ЖАНРЫ

Французский с любовью. Тристан и Изольда / Le roman de Tristan et Iseut

Бакаева С. А.

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Mais Tristan, ranim'e par la chaleur de l’eau et la force des aromates, la regardait, et songeant qu’il avait conquis la Reine aux cheveux d’or, se mit `a sourire. Iseut le remarqua et se dit : « Pourquoi cet 'etranger a-t-il souri ? Ai-je rien fait qui ne convienne pas ? Ai-je n'eglig'e l’un des services qu’une jeune fille doit rendre `a son h^ote ? Oui, peut-^etre a-t-il ri parce que j’ai oubli'e de parer ses armes ternies par le venin. »

Elle vint donc l`a o`u l’armure de Tristan 'etait d'epos'ee : « Ce heaume est de bon acier, pensa-t-elle, et ne lui faillira pas au besoin. Et ce haubert est fort, l'eger, bien digne d’^etre port'e par un preux. » Elle prit l’'ep'ee par la poign'ee : « Certes, c’est l`a une belle 'ep'ee, et qui convient `a un hardi baron. » Elle tire du riche fourreau, pour l’essuyer, la lame sanglante. Mais elle voit qu’elle est largement 'ebr'ech'ee. Elle remarque la forme de l’entaille : ne serait-ce point la lame qui s’est bris'ee dans la t^ete du Morholt ? Elle h'esite, regarde encore, veut s’assurer de son doute. Elle court `a la chambre o`u elle gardait le fragment d’acier retir'e nagu`ere du cr^ane du Morholt. Elle joint le fragment `a la br`eche ; `a peine voyait-on la trace de la brisure. Alors elle se pr'ecipita vers Tristan, et, faisant tournoyer sur la t^ete du bless'e la grande 'ep'ee, elle cria : « Tu es Tristan de Loonnois, le meurtrier du Morholt, mon cher oncle. Meurs donc `a ton tour ! »

Tristan fit effort pour arr^eter son bras ; vainement ; son corps 'etait perclus, mais son esprit restait agile. Il parla donc avec adresse : « Soit, je mourrai ; mais pour t’'epargner les longs repentirs, 'ecoute. Fille de roi, sache que tu n’as pas seulement le pouvoir, mais le droit de me tuer. Oui, tu as droit sur ma vie, puisque deux fois tu me l’as conserv'ee et rendue. Une premi`ere fois, nagu`ere, j’'etais le jongleur bless'e que tu as sauv'e quand tu as chass'e de son corps le venin dont l’'epieu du Morholt l’avait empoisonn'e. Ne rougis pas, jeune fille, d’avoir gu'eri ces blessures ; ne les avais-je pas recues en loyal combat ? ai-je tu'e le Morholt en trahison ? ne m’avait-il pas d'efi'e ? ne devais-je pas d'efendre mon corps ? Pour la seconde fois, en m’allant chercher au mar'ecage, tu m’as sauv'e. Ah ! c’est pour toi, jeune fille, que j’ai combattu le dragon… Mais laissons ces choses : je voulais te prouver seulement que, m’ayant par deux fois d'elivr'e du p'eril de la mort, tu as droit sur ma vie. Tue-moi donc, si tu penses y gagner louange et gloire. Sans doute, quand tu seras couch'ee entre les bras du preux s'en'echal, il te sera doux de songer `a ton h^ote bless'e, qui avait risqu'e sa vie pour te conqu'erir et t’avait conquise, et que tu auras tu'e sans d'efense dans ce bain. » Iseut s’'ecria : « J’entends merveilleuses paroles. Pourquoi le meurtrier du Morholt a-t-il voulu me conqu'erir ? Ah ! sans doute, comme le Morholt avait jadis tent'e de ravir sur sa nef les jeunes filles de Cornouailles, `a ton tour, par belles repr'esailles, tu as fait cette vantance d’emporter comme ta serve celle que le Morholt ch'erissait entre les jeunes filles… – Non, fille de roi, dit Tristan. Mais un jour deux hirondelles ont vol'e jusqu’`a Tintagel pour y porter l’un de tes cheveux d’or. J’ai cru qu’elles venaient m’annoncer paix et amour. C’est pourquoi je suis venu te qu'erir par del`a la mer. C’est pourquoi j’ai affront'e le monstre et son venin. Vois ce cheveu cousu parmi les fils d’or de mon bliaut ; la couleur des fils d’or a pass'e : l’or du cheveu ne s’est pas terni. » Iseut rejeta la grande 'ep'ee et prit en mains le bliaut de Tristan. Elle y vit le cheveu d’or et se tut longuement ; puis elle baisa son h^ote sur les l`evres en signe de paix et le rev^etit de riches habits.

