La main coup?e (Отрезанная рука)
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Et Bouzille, d’un air m'eprisant, surveillait le petit employ'e qui, 'emergeant d’un r'eduit obscur, examinait `a la lueur de la lampe fumeuse les papiers crasseux que lui tendait le prisonnier.
Il demanda ensuite aux agents en les regardant craintivement par-dessus ses lunettes :
— Vous avez un mandat d’arr^et ?
Les gardiens de la paix produisirent un document et, aussit^ot, le vieil employ'e, hochant la t^ete, appuya sur un timbre qui retentit au loin, dans la sonorit'e des couloirs vides.
Deux gardiens apparurent `a l’entr'ee du greffe et salu`erent.
Le vieux petit employ'e ordonna :
— Conduisez ce d'etenu, cellule 32 `a la 4e division.
Les ge^oliers aussit^ot saisirent Bouzille par l’'epaule et l’entra^in`erent dans les couloirs cependant que, demeur'es au greffe, les agents se faisaient donner d'echarge de leur prisonnier.
Bouzille, nullement intimid'e, avec une curiosit'e amus'ee, consid'erait le b^atiment qu’il allait d'esormais habiter pour une dur'ee ind'etermin'ee.
De temps `a autre il grommelait, lancant des coups d’oeil furtifs du c^ot'e de ses ge^oliers pour voir s’ils 'etaient d'ecid'es `a lier conversation :
— C’est pas mal ici. C’est chauff'e, c’est tranquille, ces messieurs de la direction ont l’air tr`es aimable.
Mais comme les ge^oliers ne bronchaient, pas affectant un air s'ev`ere, et pour montrer aussi qu’il venait de loin, qu’il avait beaucoup voyag'e, Bouzille ajoutait, parlant `a haute voix :
— C’est tout de m^eme moins bien qu’`a Paris et m^eme qu’`a Bruxelles. On dirait plut^ot une maison d’arr^et de province, comme celle de Lille, d’Avignon ou de La Rochelle.
Bouzille pensa tout bas :
— Pourvu que j’aie une bonne cellule et que je ne m’ennuie pas trop.
Le chemineau n’osait esp'erer qu’on lui donnerait un compagnon.
Aussi, lorsque les gardiens ouvrirent la porte de la cellule 32, le chemineau poussa-t-il un cri de joie :
La cellule 'etait `a deux places et d'ej`a quelqu’un s’y trouvait.
— Entrez l`a, dit le gardien. Vous serez vite jug'e ici, on ne fait pas beaucoup de pr'evention car les malfaiteurs sont rares, heureusement, et le tribunal ne tarde pas `a statuer sur leur sort. La plupart du temps on les expulse ou on les renvoie dans les prisons de France. Et t^achez de vous tenir tranquille, nous n’aimons pas le tapage.
Il ajouta, paternel et conciliant :
— Avez-vous mang'e, ce soir ?
— Ma foi, dit Bouzille, j’ai bien aval'e quelques radis en guise d’ap'eritif, mais il ne me d'eplairait pas de m’introduire une bonne soupe dans l’estomac.
— Il n’y a pas de soupe, fit le gardien, il y a des haricots, si vous en voulez.
— Va pour les haricots, dit Bouzille. Et il ajouta :
— C’est toujours la m^eme chose. Les prisons c’est comme les wagons-restaurants : on ne change jamais de menu. Par exemple, c’est moins cher pour la client`ele que dans les trains de luxe.
L’un des gardiens, qui s’'etait 'eloign'e pour aller chercher `a Bouzille sa marmite de l'egumes secs, revint au bout d’un instant.
Bouzille ne s’'etait pas encore avanc'e dans la cellule.
Lorsqu’il fut en possession de son d^iner et aussi de la cruche d’eau destin'ee `a le d'esalt'erer, deux tours de clef donn'es vigoureusement lui apprirent qu’il 'etait d'esormais incarc'er'e et d`es lors Bouzille se pr'eoccupa de lier conversation avec son compagnon :
— J’ai bien l’honneur, fit-il, de saluer monsieur et je dois dire `a monsieur que je m’appelle Bouzille, des fois qu’il aurait entendu parler de moi.
L’homme, qu’interpellait ainsi le chemineau se retournait d’une pi`ece et Bouzille en l’apercevant poussa un cri de stup'efaction.
— Ah, par exemple, s’'ecria-t-il, comme on se retrouve, mais c’est le signor Mario Isolino. Vrai, ca me fait plaisir de vous revoir. D'ecid'ement, il n’y a pas comme les prisons pour y retrouver les aminches.
Le bonneteur, apr`es avoir 'et'e surpris de cette brusque et cordiale apostrophe reconnut, lui aussi, son interlocuteur.
— Io souis bien content de vous voir, Bouzille, io souis bien content.
Le bonneteur expliqua au chemineau que depuis huit jours il se trouvait sur la paille humide du cachot, repr'esent'ee d’ailleurs par un parquet bien cir'e et un lit de sangle, un peu 'etroit, sans doute, mais propre et confortable.
Toutefois, Bouzille s’'evertuait en vain `a obtenir les confidences du bonneteur.
Celui-ci ne tenait pas `a raconter les motifs pour lesquels il avait 'et'e incarc'er'e et au surplus, il paraissait tellement soucieux, qu’'evidemment aucune autre id'ee nette et pr'ecise que celle qui le pr'eoccupait ne pouvait alimenter son esprit :
— Mario, insista cependant Bouzille qui d'esormais adoptait le tutoiement, Mario, tu me caches quelque chose, jamais je ne t’ai vu aussi lugubre.
Pris d’une crainte subite, le chemineau demanda :
— Est-ce que par hasard les gens d’ici sont s'ev`eres ou d'esagr'eables ? Est-ce qu’on vous fait des mis`eres ?
— Io souis ici comme le coq dedans la p^ate. Io souis plus heureux qu’un roi, dit Mario, mais io souis triste pour une autre raison.
— Laquelle ?
Mario Isolino se leva, mit un doigt sur sa bouche, puis myst'erieusement vint confier `a l’oreille du chemineau :
— Io souis oblig'e de m’'evader cette nouit.
— De t’'evader, s’'ecria Bouzille, mais c’est tr`es agr'eable.
— H'elas, prof'era le bonneteur, en levant les yeux au ciel et en joignant les mains dans une attitude de pri`ere d'esesp'er'ee, io souis z'epouvant'e `a cette id'ee car oune chose terrible m’attend apr`es mon 'evasion.
— Raconte.
Le r'ecit de Mario revenait `a ceci :
`A peine entrait-il en prison qu’il avait recu dans sa cellule la visite d’une dame appartenant, disait-elle, `a la Soci'et'e de Rel`evement des Criminels Endurcis. Elle 'etait autoris'ee `a visiter ceux-ci dans leurs cachots et `a leur prodiguer des principes de Morale et de Devoir destin'es `a faciliter leur r'ehabilitation.
Pendant quarante-huit heures, Mario Isolino avait d^u 'ecouter en silence des sermons 'edifiants, qui l’avaient fait b^ailler.