Le magistrat cambrioleur (Служащий-грабитель)
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— Zut, pensa-t-elle, qu’il frappe donc tant qu’il voudra, moi je ne bouge pas, je ne veux rien savoir. Pour qu’il vienne encore me raser avec ses enqu^etes… Qu’il aille au diable, lui et sa bande.
J'er^ome Fandor, depuis le jour o`u, `a l’instruction conduite par le juge Morel, il avait manifest'e quelque sympathie `a la chanteuse que Juve avait amen'ee de force devant le magistrat, s’'etait appliqu'e `a entretenir des relations de bonne camaraderie avec Chonchon.
Le journaliste se disait que dans une affaire myst'erieuse comme celle qui le retenait `a Saint-Calais, il importait de se documenter d’une facon tr`es pr'ecise, non seulement sur les moeurs et les caract`eres des gens, mais encore sur les d'etails m^eme les plus intimes de leur existence.
Et Fandor, entrant peu `a peu dans l’intimit'e de la chanteuse, avait connu l’existence de la petite maison de Saint-Calais, o`u s’abritaient des amours clandestines. Puis, gagnant les bonnes gr^aces de la jeune femme et r'eussissant `a la convaincre qu’il ne lui demanderait point un jour ses faveurs, il avait obtenu d’^etre tr`es camarade avec elle, et tous deux, amus'es du c^ot'e romanesque de la chose, avaient d'ecid'e que chaque fois que Fandor voudrait venir bavarder avec Chonchon, il n’aurait qu’`a frapper trois coups `a la porte, la jeune femme aussit^ot viendrait lui ouvrir, `a la condition naturellement qu’elle f^ut chez elle.
Ce soir-l`a, Fandor avait d'ecid'e d’aller rendre visite `a Chonchon. Il lui avait sembl'e que l’apr`es-midi la jeune femme, dont le visage 'etait dissimul'e sous une 'epaisse voilette, avait travers'e la ville comme si elle venait de la gare, et s’'etait dirig'ee vers son habitation.
Fandor fut donc 'etonn'e de voir qu’on ne lui r'epondait pas.
— C’est 'etonnant, murmura-t-il, j’aurais jur'e que Chonchon 'etait `a Saint-Calais.
Et d’autres d'etails lui revenant `a l’esprit. Il n’h'esitait plus `a se convaincre que c’'etait bien Chonchon qu’il avait vue l’apr`es-midi m^eme traverser Saint-Calais. Fandor n’imaginait pas un seul instant que la jeune femme p^ut ne point vouloir le recevoir. Quel motif aurait-elle pour lui fermer ainsi sa porte ?
Au bout d’un quart d’heure, apr`es avoir insist'e plus m^eme que de raison, Fandor se retira, rentra `a l’h^otel o`u il avait pris pension.
Le journaliste ne tarda pas `a se mettre au lit, prit un livre avant de s’endormir, mais sa pens'ee 'etait sans cesse distraite. Fandor ne pouvait s’emp^echer de ressasser :
— C’est extraordinaire, 'etonnant, j’aurais jur'e que Chonchon 'etait ce soir `a Saint-Calais et que, par suite, elle serait chez elle. Or, il n’y a pas de doute, c’est bien elle que j’ai vu arriver, mais il est certain aussi qu’elle ne couche pas cette nuit dans sa maison.
Tandis que Fandor s’endormait et que Chonchon demeurait 'etendue sur son canap'e, finissant, elle aussi par se laisser surprendre au milieu de son salon par l’engourdissement du sommeil, `a quelques kilom`etres de Saint-Calais, sur la route de Bess'e-sur-Braye, un homme avait surgi de la for^et. Il avait une attitude terrifi'ee, levait les bras au ciel, balbutiant des paroles entrecoup'ees, donnant, en un mot, tous les signes ext'erieurs d’une agitation violente.
Au moment o`u il arrivait sur la route, une voiture attel'ee d’un cheval passa.
L’homme se pr'ecipita devant le v'ehicule et, affol'e, s’'ecria :
— Arr^etez, arr^etez, au secours.