Au jour de l’assembl'ee des barons, Tristan envoya secr`etement vers sa nef Perinis, le valet d’Iseut, pour mander `a ses compagnons de se rendre `a la cour, par'es comme il convenait aux messagers d’un riche roi : car il esp'erait atteindre ce jour m^eme au terme de l’aventure. Gorvenal et les cent chevaliers se d'esolaient depuis quatre jours d’avoir perdu Tristan ; ils se r'ejouirent de la nouvelle.

Un `a un, dans la salle o`u d'ej`a s’amassaient sans nombre les barons d’Irlande, ils entr`erent, s’assirent `a la file sur un m^eme rang, et les pierreries ruisselaient au long de leurs riches v^etements d’'ecarlate, de cendal et de pourpre. Les Irlandais disaient entre eux : « Quels sont ces seigneurs magnifiques ? Qui les conna^it ? Voyez ces manteaux somptueux, par'es de zibeline et d’orfroi ! Voyez `a la pomme des 'ep'ees, au fermail des pelisses, chatoyer les rubis, les b'eryls, les 'emeraudes et tant de pierres que nous ne savons nommer ! Qui donc vit jamais splendeur pareille ? D’o`u viennent ces seigneurs ? `A qui sont-ils ? » Mais les cent chevaliers se taisaient et ne se mouvaient de leurs si`eges pour nul qui entr^at.

Quand le roi d’Irlande fut assis sous le dais, le s'en'echal Aguynguerran le Roux offrit de prouver par t'emoins et de soutenir par bataille qu’il avait tu'e le monstre et qu’Iseut devait lui ^etre livr'ee.

Alors Iseut s’inclina devant son p`ere, et dit : « Roi, un homme est l`a, qui pr'etend convaincre votre s'en'echal de mensonge et de f'elonie. `A cet homme pr^et `a prouver qu’il a d'elivr'e votre terre du fl'eau et que votre fille ne doit pas ^etre abandonn'ee `a un couard, promettez-vous de pardonner ses torts anciens, si grands soient-ils, et de lui accorder votre paix et votre merci ? ».

Le roi y pensa et ne se h^atait pas de r'epondre. Mais ses barons cri`erent en foule : « Octroyez-le, sire ! octroyez-le ! » Le roi dit : « Et je l’octroie ! »

Mais Iseut s’agenouilla `a ses pieds : « P`ere, donnez-moi d’abord le baiser de merci et de paix, en signe que vous le donnerez pareillement `a cet homme ! ». Quand elle eut recu le baiser, elle alla chercher Tristan et le conduisit par la main dans l’assembl'ee. `A sa vue, les cent chevaliers se lev`erent `a la fois, le salu`erent les bras en croix sur la poitrine, se rang`erent `a ses c^ot'es et les Irlandais virent qu’il 'etait leur seigneur. Mais plusieurs le reconnurent alors, et un grand cri retentit : « C’est Tristan de Loonnois, c’est le meurtrier du Morholt ! ».

Les 'ep'ees nues brill`erent et des voix furieuses r'ep'etaient : « Qu’il meure ! » Mais Iseut s’'ecria : « Roi, baise cet homme sur la bouche, ainsi que tu l’as promis ! » Le roi le baisa sur la bouche, et la clameur s’apaisa.

Alors Tristan montra la langue du dragon, et offrit la bataille au s'en'echal qui n’osa l’accepter et reconnut son forfait. Puis Tristan parla ainsi : « Seigneurs, j’ai tu'e le Morholt, mais j’ai franchi la mer pour vous offrir belle amendise. Afin de racheter le m'efait [26] , j’ai mis mon corps en p'eril de mort et je vous ai d'elivr'es du monstre, et voici que j’ai conquis Iseut la Blonde, la belle. L’ayant conquise, je l’emporterai donc sur ma nef. Mais, afin que par les terres d’Irlande et de Cornouailles se r'epande non plus la haine, mais l’amour, sachez que le roi Marc, mon cher seigneur, l’'epousera. Voyez ici cent chevaliers de haut parage pr^ets `a jurer sur les reliques des saints que le roi Marc vous mande paix et amour, que son d'esir est d’honorer Iseut comme sa ch`ere femme 'epous'ee, et que tous les hommes de Cornouailles la serviront comme leur dame et leur reine. » On apporta les corps saints `a grand’joie, et les cent chevaliers jur`erent qu’il avait dit v'erit'e.

26

Afin de racheter le m'efait… – Чтобы искупить свою вину…

Le roi prit Iseut par la main et demanda `a Tristan s’il la conduirait loyalement `a son seigneur. Devant ses cent chevaliers et devant les barons d’Irlande, Tristan le jura. Iseut la Blonde fr'emissait de honte et d’angoisse.

Ainsi, Tristan, l’ayant conquise, la d'edaignait ; le beau conte du Cheveu d’or n’'etait que mensonge, et c’est `a un autre qu’il la livrait… Mais le roi posa la main droite d’Iseut dans la main droite de Tristan, et Tristan la retint en signe qu’il se saisissait d’elle, au nom du roi de Cornouailles.

