La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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Elle s’offrait `a lui, mais brusquement, Bernard sursauta. Il venait d’entendre du bruit. La porte du boudoir s’ouvrit lentement.
Rita d’Anr'emont n’avait pas bronch'e. Du doigt qu’elle mit sur ses l`evres, elle signifiait au terrassier de ne pas bouger. La porte, cependant, s’'etait grande ouverte, on entendit sur le parquet d’un couloir voisin des pas h'esitants et feutr'es. Qui arrivait ainsi ? L’homme qui s’avancait `a t^atons, malgr'e la lumi`ere, c’'etait S'ebastien.
— J’ai entendu du bruit, murmura-t-il, est-ce toi, Rita ?
Le terrassier ne bougea pas. Cependant son regard, terrifi'e et terrible `a la fois, ne quittait pas le visage de S'ebastien, aux 'enormes orbites noires, cependant qu’au lieu et place des paupi`eres couraient de longues cicatrices boursoufl'ees de bourgeons rouges.
Ah, ce visage ! `A droite de la bouche, la l`evre 'etait d'echir'ee, un lambeau de chair semblait pendre, comme mort ; les narines rong'ees comme par un lupus ; sur le cou, sur le front, partout les taches laiss'ees par le corrosif, taches suppurantes encore la veille, et qui tracaient des 'etoiles roses sur la peau jaune. Cependant, guid'e par son amour, S'ebastien, lentement, avec des souplesses et des adresses d’aveugle, s’'etait rapproch'e de Rita qu’il entendait, disait-il, respirer. Puis, caressant, tendre, pour la jolie femme qu’il voyait toujours comme il l’avait connue, il l’attirait aupr`es de lui, la faisait s’asseoir sur un divan tr`es bas. S'ebastien l’enlacait doucement dans ses bras maigres, puis, les l`evres de l’aveugle cherchaient celles de l’aim'ee et leurs deux bouches se confondirent dans un interminable baiser.
Mais brusquement, Rita d’Anr'emont toute pale, s’arrachant `a l’'etreinte, se redressa, s’'ecarta de son amant :
— Non, non, hurla-t-elle, pas ici, jamais, jamais.
— Qu’est-ce que tu as ? demanda S'ebastien interdit.
Comment aurait-il su qu’elle ne lui parlait pas `a lui ? La demi-mondaine, en effet, alors qu’indiff'erente elle s’abandonnait `a l’'etreinte de S'ebastien, avait jet'e les yeux sur Bernard. La figure de l’homme l’avait terrifi'ee. Le terrassier n’'etait plus le fauve qui recule, mais le tigre alt'er'e de sang, le jaguar pr^et `a bondir. L’homme qui, quelques instants auparavant, h'esitait `a commettre un crime, venait de se d'ecider.
Il s’'etait empar'e d’un couteau plac'e `a sa droite, tout son corps fr'emissait, d'ej`a il avait le bras lev'e. Son poing allait s’abattre.
Ce n’'etait ni le lieu ni le moment songeait Rita et elle s’'etait lanc'ee au cou de Bernard. Ce dernier parut s’apaiser : Rita d’Anr'emont prenant ses l`evres, les 'ecrasait sous les siennes.
Une voix plaintive retentit. C’'etait S'ebastien qui, brassant les t'en`ebres de ses mains d'echarn'ees, interrogeait :
— Rita, qu’es-tu devenue ? Je t’entends, tu fais du bruit, mais que se passe-t-il ?
— Je me suis cogn'ee dans un meuble, je me suis fait un peu mal, mais ce n’est rien. Qu’est-ce que tu veux ?
— Rita, ma gentille petite Rita, tu vas m’aider. J’ai quelque chose `a faire d’important et je compte sur ton obligeance.
— Bien s^ur, quoi mon lapin ?
— Tu sais que je vais avoir bient^ot la visite de mon fr`ere a^in'e, de mon fr`ere Nathaniel.
— Je sais, et c’est bien pour te faire plaisir et ne pas avoir l’air de t’accaparer comme ils le disent, que je t’ai conseill'e de le recevoir. Mais prends garde, m'efie-toi, S'ebastien, m'efie-toi de lui.
L’aveugle hocha la t^ete, plissa le front d’un air ennuy'e :
— Laissons cela, Rita, c’est mon fr`ere. Je suis tout `a fait de ton avis, il y a des reproches qu’il me d'eplairait d’entendre. C’est justement `a ce sujet que tu vas m’aider.
— Ah ?
S'ebastien tira son portefeuille de sa poche, il y saisit des feuilles de papier timbr'e surcharg'ees de cachets et de signatures.
