Французский с любовью. Тристан и Изольда / Le roman de Tristan et Iseut
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Alors il fit beau voir les l'epreux rejeter leurs chapes, se camper sur leurs pieds malades, souffler, crier, brandir leurs b'equilles : l’un menace et l’autre grogne. Mais il r'epugnait `a Tristan de les frapper ; les conteurs pr'etendent que Tristan tua Yvain : c’est dire vilenie ; non, il 'etait trop preux pour occire telle engeance. Mais Gorvenal, ayant arrach'e une forte pousse de ch^ene, l’ass'ena sur le cr^ane d’Yvain ; le sang noir jaillit et coula jusqu’`a ses pieds difformes.
Tristan reprit la reine : d'esormais, elle ne sent plus nul mal. Il trancha les cordes de ses bras, et, quittant la plaine, ils s’enfonc`erent dans la for^et du Morois. L`a, dans les grands bois, Tristan se sent en s^uret'e comme derri`ere la muraille d’un fort ch^ateau.
Quand le soleil pencha, ils s’arr^et`erent au pied d’un mont ; la peur avait lass'e la reine ; elle reposa sa t^ete sur le corps de Tristan et s’endormit. Au matin, Gorvenal d'eroba `a un forestier son arc et deux fl`eches bien empenn'ees et barbel'ees et les donna `a Tristan, le bon archer, qui surprit un chevreuil et le tua. Gorvenal fit un amas de branches s`eches, battit le fusil, fit jaillir l’'etincelle et alluma un grand feu pour cuire la venaison ; Tristan coupa des branchages, construisit une hutte et la recouvrit de feuill'ee ; Iseut la joncha d’herbes 'epaisses. Alors, au fond de la for^et sauvage, commenca pour les fugitifs l’^apre vie, aim'ee pourtant.
IX
La for^et du Morois
Au fond de la for^et sauvage, `a grand ahan [44] , comme des b^etes traqu'ees, ils errent, et rarement osent revenir le soir au g^ite de la veille. Ils ne mangent que la chair des fauves et regrettent le go^ut du sel. Leurs visages amaigris se font bl^emes, leurs v^etements tombent en haillons, d'echir'es par les ronces. Ils s’aiment, ils ne souffrent pas.
Un jour, comme ils parcouraient ces grands bois qui n’avaient jamais 'et'e abattus, ils arriv`erent par aventure `a l’ermitage du fr`ere Ogrin.
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`a grand ahan – с большим трудом
Au soleil, sous un bois l'eger d’'erables, aupr`es de sa chapelle, le vieil homme, appuy'e sur sa b'equille, allait `a pas menus.
« Sire Tristan, s’'ecria-t-il, sachez quel grand serment ont jur'e les hommes de Cornouailles. Le roi a fait crier un ban par toutes les paroisses. Qui se saisira de vous recevra cent marcs d’or pour son salaire, et tous les barons ont jur'e de vous livrer mort ou vif. Repentez-vous, Tristan ! Dieu pardonne au p'echeur qui vient `a repentance. – Me repentir, sire Ogrin ? De quel crime ? Vous qui nous jugez, savez-vous quel boire nous avons bu sur la mer ? Oui, la bonne liqueur nous enivre, et j’aimerais mieux mendier toute ma vie par les routes et vivre d’herbes et de racines avec Iseut que, sans elle, ^etre roi d’un beau royaume. – Sire Tristan, Dieu vous soit en aide, car vous avez perdu ce monde-ci et l’autre. Le tra^itre `a son seigneur, on doit le faire 'ecarteler par deux chevaux, le br^uler sur un b^ucher, et l`a o`u sa cendre tombe, il ne cro^it plus d’herbe et le labour reste inutile ; les arbres, la verdure y d'ep'erissent. Tristan, rendez la reine `a celui qu’elle a 'epous'e selon la loi de Rome ! – Elle n’est plus `a lui ; il l’a donn'ee `a ses l'epreux ; c’est sur les l'epreux que je l’ai conquise. D'esormais, elle est mienne ; je ne puis me s'eparer d’elle, ni elle de moi ».
Ogrin s’'etait assis ; `a ses pieds, Iseut pleurait, la t^ete sur les genoux de l’homme qui souffre pour Dieu. L’ermite lui redisait les saintes paroles du Livre ; mais, toute pleurante, elle secouait la t^ete et refusait de le croire.
« H'elas ! dit Ogrin, quel r'econfort peut-on donner `a des morts ? Repens-toi, Tristan, car celui qui vit dans le p'ech'e sans repentir est un mort. – Non, je vis et ne me repens pas. Nous retournons `a la for^et, qui nous prot`ege et nous garde. Viens, Iseut, amie ! »
Iseut se releva ; ils se prirent par les mains. Ils entr`erent dans les hautes herbes et les bruy`eres ; les arbres referm`erent sur eux leurs branchages ; ils disparurent derri`ere les frondaisons.
'Ecoutez, seigneurs, une belle aventure.
