La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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Mais cependant qu’elle faisait se carboniser des paperasses sans importance, de la main qui lui restait libre, elle tendait les traites intactes `a Bernard.
Puis, elle lui fit signe des yeux de les prendre et Bernard, ne comprenant pas, mais ob'eissant, tendit la main et prit les documents.
— C’est fini, s’'ecria la demi-mondaine, mon cher S'ebastien, tu vas dormir tranquille.
— Tranquille. Entre tes bras.
La jeune femme, jusqu’alors agenouill'ee devant le po^ele `a gaz, s’'etait relev'ee, elle entra^ina son amant hors du boudoir. On entendit leurs pas se perdre dans le couloir qui conduisait `a la chambre `a coucher. Mais quelques secondes plus tard, Rita revenait et soufflait `a l’oreille de Bernard :
— Va-t’en, maintenant, tu vois ce que j’ai fait, non seulement nous tenons sa fortune, mais encore son fr`ere marchera. N’oublie pas ta promesse. Songe que je t’aime. Que je voudrais me donner `a toi tout enti`ere, et qu’il me faut subir encore ses odieuses caresses. Songe `a nous, Bernard. L’heure de la vengeance va bient^ot sonner, et ce sera ensuite, pour nous qui nous aimons, le bonheur.
***
Saisi par la froideur de la nuit, titubant comme un homme ivre, Bernard, qui en multipliant les pr'ecautions, s’'etait sauv'e de l’h^otel somptueux qui abritait sa ma^itresse maintenue dans ce luxe comme dans une prison dor'ee, se trouvait d'esormais au milieu de l’avenue du Bois-de-Boulogne d'eserte `a cette heure avanc'ee de la nuit.
Bernard tenait encore `a la main les traites que, quelques instants auparavant, Rita d’Anr'emont l’avait charg'e de conserver. Il se rendait mal compte de l’usage qu’on allait faire de ces papiers, mais il ob'eissait, subjugu'e, envo^ut'e par cette femme qui le terrorisait, en m^eme temps qu’il sentait son amour pour elle s’accro^itre d’heure en heure.
Soudain, le terrassier l^acha un juron, poussant un cri 'etouff'e qui s’'etranglait dans sa gorge.
Quelqu’un venait de le saisir par le bras et il se sentait ma^itris'e, comprim'e comme dans un 'etau. C’'etait un hercule `a coup s^ur qui lui faisait sentir sa force.
Le terrassier se retourna, vit un homme d’une quarantaine d’ann'ees, au visage glabre, aux yeux 'etincelants. C’'etait l’homme qui ne le l^achait pas.
— Allons, ordonna-t-il d’une voix br`eve et autoritaire, donne-moi ces papiers.
— Mais, balbutia l’ouvrier.
— Donne, te dis-je, ou je t’abats comme un chien.
L’agresseur de l’ouvrier appuyait sur la poitrine de ce dernier le canon d’un revolver. Bernard trembla, ob'eit.
— Voil`a, dit-il, mais qui ^etes-vous ? Que me voulez-vous ?
— Que t’importe ? r'epondit l’inconnu. Je suis la police, et si tu fais un mouvement, un geste, je te flanque en prison.
— Laissez-moi, implorait l’ouvrier.
Son agresseur parut h'esiter un instant :
— Je t’'epargne, dit-il, si tu m’ob'eis. Tu es en train de te perdre, Bernard, et pour peu que tu continues, c’est l’'echafaud qui t’attend. Fais attention. Songe, que jusqu’`a pr'esent, tu as 'et'e un brave ouvrier, un honn^ete homme, un bon p`ere de famille. Il est temps de te ressaisir, ob'eis-moi. Jure sur la t^ete de ta femme, sur celle de tes enfants que tu aimes, jure que tu ne retourneras pas chez Julie Person. Que tu ne la reverras jamais.
Terrifi'e, par cette apparition soudaine, an'eanti, terroris'e `a l’id'ee qu’on savait qui il 'etait, ce qu’il allait faire, le terrassier 'etait incapable de r'esister `a l’ordre qu’on lui donnait :
— Je vous promets, je jure, dit-il enfin d’une voix blanche. Gr^ace. 'Epargnez-moi. C’est vrai. Je suis un mis'erable. J’ai failli tuer, j’ai failli…
Et `a ce moment, en effet, Francois Bernard sentait toute l’horreur de sa conduite, entrevoyait avec effroi l’ab^ime de douleurs, de d'eshonneur, de fange et de sang, devant lui.
Mais l’inconnu l’interrogeait encore :
— Dis-moi, Bernard, hier, tu es all'e porter une lettre que tu as gliss'ee sous une porte, rue Bayen. Qui t’avait charg'e de cette commission ? Allons, parle, explique-toi. Il faut dire la v'erit'e, ou sans quoi…
— Cette lettre, voil`a trois jours que j’aurais d^u la porter `a ce monsieur de la rue Bayen, et puis je l’avais oubli'ee dans ma poche. J’ai fait la commission d`es que je me suis souvenu. On m’avait donn'e dix francs.
— Qui ? mais qui ? interrogeait rageusement l’inconnu.
Le terrassier parut chercher dans sa m'emoire :
— Une dame, dit-il, une dame du grand monde, que je connais pour l’avoir vue quelquefois. Elle est toujours v^etue de noir, c’est une personne bien charitable, qui jusqu’`a pr'esent nous aidait `a payer notre loyer.
— Son nom ?
— Je ne le sais pas tr`es bien, fit le terrassier, mais je crois que c’est madame Gontier, Gauthier…
— Bien, dit l’inconnu, tu n’as pas menti. Je te laisse libre. Rentre chez toi, Bernard, mais prends bien garde et souviens-toi de ton serment.
Sur ce, Bernard, enfin lib'er'e, s’en alla, et l’homme qui l’avait confess'e murmura :
— Ce pauvre S'ebastien vient de l’'echapper belle. D'ecid'ement ma soir'ee n’a pas 'et'e perdue.
C’'etait Juve qui venait de parler ainsi presque `a haute voix, dans le silence de la nuit.
15 – LA CHAMBRE VIDE
D’un pas l'eger, du pas que prend volontiers un homme content de lui, satisfait de la tournure des 'ev'enements et plus satisfait encore de la facon dont il a su les plier `a sa volont'e, les accommoder `a ses besoins, Juve se dirigeait vers les quais d’embarquement de la gare du Nord :
— C’est bien le train pour Valmondois ?
L’employ'e qui sifflait un air de valse grogna une r'eponse affirmative :
— C’est bien le train pour Valmondois. Oui. C’est l`a que vous allez ?
— Probablement.
— Faites voir votre billet ?
Juve tendit son coupon. L’homme, `a l’aide d’une pince, sans but apparent, sans utilit'e bien r'eelle, d'ecoupa un mince confetti, puis, il le tendit `a Juve :
— Le convoi de droite, annonca-t-il, les voitures de t^ete.
Que faire en wagon `a moins que l’on ne songe ?
Et Juve, tout naturellement, tandis que le train s’attardait en gare du Nord, tandis qu’il d'emarrait pesamment, tandis qu’il filait enfin au long des voies, songeait `a tous les 'ev'enements myst'erieux dont il venait d’^etre t'emoin, auquel il 'etait m^el'e et dont peut-^etre il commencait `a entrevoir la trame, la raison d’^etre.
— Rita d’Anr'emont est une coquine, posait-il en principe. Son malheureux amant, ce jeune S'ebastien Marquet-Monnier est un sympathique imb'ecile. Quant au terrassier Francois Bernard, ou je me trompe fort, ou il joue simplement dans toutes ces affaires le r^ole d’un polichinelle, d’un pantin, d’une marionnette dont Rita d’Anr'emont tient les fils et qui, `a sa volont'e, ex'ecute les plus fantastiques pirouettes, les pitreries les plus farces. Les plus lugubres aussi. C’est lui peut-^etre, sans doute m^eme, n’en d'eplaise `a J'er^ome Fandor mon subtil ami, qui a vitriol'e S'ebastien, c’est certainement Rita d’Anr'emont qui profite du cambriolage. En tout cas Rita, d’Anr'emont se pr'epare `a faire chanter de bonne mani`eres Nathaniel Marquet-Monnier. Elle a merveilleusement concu son plan en profitant de la c'ecit'e de S'ebastien et j’ai non moins merveilleusement combin'e mon affaire en me jetant au travers de ses projets criminels. N’emp^eche, les traites, je les ai, je les garde, momentan'ement du moins, car tout `a l’heure, elles vont passer de ma main dans celle du principal int'eress'e, de ce rigide et hautain Nathaniel, qui sera vraisemblablement, plus que surpris de cette restitution en quelque sorte in extremis, `a laquelle il doit ^etre fort loin de s’attendre. En ce qui concerne la tentative d’assassinat et le cambriolage de la Villa Sa"id, je puis admettre que je suis renseign'e, `a peu de chose pr`es. Il n’en demeure pas moins que je ne comprends rien encore aux liens qui doivent unir cette affaire avec le double vol dont a 'et'e victime cet excellent et flegmatique Backefelder.