ЖАНРЫ

Французский с любовью. Тристан и Изольда / Le roman de Tristan et Iseut

Бакаева С. А.

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La nuit tomb'ee, il laissa ses veneurs dans la for^et, prit le nain en croupe [34] , et retourna vers Tintagel. Par une entr'ee qu’il savait, il p'en'etra dans le verger et le nain le conduisit sous le grand pin. « Beau roi, il convient que vous montiez dans les branches de cet arbre. Portez l`a-haut votre arc et vos fl`eches : ils vous serviront peut-^etre. Et tenez-vous coi : vous n’attendrez pas longuement. – Va-t’en, chien de l’Ennemi ! » r'epondit Marc.

34

prendre qn en croupe – посадить кого-либо сзади себя (на лошадь)

Et le nain s’en alla, emmenant le cheval.

Il avait dit vrai ; le roi n’attendit pas longuement. Cette nuit, la lune brillait, claire et belle.

Cach'e dans la ramure, le roi vit son neveu bondir par-dessus les pieux aigus. Tristan vint sous l’arbre et jeta dans l’eau les copeaux et les branchages [35] . Mais, comme il s’'etait pench'e sur la fontaine en les jetant, il vit, r'efl'echie dans l’eau, l’image du roi. Ah ! s’il pouvait arr^eter les copeaux qui fuient ! Mais non, ils courent, rapides, par le verger. L`a-bas, dans les chambres des femmes, Iseut 'epie leur venue ; d'ej`a, sans doute, elle les voit, elle accourt.

35

jeta dans l’eau les copeaux et les branchagesбросал в воду стружку и веточки

Que Dieu prot`ege les amants ! Elle vient. Assis, immobile, Tristan la regarde, et dans l’arbre, il entend le crissement de la fl`eche, qui s’encoche dans la corde de l’arc [36] . Elle vient, agile et prudente pourtant, comme elle avait coutume. « Qu’est-ce donc ? pensa-t-elle. Pourquoi Tristan n’accourt-il pas ce soir `a ma rencontre ? aurait-il vu quelque ennemi ? ». Elle s’arr^ete, fouille du regard les fourr'es noirs ; soudain, `a la clart'e de la lune, elle apercut `a son tour l’ombre du roi dans la fontaine. Elle montra bien la sagesse des femmes en ce qu’elle ne leva point les yeux vers les branches de l’arbre : « Seigneur Dieu ! dit-elle tout bas, accordez-moi seulement que je puisse parler la premi`ere ! »

36

il entend le crissement de la fl`eche, qui s'encoche dans la corde de l'arc – он слышит, как скрипит стрела, вправляемая в тетиву

Elle s’approche encore. 'Ecoutez comme elle devance et pr'evient son ami : « Sire Tristan, qu’avez-vous os'e ? M’attirer en tel lieu, `a telle heure ! Maintes fois d'ej`a vous m’aviez mand'ee, pour me supplier, disiez-vous. Et par quelle pri`ere ? Qu’attendez-vous de moi ? Je suis venue enfin, car je n’ai pu l’oublier, si je suis reine, je vous le dois. Me voici donc : que voulez-vous ? – Reine, vous crier merci, afin que vous apaisiez le roi ! »

Elle tremble et pleure. Mais Tristan loue le Seigneur Dieu, qui a montr'e le p'eril `a son amie. « Oui, reine, je vous ai mand'ee souvent et toujours en vain : jamais, depuis que le roi m’a chass'e, vous n’avez daign'e venir `a mon appel. Mais prenez en piti'e le ch'etif que voici ; le roi me hait, j’ignore pourquoi ; mais vous le savez peut-^etre ; et qui donc pourrait charmer sa col`ere, sinon vous seule, reine franche, courtoise Iseut, en qui son coeur se fie ? – En v'erit'e, sire Tristan, ignorez-vous encore qu’il nous soupconne tous les deux ? Et de quelle tra^itrise ! Faut-il, par surcro^it de honte, que ce soit moi qui vous l’apprenne ? Mon seigneur croit que je vous aime d’amour coupable. Dieu le sait pourtant, et, si je mens, qu’il honnisse mon corps ! Jamais je n’ai donn'e mon amour `a nul homme, hormis `a celui qui le premier m’a prise, vierge, entre ses bras. Et vous voulez, Tristan, que j’implore du roi votre pardon ? Mais s’il savait seulement que je suis venue sous ce pin, demain il ferait jeter ma cendre aux vents ! ».

Tristan g'emit : « Bel oncle, on dit : « Nul n’est vilain, s’il ne fait vilenie ». Mais en quel coeur a pu na^itre un tel soupcon ? – Sire Tristan, que voulez-vous dire ? Non, le roi mon seigneur n’e^ut pas de lui-m^eme imagin'e telle vilenie. Mais les f'elons de cette terre lui ont fait accroire ce mensonge, car il est facile de d'ecevoir les coeurs loyaux. Ils s’aiment, lui ont-ils dit, et les f'elons nous l’ont tourn'e `a crime. Oui, vous m’aimiez, Tristan, pourquoi le nier ? ne suis-je pas la femme de votre oncle et ne vous avais-je pas deux fois sauv'e de la mort ? