Французский с любовью. Тристан и Изольда / Le roman de Tristan et Iseut
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Il ordonne qu’on allume le feu et qu’on aille qu'erir au ch^ateau Tristan d’abord. Les 'epines flambent, tous se taisent, le roi attend.
Les valets ont couru jusqu’`a la chambre o`u les amants sont 'etroitement gard'es. Ils entra^inent Tristan par ses mains li'ees de cordes. Par Dieu ! ce fut vilenie de l’entraver ainsi ! Il pleure sous l’affront ; mais de quoi lui servent ses larmes ? On l’emm`ene honteusement ; et la reine s’'ecrie, presque folle d’angoisse : « ^Etre tu'ee, ami, pour que vous soyez sauv'e, ce serait grande joie ! ».
Les gardes et Tristan descendent hors de la ville, vers le b^ucher. Mais, derri`ere eux, un cavalier se pr'ecipite, les rejoint, saute `a bas du destrier encore courant : c’est Dinas, le bon s'en'echal. Au bruit de l’aventure, il s’en venait de son ch^ateau de Lidan, et l’'ecume, la sueur et le sang ruisselaient aux flancs de son cheval : « Fils, je me h^ate vers le plaid du roi. Dieu m’accordera peut-^etre d’y ouvrir tel conseil qui vous aidera tous deux ; d'ej`a il me permet du moins de te servir par une menue courtoisie. Amis, dit-il aux valets, je veux que vous le meniez sans ces entraves, – et Dinas trancha les cordes honteuses ; – s’il essayait de fuir, ne tenez-vous pas vos 'ep'ees ? »
Il baise Tristan sur les l`evres, remonte en selle, et son cheval l’emporte.
Or, 'ecoutez comme le seigneur Dieu est plein de piti'e. Lui, qui ne veut pas la mort du p'echeur, il recut en gr'e les larmes et la clameur des pauvres gens qui le suppliaient pour les amants tortur'es. Pr`es de la route o`u Tristan passait, au fa^ite d’un roc et tourn'ee vers la bise, une chapelle se dressait sur la mer. Le mur du chevet 'etait pos'e au ras d’une falaise, haute, pierreuse, aux escarpements aigus ; dans l’abside, sur le pr'ecipice, 'etait une verri`ere, oeuvre habile d’un saint. Tristan dit `a ceux qui le menaient : « Seigneurs, voyez cette chapelle ; permettez que j’y entre. Ma mort est prochaine, je prierai Dieu qu’il ait merci de moi, qui l’ai tant offens'e. Seigneurs, la chapelle n’a d’autre issue que celle-ci ; chacun de vous tient son 'ep'ee ; vous savez bien que je ne puis passer que par cette porte, et quand j’aurai pri'e Dieu, il faudra bien que je me remette entre vos mains ! ». L’un des gardes dit : « Nous pouvons bien le lui permettre ».
Ils le laiss`erent entrer. Il court par la chapelle, franchit le choeur, parvient `a la verri`ere de l’abside, saisit la fen^etre, l’ouvre et s’'elance… Plut^ot cette chute que la mort sur le b^ucher, devant telle assembl'ee ! Mais sachez, seigneurs, que Dieu lui fit belle merci ; le vent se prend en ses v^etements, le soul`eve, le d'epose sur une large pierre au pied du rocher. Les gens de Cornouailles appellent encore cette pierre le « Saut de Tristan ». Et devant l’'eglise les autres l’attendaient toujours. Mais pour n'eant, car c’est Dieu maintenant qui l’a pris en sa garde. Il fuit : le sable meuble croule sous ses pas. Il tombe, se retourne, voit au loin le b^ucher : la flamme bruit, la fum'ee monte. Il fuit.
L’'ep'ee ceinte, `a bride abattue, Gorvenal s’'etait 'echapp'e de la cit'e : le roi l’aurait fait br^uler en place de son seigneur. Il rejoignit Tristan sur la lande, et Tristan s’'ecria : « Ma^itre ! Dieu m’a accord'e sa merci. Ah ! ch'etif, `a quoi bon ? Si je n’ai Iseut, rien ne me vaut. Que ne me suis-je plut^ot bris'e dans ma chute ! J’ai 'echapp'e, Iseut, et l’on va te tuer. On la br^ule pour moi ; pour elle je mourrai aussi ».
