La main coup?e (Отрезанная рука)
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La domesticit'e d’Isabelle de Guerray 'etait trop pr'etentieuse et trop habitu'ee `a ses aises pour consentir `a habiter dans les mansardes qui constituaient le deuxi`eme 'etage de la villa.
Le personnel habitait donc une conciergerie b^atie `a l’entr'ee de la propri'et'e.
***
Ce soir-l`a, le soir qui succ'edait `a l’apr`es-midi qu’Isabelle de Guerray avait pass'e en compagnie de Louis Meynan sur la route de la Turbie, la demi-mondaine avait d^in'e seule, rapidement, puis 'etait remont'ee de bonne heure dans ses appartements, renvoyant ses gens dont elle n’avait que faire.
Mais au lieu de se coucher, Isabelle de Guerray 'etait pass'ee dans son cabinet de toilette.
La porte close et rideaux tir'es, ayant allum'e toutes les ampoules 'electriques de la pi`ece, elle s’'etait paisiblement d'ev^etue, puis livr'ee `a une toilette minutieuse. En jupon simplement, n’ayant sur le haut du corps qu’une chemise aux dentelles largement 'echancr'ees, Isabelle de Guerray consid'erait sans indulgence dans la vive lumi`ere de l’'electricit'e, les cruels ravages du temps. Face `a face avec son miroir, elle se rendait compte de la v'erit'e.
Elle n’en 'eprouvait pas une trop grande 'emotion, car elle appelait `a son secours tout un assortiment de fards et de pommades qui, dispos'es habilement et selon une progression savante, r'eussissaient le plus souvent `a lui rendre artificiellement l’'eclat de sa jeunesse, la fra^icheur de ses vingt ans. Si quelques rides f^acheuses plissaient par endroits la commissure de ses l`evres et faisait lourdement retomber ses paupi`eres, ses chairs 'etaient encore robustes et fermes. Isabelle de Guerray s’en assurait parfois en se plaquant les mains sur la poitrine, puis elle se souriait `a elle-m^eme :
La demi-mondaine avait tir'e ses cheveux `a la chinoise et fait un chignon provisoire au sommet du cr^ane. Apr`es avoir promen'e la ouate hydrophile humect'ee de pommade sur son visage, elle s’efforcait `a le s'echer, sans y toucher, rien qu’avec le courant d’air qu’elle d'eterminait avec un 'eventail.
Isabelle poudra ensuite ses bras, ses 'epaules et sa poitrine, puis elle prit le crayon bleu pour poser un reflet sombre sur le voisinage de ses sourcils, mettait un peu de rose dans les ailes de son nez. L’'el'egante alors s’arr^eta, contempla son oeuvre, et, satisfaite, jeta un coup d’oeil sur un cartel accroch'e au mur.
Isabelle de Guerray faisait une toilette minutieuse et pourtant elle ne comptait pas sortir, elle ne devait pas aller au Casino. Mais la demi-mondaine avait un rendez-vous, et un rendez-vous qui lui faisait battre le coeur…, un coeur tout neuf qu’elle se sentait dans la poitrine, un coeur de fillette, un coeur de pensionnaire.
`A l’instar en effet de Marion Delorme, qui se refaisait une virginit'e, Isabelle de Guerray pr'etendait inaugurer prochainement une existence nouvelle.
Elle attendait ce soir-l`a, vers onze heures ou minuit, la venue de celui qu’elle ne craignait point d’appeler d'esormais son « fianc'e ». Il 'etait convenu que Louis Meynan, sit^ot son service termin'e au Casino, viendrait la rejoindre et qu’ils prendraient leurs derni`eres dispositions avant de quitter Monaco.
Une grosse pr'eoccupation agitait en ce moment l’esprit de l’excellente femme.
