La main coup?e (Отрезанная рука)
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— Oh'e, du canot.
Bouzille, imm'ediatement, redoutant l’arriv'ee d’un douanier, se blottit au fond du bateau :
— Ne bougeons plus, recommanda-t-il `a Fandor, ayons l’air de dormir, c’est encore des emb^eteurs, probablement.
Mais Fandor, en entendant appeler de nouveau, avait tressailli :
Cette voix qui avait cri'e « Oh'e du bateau », il la reconnaissait maintenant, c’'etait celle du commandant Ivan Ivanovitch.
— Oh'e du canot, r'ep'etait-on avec insistance.
Fandor ordonna `a Bouzille :
— R'eponds.
— Mais, monsieur Fandor, balbutia le chemineau…
Le journaliste interrompit :
— R'eponds.
— Que voulez-vous ?
Ivan Ivanovitch, voyant qu’on l’avait entendu, descendait rapidement du haut de la falaise, arriva jusqu’au bord de l’eau :
— Il faut me conduire, demanda-t-il, en rade, au vaisseau de guerre qui se trouve l`a-bas. Combien voulez-vous, mon brave, pour cette course ?
Et l’officier ajouta aussit^ot.
— Allons, n’h'esitez pas, je suis press'e ; vous aurez dix francs.
— Accepte, ordonna le journaliste…
— Mais, objecta Bouzille en h'esitant, je ne suis gu`ere bon marin, et jamais je ne me « d'ebarbouillerai » dans cette mer toute noire. Conduire aussi loin ce particulier, c’est bien scabreux.
— R'eponds que tu acceptes, je me charge du reste.
— Bon, bon, d’accord…
— Par exemple, si tu ne veux pas que je te fasse conduire au violon sit^ot que tu d'ebarqueras, il faut me promettre de m’ob'eir aveugl'ement, quoi qu’il arrive, entends-tu, Bouzille ? quoi qu’il arrive.
Le chemineau cligna de l’oeil en regardant le journaliste :
— Compris, monsieur Fandor, je marche… je marche « `a votre compte ». Vous savez bien qu’avec un peu d’argent et de la consid'eration vous faites de Bouzille ce que vous voulez.
— Quand vous aurez fini tous les deux de discuter, criait Ivan Ivanovitch, est-ce oui, est-ce non ? Acceptez-vous dix francs pour me conduire jusqu’au Skobeleff. Il y en a pour une heure aller et retour.
— Voil`a, voil`a ne vous f^achez pas, r'epondit enfin Bouzille qui larguant l’amarre et s’emparant des avirons approcha le bateau du rivage.
Ivan Ivanovitch sauta `a bord prestement et s’installa au milieu de l’embarcation. Bouzille ramait.
Fandor, plac'e `a la barre, se trouvait face `a face avec Ivanovitch.
Mais l’officier ne pouvait le reconna^itre, Fandor 'etant envelopp'e d’un suro^it, des pieds jusqu’`a la t^ete et maintenait en outre le capuchon rabaiss'e sur le visage.
Ivan Ivanovitch 'etait, d’ailleurs, si absorb'e qu’il ne pr^etait aucune attention aux manoeuvres h'esitantes et maladroites de ces deux matelots d’occasion.
Perp'etuellement, l’officier regardait sa montre et semblait fort agac'e, comme l’est un homme en retard.
La barque s’'eloigna de la c^ote.
Elle avait parcouru environ trois cents m`etres dans la direction du large sans que le passager et ses hommes eussent 'echang'e une seule parole.
Soudain une interpellation rompit le silence et stup'efia Ivan Ivanovitch.
Une voix calme avait appel'e :
— Commandant.
L’officier regarda avec surprise son interlocuteur. C’'etait l’homme qui tenait la barre et Fandor `a ce moment ayant rejet'e son capuchon en arri`ere, Ivan Ivanovitch le reconnut.
L’officier russe bondit vers le journaliste au risque de faire chavirer l’embarcation :
— Fandor, dit-il, que faites-vous l`a ?
— Vous le voyez, r'epliqua le journaliste, je me prom`ene en mer.
L’officier s’alarma :
— Que signifie cette plaisanterie ?
— Ca n’est pas une plaisanterie, c’est la pure v'erit'e. Il y a quelques jours, monsieur Ivan Ivanovitch, j’'etais votre h^ote dans une superbe baleini`ere men'ee par six marins de l’'Etat russe. Mon navire est moins luxueux que le v^otre, mais la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a, et c’est tr`es volontiers que je vous offre cette hospitalit'e.
— Pardon, intervint Bouzille qui 'ecoutait la conversation tout en ramant avec peine, mais, monsieur Fandor, il 'etait convenu que monsieur donnerait dix francs.
Fandor foudroya du regard le maladroit chemineau, puis il reprit, s’adressant `a l’officier :
— Je suis d’ailleurs fort heureux de la circonstance qui me permet de me rencontrer avec vous.
Puis, abandonnant le ton de la plaisanterie :
— Mon commandant, il se passe des choses myst'erieuses, graves, 'epouvantables. Il importe de les tirer au clair, nous y sommes int'eress'es, vous et moi, de facon absolue. Voulez-vous m’aider et je vous aiderai ?
L’officier regardait Fandor avec m'efiance :
— Vous voulez dire, fit-il, que la fatalit'e s’acharne sur moi en ce moment et m’accable. Cela est exact, mais je tiens `a ajouter qu’en aucune facon je ne consentirai `a me m^eler, m^eme de loin, aux intrigues, aux aventures dont vous ^etes, vous et M. Juve, tant^ot les h'eros, tant^ot les victimes, dans tous les cas, les principaux acteurs.
— Ivan Ivanovitch, reprenait Fandor, il ne faut pas vous d'erober. Il faut me r'epondre sinc`erement. Vous avez menti tout `a l’heure, menti `a l’un de nous. Certes vous 'etiez avec moi lorsque je vous ai vu dans la galerie du Casino, la galerie Sud au bout de laquelle je me trouvais. Mais vous 'etiez avec Juve aussi quelques secondes avant ou quelques secondes apr`es, c’est indiscutable. R'epondez donc. Dites la v'erit'e ?
— Nous avons d'ej`a discut'e de cette question, monsieur, pendant des instants dont le souvenir m’est insupportable. Brisons l`a, je vous en prie. Au surplus, je suis d'ej`a fort en retard pour retourner `a mon bord et je vois que nous d'erivons. Voulez-vous me permettre de prendre la barre ?
Fandor `a ce moment, d’un signe imperceptible avait indiqu'e `a Bouzille qu’au lieu de pointer sur le large il convenait de ramer `a toute allure vers la c^ote, c’est-`a-dire de rebrousser chemin.