa payse, la fille d’un homme comme lui, et qu’il 'etait 'epris d’elle et qu’elle lui avait dit ^etre amoureuse de lui.
Bernard parlait bas, d’une voix sifflante et saccad'ee. Mais, `a travers la fen^etre et par del`a les persiennes, le son de ses paroles vibrait suffisamment pour que Juve n’en perd^it rien. Le policier anxieux de savoir ce qui allait se passer, pr^et `a surgir, `a 'ecarter d’un geste brusque le volet simplement pouss'e, `a briser la fen^etre d’un coup de poing et `a p'en'etrer dans la pi`ece si sa pr'esence 'etait n'ecessaire, 'ecoutait toujours. Aux exclamations admiratives de Bernard, alors qu’il exprimait tout son amour, tout son d'esir, Rita d’Anr'emont s’'etait retourn'ee :
— Ce que je veux, murmura-t-elle, la voix mauvaise, le regard trouble, c’est en finir. 'Ecoute-moi Bernard.
La demi-mondaine saisit par le bras l’ouvrier, elle l’attira contre elle et lui fit sentir la chaleur de ses l`evres, puis lui dit :
— Nous avons d'ej`a bien commenc'e, il faut continuer, faire mieux encore. 'Ecoute Bernard, tu sais que je t’aime et que si je reste avec lui, c’est uniquement parce qu’il est riche.
— Ah, me parle pas de ton amant.
— 'Ecoute, je t’ai dit que je restais avec lui parce qu’il est riche, et que j’ai besoin d’argent, de beaucoup d’argent. Comme toutes les femmes. Comme tout le monde. Mais je vais te dire une chose, Bernard.
— Quoi donc ?
— S'ebastien a une fortune personnelle immense `a laquelle je ne puis toucher, mais je sais qu’il a fait un testament en ma faveur. Par cons'equent, s’il meurt… As-tu compris ?
— Non.
— Comment, non ? s’'ecria Rita interdite.
— Je n’ai pas compris. Je ne veux pas comprendre.
La demi-mondaine leva les yeux au ciel. Elle murmura :
— Tu ne m’aimes donc pas, Bernard. Je ne suis donc plus capable de te plaire ?
En disant ces mots, elle se laissait tomber sur l’'epaule de l’ouvrier et ses cheveux fr^olaient la l`evre, la joue, l’oreille du terrassier. De ses bras vigoureux, il serra la demi-mondaine sur son coeur, l’'etreignant `a l’'ecraser :
— Moi ne plus t’aimer. Julie Person, souviens-toi de ce que nous avons d'ej`a fait.
Mais la demi-mondaine ne voulait 'evidemment pas que le terrassier f^it un retour sur lui-m^eme. Elle lui mit la main sur les l`evres pour l’emp^echer de poursuivre, et elle changea de ton :
— D'ej`a je t’ai d'efendu de m’appeler Julie Person. Je m’appelle Rita d’Anr'emont.
— J’aime t’appeler Julie. Ce n’est pas comme ca qu’il t’appelle l’autre, quand il te serre dans ses bras.
— Aucune importance, cria la demi-mondaine. D’ailleurs si c’est pour faire l’imb'ecile et le sentimental que tu es venu ici, inutile de rester plus longtemps. Je t’ai dit ce que je voulais pour assurer notre bonheur. C’est sa mort `a lui, `a l’autre, comme tu dis. Si tu as quelque chose dans le ventre, si tu n’as pas froid aux yeux, Bernard, prouve-le. Choisis. Moi, je suis la r'ecompense.