17 – UN CADAVRE DANS LA FOR^ET
Sous la conduite de l’obligeant voiturier, qui, aux initiales de sa valise, l’avait « reconnu », Fant^omas, 'emu par ce dernier incident, se dirigea vers la sortie de la gare.
« C’est l’affaire d’une demi-heure », venait d’annoncer le voiturier, « et vous serez chez vous ».
Fant^omas, qui pensait arriver dans un pays totalement inconnu pour lui, dans un pays o`u nul ne l’attendait, se voyait, par le fait m^eme de son crime, embarqu'e dans une suite de quiproquos qui pouvaient devenir graves.
Boulevers'e d'ej`a par l’incident du contr^oleur de chemin de fer lui demandant `a v'erifier son billet, alors qu’il ne s’y attendait pas, Fant^omas n’avait point song'e au moment o`u le voiturier l’abordait, o`u l’homme le « reconnaissait », `a feindre la surprise, `a nier qu’il 'etait celui pour qui on le prenait.
— Maintenant, songeait-il, il est trop tard. J’ai eu l’air d’accepter les propositions de ce bonhomme, je ne peux plus les rejeter. Je suis engag'e dans une aventure dont il ne m’est plus permis de sortir par la ruse. On verra si la force peut m’aider.
Telle 'etait en effet la sinistre accoutumance au meurtre de l’^ame du bandit qu’`a toutes les questions Fant^omas entrevoyait deux solutions :
Ou il tirait parti des circonstances en inventant quelque ruse subtile, ou il avait recours `a la force. Il faisait de la Mort son alli'ee, tuait sans piti'e, sans merci, sans h'esitation d’aucune sorte, ceux qui se trouvaient sur sa route et qui 'etaient susceptibles de lui ^etre occasion d’une g^ene ou d’un ennui. C’est dans cet 'etat d’esprit, songeant d'ej`a que l’assassinat du voiturier s’imposait, que Fant^omas monta dans la carriole. Cependant, l’homme qui le guidait paraissait un joyeux vivant, toujours de bonne humeur, dou'e d’un de ces temp'eraments actifs qui aiment `a se multiplier, `a rendre service autant pour obliger autrui que pour trouver une occasion de se remuer, de d'epenser leur 'energie.
— Et comme ca, demandait-il, tout en faisant tourner son cheval qu’il avait pris par la bride, et comme ca, vous n’aviez pas de gros bagages ? Non ? Ou sans doute, alors, vous pensez les faire prendre demain matin par l’omnibus de l’h^otel ? Dame, sur ma carriole, je serais bien g^en'e pour vous mettre une grosse malle. Ici, on n’a pas de bonnes voitures, les chemins sont trop mauvais. Ah, ma foi, ca va vous changer de Mont-de-Marsan, peut-^etre bien ?
Les dents serr'ees, faisant un effort pour r'epondre au verbiage du bavard, Fant^omas se borna `a r'epliquer :
— Eh oui, un peu.
— Ah c`a, se demandait au m^eme moment l’extraordinaire bandit, qu’est-ce que tout cela signifie ? Cet homme a l’air de savoir parfaitement d’o`u je viens. Il me parle de Mont-de-Marsan, donc il me prend pour quelqu’un venant de Mont-de-Marsan. L’individu que j’ai tu'e tout `a l’heure devait arriver de l`a-bas ? Hum, c’est bizarre. Comment cela va-t-il finir ? Vais-je pouvoir me tirer encore une fois indemne du pi`ege imb'ecile o`u je suis tomb'e ?
Brusquement, Fant^omas se sentait pris d’une sorte d’agacement, d’une v'eritable col`ere contre lui-m^eme.
— J’ai agi comme un 'etourdi, pensait-il, en prenant les apparences, la personnalit'e du cadavre que j’ai fait, sans m’^etre au pr'ealable renseign'e sur ce qu’'etait ce bonhomme. `A la rigueur, je puis admettre qu’un voiturier se trompe sur ma personnalit'e, mais, tout `a l’heure, cet homme m’annoncait qu’il me conduisait « chez moi ». Qu’est-ce que c’est que ce « chez moi ». Quelle t^ete vais-je faire si, par hasard, j’y trouve de soi-disant parents, une femme, des enfants peut-^etre ?