Ainsi, pour l’amour du roi Marc, par la ruse et par la force, Tristan accomplit la qu^ete de la Reine aux cheveux d’or.

IV

Le philtre

Quand le temps approcha de remettre Iseut aux chevaliers de Cornouailles, sa m`ere recueillit des herbes, des fleurs et des racines, les m^ela dans du vin, et brassa un breuvage puissant. L’ayant achev'e par science et magie, elle le versa dans un coutret et dit secr`etement `a Brangien : « Fille, tu dois suivre Iseut au pays du roi Marc, et tu l’aimes d’amour fid`ele. Prends donc ce coutret de vin et retiens mes paroles. Cache-le de telle sorte que nul oeil ne le voie et que nulle l`evre ne s’en approche. Mais quand viendront la nuit nuptiale et l’instant o`u l’on quitte les 'epoux, tu verseras ce vin herb'e dans une coupe et tu la pr'esenteras, pour qu’ils la vident ensemble, au roi Marc et `a la reine Iseut. Prends garde, ma fille, que seuls ils puissent go^uter ce breuvage. Car telle est sa vertu : ceux qui en boiront ensemble s’aimeront de tous leurs sens et de toute leur pens'ee, `a toujours, dans la vie et dans la mort. »

Brangien promit `a la reine qu’elle ferait selon sa volont'e.

La nef, tranchant les vagues profondes, emportait Iseut. Mais, plus elle s’'eloignait de la terre d’Irlande, plus tristement la jeune fille se lamentait. Assise sous la tente o`u elle s’'etait renferm'ee avec Brangien, sa servante, elle pleurait au souvenir de son pays. O`u ces 'etrangers l’entra^inaient-ils ? Vers qui ? Vers quelle destin'ee ? Quand Tristan s’approchait d’elle et voulait l’apaiser par de douces paroles, elle s’irritait, le repoussait, et la haine gonflait son coeur. Il 'etait venu, lui le ravisseur, lui le meurtrier du Morholt ; il l’avait arrach'ee par ses ruses `a sa m`ere et `a son pays ; il n’avait pas daign'e la garder pour lui-m^eme, et voici qu’il l’emportait, comme sa proie, sur les flots, vers la terre ennemie ! « Ch'etive ! disait-elle, maudite soit la mer qui me porte ! Mieux aimerais-je mourir sur la terre o`u je suis n'ee que vivre l`a-bas !…».

Un jour, les vents tomb`erent, et les voiles pendaient d'egonfl'ees le long du m^at. Tristan fit atterrir dans une ^ile, et, lass'es de la mer, les cent chevaliers de Cornouailles et les mariniers descendirent au rivage. Seule Iseut 'etait demeur'ee sur la nef, et une petite servante. Tristan vint vers la reine et t^achait de calmer son coeur. Comme le soleil br^ulait et qu’ils avaient soif, ils demand`erent `a boire. L’enfant chercha quelque breuvage, tant qu’elle d'ecouvrit le coutret confi'e `a Brangien par la m`ere d’Iseut. « J’ai trouv'e du vin ! » leur cria-t-elle. Non, ce n’'etait pas du vin : c’'etait la passion, c’'etait l’^apre joie et l’angoisse sans fin, et la mort. L’enfant remplit un hanap et le pr'esenta `a sa ma^itresse. Elle but `a longs traits, puis le tendit `a Tristan, qui le vida.

`A cet instant, Brangien entra et les vit qui se regardaient en silence, comme 'egar'es et comme ravis. Elle vit devant eux le vase presque vide et le hanap. Elle prit le vase, courut `a la poupe, le lanca dans les vagues et g'emit : « Malheureuse ! maudit soit le jour o`u je suis n'ee et maudit le jour o`u je suis mont'ee sur cette nef ! Iseut, amie, et vous, Tristan, c’est votre mort que vous avez bue ! »

De nouveau la nef cinglait vers Tintagel. Il semblait `a Tristan qu’une ronce vivace, aux 'epines aigu"es, aux fleurs odorantes, poussait ses racines dans le sang de son coeur et par de forts liens enlacait au beau corps d’Iseut son corps et toute sa pens'ee, et tout son d'esir. Il songeait : « Andret, Denoalen, Guenelon, et Gondo"ine, f'elons qui m’accusiez de convoiter la terre du roi Marc, ah ! je suis plus vil encore, et ce n’est pas sa terre que je convoite ! Bel oncle, qui m’avez aim'e orphelin avant m^eme de reconna^itre le sang de votre soeur Blanchefleur, vous qui me pleuriez tendrement, tandis que vos bras me portaient jusqu’`a la barque sans rames ni voile, bel oncle, que n’avez-vous, d`es le premier jour, chass'e l’enfant errant venu pour vous trahir ? Ah ! qu’ai-je pens'e ? Iseut est votre femme, et moi votre vassal. Iseut est votre femme, et moi votre fils. Iseut est votre femme et ne peut pas m’aimer ».

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