Tristan avait nourri un chien, un brachet, beau, vif, l'eger `a la course : ni comte, ni roi n’a son pareil pour la chasse `a l’arc. On l’appelait Husdent. Il avait fallu l’enfermer dans le donjon, entrav'e par un billot suspendu `a son cou [45] ; depuis le jour o`u il avait cess'e de voir son ma^itre, il refusait toute pitance, grattait la terre du pied, pleurait des yeux, hurlait. Plusieurs en eurent compassion. « Husdent, disaient-ils, nulle b^ete n’a su si bien aimer que toi ; oui, Salomon a dit sagement : « Mon ami vrai, c’est mon l'evrier ».
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entrav'e par un billot suspendu `a son cou – привязав к её шее чурбан
Et le roi Marc, se rappelant les jours pass'es, songeait en son coeur : « Ce chien montre grand sens `a pleurer ainsi son seigneur : car y a-t-il personne par toute la Cornouailles qui vaille Tristan ? ». Trois barons vinrent au roi : « Sire, faites d'elier Husdent ; nous saurons bien s’il m`ene tel deuil par regret de son ma^itre ; si non, vous le verrez, `a peine d'etach'e, la gueule ouverte, la langue au vent, poursuivre, pour les mordre, gens et b^etes ».
On le d'elie. Il bondit par la porte et court `a la chambre o`u nagu`ere il trouvait Tristan. Il gronde, g'emit, cherche, d'ecouvre enfin la trace de son seigneur. Il parcourt pas `a pas la route que Tristan avait suivie vers le b^ucher. Chacun le suit. Il jappe clair et grimpe vers la falaise. Le voici dans la chapelle, et qui bondit sur l’autel ; soudain il se jette par la verri`ere, tombe au pied du rocher, reprend la piste sur la gr`eve, s’arr^ete un instant dans le bois fleuri o`u Tristan s’'etait embusqu'e, puis repart vers la for^et. Nul ne le voit qui n’en ait piti'e.
«Beau roi, dirent alors les chevaliers, cessons de le suivre ; il nous pourrait mener en tel lieu d’o`u le retour serait malais'e ». Ils le laiss`erent et s’en revinrent. Sous bois, le chien donna de la voix et la for^et en retentit. De loin Tristan, la reine et Gorvenal l’ont entendu : « C’est Husdent! » Ils s’effrayent : sans doute le roi les poursuit ; ainsi il les fait relancer comme des fauves par des limiers… Ils s’enfoncent sous un fourr'e. `A la lisi`ere, Tristan se dresse, son arc band'e. Mais quand Husdent eut vu et reconnu son seigneur, il bondit jusqu’`a lui, remua sa t^ete et sa queue, ploya l’'echine, se roula en cercle. Qui vit jamais telle joie ? Puis il courut `a Iseut la Blonde, `a Gorvenal, et fit f^ete aussi au cheval.
Tristan en eut grande piti'e : « H'elas ! Par quel malheur nous a-t-il retrouv'es ! Par les plaines et par les bois, par toute sa terre, le roi nous traque : Husdent nous trahira par ses aboiements. Ah ! c’est par amour et par noblesse de nature qu’il est venu chercher la mort. Il faut nous garder, pourtant. Que faire ? Conseillez-moi ».
Iseut flatta Husdent de la main et dit : « Sire, 'epargnez-le ! J’ai ou"i parler d’un forestier gallois qui avait habitu'e son chien `a suivre, sans aboyer, la trace de sang des cerfs bless'es. Ami Tristan, quelle joie si on r'eussissait, en y mettant sa peine, `a dresser ainsi Husdent! » Il y songea un instant, tandis que le chien l'echait les mains d’Iseut. Tristan eut piti'e et dit : « Je veux essayer ; il m’est trop dur de le tuer ».
Bient^ot Tristan se met en chasse, d'eloge un daim, le blesse d’une fl`eche. Le brachet veut s’'elancer sur la voie du daim, et crie si haut que le bois en r'esonne. Tristan le fait taire en le frappant ; Husdent l`eve la t^ete vers son ma^itre, s’'etonne, n’ose plus crier, abandonne la trace ; Tristan le met sous lui, puis bat sa botte de sa baguette de ch^ataigner, comme le font les veneurs pour exciter les chiens ; `a ce signal, Husdent veut crier encore, et Tristan le corrige. En l’enseignant ainsi, au bout d’un mois `a peine, il l’eut dress'e `a chasser `a la muette : quand sa fl`eche avait bless'e un chevreuil ou un daim, Husdent, sans jamais donner de la voix, suivait la trace sur la neige, la glace ou l’herbe ; s’il atteignait la b^ete sous bois, il savait marquer la place en y portant des branchages ; s’il la prenait sur la lande, il amassait des herbes sur le corps abattu et revenait, sans un aboi, chercher son ma^itre.
L’'et'e s’en va, l’hiver est venu. Les amants v'ecurent tapis dans le creux d’un rocher : et sur le sol durci par la froidure, les glacons h'erissaient leur lit de feuilles mortes. Par la puissance de leur amour, ni l’un ni l’autre ne sentit sa mis`ere.
Mais quand revint le temps clair, ils dress`erent sous les grands arbres leur hutte de branches reverdies. Tristan savait d’enfance l’art de contrefaire le chant des oiseaux des bois ; `a son gr'e, il imitait le loriot, la m'esange, le rossignol et toute la gent ail'ee ; et parfois, sur les branches de la hutte, venus `a son appel, des oiseaux nombreux, le cou gonfl'e, chantaient leurs lais dans la lumi`ere.