La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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— C’est assommant, se disait Fandor. J’ai beau peser le pour et le contre, comment savoir si ces deux bonnes femmes m’ont reconnu ? Je ne pense pas que Chonchon, qui ne m’a vu qu’`a Saint-Calais, en 'el'egant, puisse m’identifier maintenant que j’ai pass'e larbin, mais Ad`ele ? Elle me regardait avec un dr^ole d’air. D'ecid'ement, ce gros gaffeur de C'elestin est stupide d’attirer l’attention sur moi. Bon, je m’en vais encore faire mon service aujourd’hui, mais je crois que demain je rendrai mon tablier. La place est parfaite, 'evidemment. Mais puisque je n’arrive pas `a d'ecouvrir quoi que ce soit d’int'eressant en 'etant ventre-blanc chez ce marchand de cochons, je n’ai aucune raison de m’attarder dans un emploi qui n’a, pour moi, rien de profitable ni d’honorifique.
Et soudain, l`a-haut, ce fut le tohu-bohu.
En guise de plafond, le r'eduit ne comportait que le plancher de la salle `a manger, plancher rustique, grossier, mince. J'er^ome Fandor, tr`es 'etonn'e de ce qu’il entendait, 'ecouta mieux, et brusquement il p^alit. Une voix qui n’'etait celle ni d’Ad`ele ni de Chonchon ni celle de C'elestin Labourette, disait :
— Eh bien mon vieux, le marchand de cochons, j’crois qu’il est proprement saign'e.
Puis Fandor entendit :
— Le salaud, il va tout ab^imer et flanquer du raisin'e partout.
— Couche-le par terre, quoi.
Un bruit pesant 'ebranla le plafond de la r'eserve. `A la lumi`ere clignotante de son rat de cave, J'er^ome Fandor vit une tache se dessiner, s’agrandir, s’'elargir avant de commencer `a couler goutte `a goutte. C’'etait un liquide rouge, un liquide 'epais qui tombait du plafond. Du sang.
— Ils l’ont assassin'e, pensa J'er^ome Fandor, bon Dieu de bon Dieu, on vient de le tuer. L’assassin est entr'e alors que je descendais. D’ailleurs, si Chonchon, apr`es tout, 'etait fille de joie, Ad`ele avait 'et'e femme de chambre chez Rita d’Anr'emont, au moment o`u S'ebastien Marquet-Monnier avait 'et'e vitriol'e. Elle avait des accointances au bureau Thorin qui avait install'e Backefelder vol'e par Fant^omas et o`u fr'equentait lady Beltham. Nul doute, l’affreuse cr'eature avait d^u introduire les assassins, ici comme `a la Villa Sa"id.
Un instant plus tard, J'er^ome Fandor se pr'ecipitait dans l’escalier, arm'e de sa bouteille de fine et pr^et `a frayer son chemin `a travers les rangs de l’ennemi. Il allait ouvrir la porte de la cave et se pr'ecipiter lorsqu’il s’arr^eta net. Dans le vestibule on parlait. La voix d’Ad`ele, d’abord :
— 'Ecoute, disait la jeune femme, maintenant que le type aux cochons est clamec'e, faudrait un peu s’occuper de l’autre. J’en suis s^ure j’te dis, je l’ai reconnu sous sa livr'ee de domestique, c’est Fandor. Vas-y, Bedeau.
Voix du Bedeau :
— On va y aller !
— Surtout, on va rire, se disait Fandor. Si le Bedeau vient ici avec l’intention de me surprendre et de m’assommer dans ce trou noir, h'e, h'e, nous sommes de vieilles connaissances, le Bedeau et moi.
Peut-^etre 'etait-ce parce qu’il y avait de la poudre dans l’air, J'er^ome Fandor se frottait les mains avec une conviction, une ardeur. Et le journaliste, `a pas pr'ecautionneux, redescendit l’escalier de la cave. Un bruit de clef dans la serrure, la porte de la cave s’'etait ouverte, puis referm'ee.
Le Bedeau descendait.
Alors, Fandor se rencogna tout contre l’escalier, adoss'e `a la muraille. Il avait 'eteint son rat de cave. Il faisait un noir d’encre.