Gorvenal lui dit : « Beau sire, prenez r'econfort, n’'ecoutez pas la col`ere. Voyez ce buisson 'epais, enclos d’un large foss'e ; cachons-nous l`a : les gens passent nombreux sur cette route ; ils nous renseigneront, et si l’on br^ule Iseut, fils, je jure par Dieu, le fils de Marie, de ne jamais coucher sous un toit jusqu’au jour o`u nous l’aurons veng'ee. – Beau ma^itre, je n’ai pas mon 'ep'ee. – La voici, je te l’ai apport'ee. – Bien, ma^itre ; je ne crains plus rien, fors Dieu. – Fils, j’ai encore sous ma gonelle telle chose qui te r'ejouira : ce haubert solide et l'eger, qui pourra te servir. – Donne, beau ma^itre. Par ce Dieu en qui je crois, je vais maintenant d'elivrer mon amie. – Non, ne te h^ate point, dit Gorvenal. Dieu sans doute te r'eserve quelque plus s^ure vengeance. Songe qu’il est hors de ton pouvoir d’approcher du b^ucher ; les bourgeois l’entourent et craignent le roi : tel voudrait bien ta d'elivrance, qui, le premier, te frappera. Fils, on dit bien : Folie n’est pas prouesse. Attends… ».
Or, quand Tristan s’'etait pr'ecipit'e de la falaise, un pauvre homme de la gent menue l’avait vu se relever et fuir. Il avait couru vers Tintagel et s’'etait gliss'e jusqu’en la chambre d’Iseut : « Reine, ne pleurez plus. Votre ami s’est 'echapp'e ! – Dieu, dit-elle, en soit remerci'e ! Maintenant, qu’ils me lient ou me d'elient, qu’ils m’'epargnent ou qu’ils me tuent, je n’en ai plus souci ! »
Or, les f'elons avaient si cruellement serr'e les cordes de ses poignets que le sang jaillissait. Mais souriante, elle dit : « Si je pleurais pour cette souffrance, alors qu’en sa bont'e Dieu vient d’arracher mon ami `a ces f'elons, certes, je ne vaudrais gu`ere ! ».
Quand la nouvelle parvint au roi que Tristan s’'etait 'echapp'e par la verri`ere, il bl^emit de courroux et commanda `a ses hommes de lui amener Iseut. On l’entra^ine ; hors de la salle, sur le seuil, elle appara^it ; elle tend ses mains d'elicates, d’o`u le sang coule. Une clameur monte par la rue : « O Dieu, piti'e pour elle ! Reine franche, reine honor'ee, quel deuil ont jet'e sur cette terre ceux qui vous ont livr'ee ! Mal'ediction sur eux ! ».
La reine est tra^in'ee jusqu’au b^ucher d’'epines, qui flambe. Alors, Dinas, seigneur de Lidan, se laissa choir aux pieds du roi : « Sire, 'ecoute-moi ; je t’ai servi longuement, sans vilenie, en loyaut'e, sans en retirer nul profit : car il n’est pas un pauvre homme, ni un orphelin, ni une vieille femme, qui me donnerait un denier de ta s'en'echauss'ee que j’ai tenue toute ma vie. En r'ecompense, accorde-moi que tu recevras la reine `a merci. Tu veux la br^uler sans jugement : c’est forfaire, puisqu’elle ne reconna^it pas le crime dont tu l’accuses. Songes-y, d’ailleurs. Si tu br^ules son corps, il n’y aura plus de s^uret'e sur ta terre : Tristan s’est 'echapp'e ; il conna^it bien les plaines, les bois, les gu'es, les passages, et il est hardi. Certes, tu es son oncle, et il ne s’attaquera pas `a toi ; mais tous les barons, tes vassaux, qu’il pourra surprendre, il les tuera ».
