La main coup?e (Отрезанная рука)
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— Mon commandant ? commenca Juve,
— Monsieur ?
L’officier venait de se retourner d’un air d’indiff'erence. Il sourit en reconnaissant Juve dont il n’ignorait plus la qualit'e. Et tout de suite, tr`es aimable :
— Vous d'esirez me parler, monsieur ?
— Vous dire deux mots, vous poser une question.
— Eh bien, je suis `a vos ordres.
— Mon commandant, commenca le policier, je vous serais fort oblig'e de r'epondre nettement `a cette question dont je vous expliquerai l’importance par la suite. D’o`u venez-vous ? Oui ou non, reconnaissez-vous que vous 'etiez, il y a une demi-heure environ, dans la demeure du cheminot Bouzille ? dans le trou qu’il occupe le long de la falaise ?
Mais aux paroles de Juve une incompr'ehension absolue s’'etait peinte sur le visage d’Ivan Ivanovitch.
— Que diable me chantez-vous l`a ? demanda-t-il d’un ton fort calme. Qu’est-ce que c’est que ce chemineau Bouzille ? et ce trou de falaise ?
— Mais, commandant…
— Et pourquoi m’interrogez-vous ? Oh, monsieur Juve vous ^etes bien policier. Il vous faut, n’est-ce pas, co^ute que co^ute, faire des enqu^etes ? et vous tenez `a avoir l’emploi du temps de tous les personnages qui se trouvent actuellement dans la Principaut'e ? Je pourrais vous r'epondre que je n’ai rien `a faire avec vous. Mais soit, vous m’amusez, je ne demande pas mieux que de vous renseigner. D’o`u je viens ? mon Dieu, il y a une bonne heure que je suis au Casino, et avant de me trouver dans les salons de jeu j’'etais tout bonnement `a mon bord. Ces renseignements vous suffisent-ils ?
Juve ne put que hocher la t^ete.
Certes, `a ce moment, il e^ut donn'e beaucoup pour avoir le droit de crier `a cet homme :
« Vous mentez, il est possible que vous soyez ici depuis une heure, mais il y a une heure vous n’'etiez pas sur le Skobeleff, vous 'etiez chez Isabelle de Guerray, vous 'etiez en train d’assassiner cette malheureuse femme.
« Et ce n’est point la peine non plus de me soutenir que vous ignorez Bouzille : vous le connaissez parfaitement, tout comme vous connaissez parfaitement mon ami Fandor, mon ancien ami Fandor, car je ne veux plus consid'erer comme un ami celui qui s’est alli'e avec vous pour me tromper. »
Impossible. Il fallait s’incliner devant cette urbanit'e exquise.
Ne devait-il point avoir l’air d’admettre, en effet, qu’Ivan Ivanovitch se trouvait au Casino depuis le commencement de la soir'ee, et qu’auparavant il 'etait au milieu de ses hommes, sur son cuirass'e ?
Juve ouvrait la bouche pour r'epondre quelques mots insignifiants, lorsqu’un huissier `a cha^ine s’approcha d’Ivan Ivanovitch :
— Mon commandant, commencait l’employ'e, c’est encore moi qui reviens. La direction m’a dit qu’`a coup s^ur vous n’aviez point compris et qu’elle vous priait…
Ivan Ivanovitch qui s’'etait retourn'e vers l’huissier r'epondait de sa voix la plus tranquille :
— Bien, mon ami, que me voulez-vous ?
— Mais, mon commandant… c’est pour l’enveloppe.
— Quelle enveloppe ? donnez.
Ivan Ivanovitch prit des mains de l’huissier une grande enveloppe que, tranquillement, devant Juve, il 'ecorna d’un coup de l’index…
L’enveloppe 'etait bourr'ee de billets de banque.
Sans doute la direction du Casino, ne comprenant point pourquoi Ivan Ivanovitch n’avait point voulu accepter les billets de banque, avait-elle d'ecid'e d’insister ?
Juve, qui n’'etait pas au courant, n’en croyait pas ses yeux. Ivan Ivanovitch ne marquait aucun 'etonnement :
— Ah, parfaitement ! c’est tr`es bien. Vous direz merci `a qui vous envoie.