— Ma bonne petite Rita, je vais t’expliquer. Tu n’entends rien aux affaires, et les questions d’argent sont parfaitement indiff'erentes au joli oiseau chanteur que tu es. Ces papiers sont des traites, des reconnaissances de dettes souscrites il y a d'ej`a pas mal de temps `a de vilaines gens, `a des usuriers. Ces personnages me pr^etaient `a peu pr`es la moiti'e de la somme, que je m’engageais `a leur rembourser, c’est l’usage, para^it-il, et j’'etais bien forc'e de m’y soumettre. Toutefois, lorsque j’ai pu disposer de ma fortune, ces oiseaux de proie se sont naturellement pr'ecipit'es sur moi. Ils m’ont tendu comme des menaces ces paperasses portant ma signature, et j’ai pay'e… pay'e… pay'e… mais maintenant, les papiers sont entre mes mains, je les garde et je veux les garder si bien que nul ne pourra plus jamais les retrouver.
— Que veux-tu donc en faire ?
L’aveugle, avec une nuance de tristesse, poursuivit :
— Ces traites sont libell'ees de telle sorte, je te demande pardon, ma petite Rita, de t’ennuyer de tous ces d'etails, mais c’est dans ton int'er^et 'egalement que je te fournis ces explications, ces traites, donc, sont libell'ees de telle sorte qu’il suffirait maintenant que quelqu’un s’en empar^at pour qu’on puisse, en me les faisant pr'esenter par un homme de loi, m’obliger `a les payer `a nouveau. Ce serait vraiment d'esagr'eable et parfaitement inutile. De plus, je ne veux pas que mon fr`ere sache jamais que j’ai donn'e des signatures et des signatures, il faut que je te l’avoue, mais tu en garderas le secret, parce que c’est grave, des signatures qui ressemblaient `a la sienne, ma petit Rita, `a celle de mon fr`ere, que j’avais imit'ee pour me procurer de l’argent. Si je n’avais pas eu ma fortune pour payer, c’'etait plus que la ruine, c’'etait pour moi le d'eshonneur.
— Mon pauvre, pauvre petit, murmura Rita d’Anr'emont, faut-il que tu m’aies aim'ee pour avoir fait cela.
— Que je t’aie aim'ee ? ce n’est pas assez, que je t’aie ador'ee et que je t’adore encore, demain plus qu’aujourd’hui.
— Mon ch'eri, mon ch'eri, balbutiait Rita d’une voix qu’elle faisait savamment trembler d’une 'emotion factice cependant que tout en r'epondant `a S'ebastien, elle ma^itrisait sous la fascination de son regard Bernard, toujours dans son coin, t'emoin involontaire de cette sc`ene d’aveu.
— Le seul moyen d’^etre `a l’abri, avait repris l’aveugle, c’est de br^uler ces traites. Tout `a l’heure, j’ai voulu le faire, lorsque j’'etais seul dans le bureau, mais je n’ai pas os'e. Je suis infirme, incapable d'esormais d’agir par moi-m^eme. J’ai eu peur d’incendier la maison en commettant quelque maladresse, et alors je suis venu, comme attir'e par un lien invincible, me disant que mon ange gardien aurait des yeux et des gestes qui se substitueraient aux miens.
— Tu as bien fait, murmura Rita qui jeta un regard farouche du c^ot'e de Bernard, lequel, abasourdi, ne comprenait pas encore la pens'ee machiav'elique qui venait de germer dans la cervelle de la demi-mondaine.
— Allume le gaz de la chemin'ee, Rita. Puis tu y jetteras ces papiers et tu les verras se consumer les uns apr`es les autres. Lorsqu’ils ne seront plus que des cendres impalpables, je serai rassur'e. Nous serons tranquilles.
Rita d’Anr'emont flamba une allumette. Le gaz ronfla. Guid'e par sa chaleur, S'ebastien s’en approchait, mais sa ma^itresse l’arr^eta :
— Pas si pr`es, dit-elle, tu pourrais te br^uler, te faire mal, mon pauvre ch'eri. Donne-moi tes papiers.
L’aveugle ob'eit. Une `a une, les traites pass`erent de ses mains amaigries aux doigts roses et fusel'es de la demi-mondaine ; celle-ci, par mani`ere de plaisanterie, annoncait tout haut les sommes que repr'esentait chacun de ses papiers :
— Dix mille. Cinquante mille. Vingt-cinq mille. Encore vingt-cinq mille. Trente mille. Quatre-vingt mille.
— Une fortune engloutie, soupira S'ebastien.
— Une fortune, r'ep'eta Rita d’Anr'emont sur un ton 'enigmatique.
Puis au fur et `a mesure que les secondes passaient, Rita d’Anr'emont fit cr'epiter dans la flamme du gaz les petits morceaux de papier ramass'es dans la pi`ece, une fum'ee ^acre montait.
— Ca br^ule, s’'ecriait S'ebastien, je sens l’odeur.
— Oui.