Pour la premi`ere fois, elle allait recevoir Louis Meynan en t^ete `a t^ete. Elle serait seule avec lui, c’est elle qui r'epondrait `a son coup de sonnette, irait ouvrir la porte, le ferait monter dans ses appartements intimes qu’il ne connaissait pas encore, et o`u il s’installerait en amoureux avant d’y venir en ma^itre incontest'e.
Isabelle de Guerray se posait une question scabreuse, se demandant ce qu’il allait advenir `a la fin de cette soir'ee ?
Jusqu’alors, ses relations avec Louis Meynan avaient 'et'e d’une puret'e absolue, le caissier l’avait respect'ee comme une fianc'ee, mais allait-il en ^etre de m^eme et si Louis Meynan formulait trop nettement un d'esir, conviendrait-il de l’exaucer ?
C'ederait-elle, ne c'ederait-elle pas ?
Assur'ement peu importait `a sa pudeur, et si elle ne consultait que son coeur, elle n’h'esiterait pas `a dire « oui » `a la premi`ere requ^ete du fianc'e.
Mais sa raison lui sugg'erait d’opposer, le cas 'ech'eant, une vigoureuse r'esistance. Du moment qu’il s’agissait du mariage il fallait jouer le jeu jusqu’au bout.
Tandis qu’Isabelle de Guerray se livrait `a ces d'elicates r'eflexions, elle crut entendre un profond soupir.
— C’est lui, pensa-t-elle 'etourdiment, sans se demander comment le caissier aurait pu p'en'etrer dans la maison.
Puis, n’entendant plus rien, elle crut qu’elle avait 'et'e l’objet d’une illusion.
Par pr'ecaution, elle interrogea de nouveau son miroir pour s’assurer que sa beaut'e ne comportait aucun d'efaut et qu’elle pouvait recevoir son fianc'e sans risquer de lui inspirer de f^acheuses r'eflexions. Nouveau soupir.
Isabelle de Guerray n’en 'eprouva aucune inqui'etude, loin de l`a. Non seulement elle n’'etait pas peureuse, mais soudain, elle se souvenait que, vu la cl'emence de la temp'erature, la fen^etre de son cabinet de toilette 'etait rest'ee entreb^aill'ee derri`ere les rideaux baiss'es.
Et il lui vint cette id'ee qu’`a la mani`ere des amoureux romantiques, Louis Meynan s’'etait peut-^etre hiss'e par le balcon jusqu’au premier 'etage et que, comprimant les battements de son coeur, il attendait entre la fen^etre et le rideau l’instant propice pour s’introduire dans la pi`ece o`u Isabelle vaquait `a sa toilette.
Isabelle feignit ne pas s’^etre apercue de ce qu’on l’'epiait derri`ere ce rideau.
Encore quelques soins de toilette, puis, comme la discr'etion de Louis de Meynan se prolongeait peut-^etre un peu trop au gr'e de sa fianc'ee et que celle-ci ne le voyait point surgir de derri`ere les rideaux, Isabelle de Guerray, lentement, le sourire aux l`evres, les yeux 'etincelants, traversa d’un pas majestueux la pi`ece et s’approcha de la fen^etre.
Isabelle de Guerray 'etait alors une silhouette triomphante. Elle avait jet'e sur ses 'epaules un d'eshabill'e de dentelle qui lui seyait `a ravir et chauss'e ses pieds nus de mules de satin, d’une nuance d'elicate, assortie aux teintes ros'ees de sa chair.
Isabelle, de son bras rond et blanc, avec un geste gracieux qui mettait en valeur l’attache de son poignet et la finesse de ses doigts, souleva lentement le rideau, s’effacant `a demi.
Mais `a peine eut-elle fait ce geste qu’elle bondit en arri`ere en poussant un cri terrifi'e.
Isabelle de Guerray ne s’'etait pas tromp'ee, il y avait bien entre la fen^etre et le rideau quelqu’un, un homme, l’homme qui avait soupir'e, l’homme qui l’'epiait, depuis pr`es d’un quart d’heure.
Mais cet homme n’'etait pas Louis Meynan.