Et les quatre f'elons p^alissent `a l’entendre : d'ej`a ils voient Tristan embusqu'e, qui les guette. « Roi, dit le s'en'echal, s’il est vrai que je t’ai bien servi toute ma vie, livre-moi Iseut ; je r'epondrai d’elle comme son garde et son garant. » Mais le roi prit Dinas par la main et jura par le nom des saints qu’il ferait imm'ediate justice. Alors Dinas se releva : « Roi, je m’en retourne `a Lidan, et je renonce `a votre service ».
Iseut lui sourit tristement. Il monte sur son destrier et s’'eloigne, marri et morne, le front baiss'e. Iseut se tient debout devant la flamme. La foule, `a l’entour, crie, maudit le roi, maudit les tra^itres. Les larmes coulent le long de sa face. Elle est v^etue d’un 'etroit bliaut gris, o`u court un filet d’or menu ; un fil d’or est tress'e dans ses cheveux, qui tombent jusqu’`a ses pieds. Qui pourrait la voir si belle sans la prendre en piti'e aurait un coeur de f'elon. Dieu ! comme ses bras sont 'etroitement li'es !
Or, cent l'epreux, d'eform'es, la chair rong'ee et toute blanch^atre, accourus sur leurs b'equilles au claquement des cr'ecelles, se pressaient devant le b^ucher, et, sous leurs paupi`eres enfl'ees leurs yeux sanglants jouissaient du spectacle. Yvain, le plus hideux des malades, cria au roi d’une voix aigu"e : « Sire, tu veux jeter ta femme en ce brasier ; c’est bonne justice, mais trop br`eve. Ce grand feu l’aura vite br^ul'ee, ce grand vent aura vite dispers'e sa cendre. Et, quand cette flamme tombera tout `a l’heure, sa peine sera finie. Veux-tu que je t’enseigne pire ch^atiment, en sorte qu’elle vive, mais `a grand d'eshonneur, et toujours souhaitant la mort ? Roi, le veux-tu ? ».
Le roi r'epondit : « Oui, la vie pour elle, mais `a grand d'eshonneur et pire que la mort… Qui m’enseignera un tel supplice, je l’en aimerai mieux. – Sire, je te dirai donc bri`evement ma pens'ee. Vois, j’ai l`a cent compagnons. Donne-nous Iseut, et qu’elle nous soit commune ! Le mal attise nos d'esirs. Donne-la `a tes l'epreux, jamais dame n’aura fait pire fin. Vois, nos haillons sont coll'es `a nos plaies qui suintent. Elle qui, pr`es de toi, se plaisait aux riches 'etoffes fourr'ees de vair, aux joyaux, aux salles par'ees de marbre, elle qui jouissait des bons vins, de l’honneur, de la joie, quand elle verra la cour de tes l'epreux, quand il lui faudra entrer sous nos taudis bas et coucher avec nous, alors Iseut la Belle, la Blonde, reconna^itra son p'ech'e et regrettera ce beau feu d’'epines ! ».
Le roi l’entend, se l`eve, et longuement reste immobile. Enfin, il court vers la reine et la saisit par la main. Elle crie : « Par piti'e, sire, br^ulez-moi plut^ot, br^ulez-moi! » Le roi la livre. Yvain la prend et les cent malades se pressent autour d’elle. A les entendre crier et glapir, tous les coeurs se fondent de piti'e ; mais Yvain est joyeux ; Iseut s’en va, Yvain l’emm`ene. Hors de la cit'e descend le hideux cort`ege. Ils ont pris la route o`u Tristan s’est embusqu'e. Gorvenal jette un cri : « Fils, que feras-tu ? Voici ton amie! ». Tristan pousse son cheval hors du fourr'e : « Yvain, tu lui as assez longtemps fait compagnie ; laisse-la maintenant si tu veux vivre! ». Mais Yvain d'egrafe son manteau. « Hardi, compagnons ! A vos b^atons ! A vos b'equilles ! C’est l’instant de montrer sa prouesse ! ».