Le Bedeau descendait toujours.
Bruit du revolver qu’on arme. Le Bedeau devait avoir bu lui aussi. Voil`a qu’il prenait, qu’il essayait de prendre la voix et le ton du pauvre C'elestin Labourette :
— Alors, tu l’apportes, cette bouteille ?
Fandor ne r'epondit pas.
Le Bedeau pressa sur le d'eclic d’une lampe de poche, il regarda autour de lui, vit Fandor, sursauta, tendit le bras et fit feu de son revolver, en hurlant :
— `A mort le j'esuite, `a mort le mouchard.
Fandor s’'etait laiss'e tomber et avait agripp'e le Bedeau par les jambes :
— Rends-toi.
Mais l’apache n’avait pas l^ach'e son arme. Il fit feu une seconde fois.
— Alors, gare la casse, dit le journaliste, et d’un vigoureux coup de poing, de sa gauche, il 'etourdit le Bedeau, cependant que sa main droite empoignait par le goulot la bouteille de fine champagne demeur'ee `a sa port'ee.
Une troisi`eme fois, le Bedeau essayant de se relever, brandit son revolver. D'ej`a, Fandor, de sa bouteille de fine champagne, avait frapp'e l’apache au front.
L’homme tomba.
Sans grande compassion, car les minutes pressaient, J'er^ome Fandor se pencha sur sa victime :
— Ma foi, je crois qu’il en tient, dit-il.
***
Deux minutes plus tard, c’'etait le Bedeau qui sortait de la cave tragique. Mais 'etait-ce bien lui ? C’'etait en tout cas, un homme qui avait rev^etu son pantalon, son veston, sa casquette, qui portait autour de son cou, masquant le bas de son visage, son long foulard rouge. Ad`ele qui montait la garde en haut de l’escalier apostropha l’homme :
— Ca 'et'e dur, hein ? tu as tir'e trois fois ?
Il eut un grognement inintelligible pour r'eponse : L’homme gagna la porte de la salle `a manger, l’ouvrit et d’une voix que la rage, sans doute, rendait indistincte, il questionna :
— Le C'elestin Labourette, qu’est-ce qu’il dit ?
Ad`ele, faisant toujours le guet, r'epondit :
— Y’en a pu.
— Tant mieux, et les autres, o`u ils sont ?
— Ils font leur m'etier au premier 'etage.
— Ca va.
L’homme qui portait les v^etements du Bedeau, l’homme qui devait ^etre le Bedeau, 'etait revenu sur ses pas, se dirigeait vers la porte du jardin.
Surprise par sa manoeuvre, Ad`ele interrogea :
— O`u vas-tu ?
— O`u ca me plait.
Il sortit.
***
Quelques minutes apr`es le d'epart de l’homme v^etu des v^etements du Bedeau – l’homme ne devait pas ^etre loin, `a l’autre bout du jardin, peut-^etre —, Ad`ele se prit `a tressaillir. Dans la cave quelque chose avait boug'e. Fandor n’'etait donc pas mort ? C’'etait une ma^itresse femme en v'erit'e. Sans appeler, elle descendit quelques degr'es de l’escalier de la cave. En plein sur le seuil, dans l’'eclairage falot de la petite lampe 'electrique qui br^ulait toujours, la fille apercut un corps v^etu d’une livr'ee de domestique, qui se d'ebattait en proie `a de terribles convulsions :
— Bon Dieu, murmura Ad`ele, cet imb'ecile de Bedeau qui n’a pas tu'e tout `a fait Fandor.
Et elle remonta pour aller chercher les camarades et les prier d’achever le bless'e.
***
`A peine avait-il franchi la grille du jardin que celui qui avait pris les v^etements du Bedeau rencontrait, longeant la rue d'eserte, un groupe d’hommes qui se jet`erent sur lui et sans mot dire le ligot`erent. Et comme il faisait tr`es sombre `a ce moment, J'er^ome Fandor se demanda :
— Sacr'e nom d’un chien, est-ce que ce sont des agents de police ou les amis des assassins ? Entre quelles mains suis-je tomb'e ?