Et, d’un geste tout `a fait naturel, l’officier russe renferma dans son portefeuille l’enveloppe bourr'ee de billets…
Mais qu’est-ce que tout cela voulait dire ?
Juve, qui tout `a l’heure n’avait qu’une pens'ee : arr^eter au plus vite Ivan Ivanovitch, `a pr'esent, r'efl'echissait.
Il avait parfaitement apercu les billets bleus bourrant l’enveloppe, il se demandait pourquoi la direction du Casino envoyait une liasse pareille au commandant Ivan Ivanovitch.
Juve, toutefois, ne pouvait 'evidemment s’enqu'erir aupr`es de l’officier de l’explication de cet envoi. Il 'etait 'evident qu’Ivan Ivanovitch, le cas 'ech'eant, pouvait parfaitement lui r'epondre, bien que l’explication f^ut `a coup s^ur mensong`ere, que le Casino lui envoyait cet argent tout simplement parce qu’il l’avait d'epos'e `a la caisse en venant. Et `a cela Juve n’aurait rien eu `a dire.
— Mon commandant, reprit Juve, vous me pardonnerez de vous avoir pos'e tout `a l’heure la question indiscr`ete que vous savez ? En v'erit'e j’ignore…
Pour toute r'eponse, Ivan Ivanovitch se contenta de hausser les 'epaules.
— Bah, ca n’a aucune importance, et vous ^etes tout excus'e.
Puis il tourna les talons, fit mine de s’'eloigner.
Or, `a peine l’officier s’'etait-il 'ecart'e que Juve, `a la minute, regrettait la magnanimit'e dont il venait de faire preuve.
— Ce maudit Russe, songeait-il est en train de se moquer de moi. Il faut que je le force `a s’expliquer.
Et sans r'efl'echir plus avant, Juve se pr'ecipita sur les traces d’Ivan Ivanovitch.
26 – DE L’'EVASION AU GUET-APENS
Bouzille soliloquait :
— Si tant plus que ca va, si tant plus que c’est la m^eme chose. On a beau partir en voyage, changer de pays, passer du nord au sud, les prisons sont pareilles, elles se ressemblent toutes. Les voil`a bien les m^emes murs, b^atis en pierre meuli`ere, les toits pointus, les grandes chemin'ees qui montent vers le ciel et aussi les barreaux aux fen^etres qui vous enl`event toute id'ee de fiche le camp. Parbleu, maintenant que nous avons franchi la porte, je suis bien certain qu’il va falloir passer dans une esp`ece de tourniquet, histoire d’y retourner ses poches et d’y laisser un tas de signatures.
Le brave chemineau marchait pacifiquement entre deux gardiens de la paix qui, lentement, de leurs pas paisibles de montagnards, l’avaient conduit au fort Saint-Antoine, l’unique prison de la Principaut'e.
Sur les ordres de Juve, Bouzille avait 'et'e confi'e `a la police et imm'ediatement incarc'er'e.
Bouzille n’avait compris qu’une chose, c’est qu’il s’'etait mis dans un mauvais cas en encourant la col`ere de Juve, mais le bonhomme, lorsqu’il interrogeait sa conscience, 'etait oblig'e de reconna^itre qu’il n’y avait gu`ere eu moyen pour lui de faire autrement. Il se serait alors attir'e la haine de l’officier russe et n’aurait pas obtenu de la g'en'erosit'e de ce prisonnier les trois louis d’or qui tintaient joyeusement au fond de sa poche.
Certes, il allait en prison, mais cette petite fortune 'etait une consolation.
— Allons, Bouzille, avait d'eclar'e l’un des hommes qui le conduisaient, au moment o`u le petit groupe arrivait dans un bureau `a l’entr'ee de la prison, d'eclinez `a monsieur vos nom, pr'enoms et qualit'es, afin que l’on soit fix'e sur votre identit'e exacte.
— Je connais ca, fit Bouzille, cela se passe ici comme `a Paris. Seulement on est moins de monde et puis les bureaux ne sont pas aussi bien tenus qu’`a Fresnes ou `a la Sant'e.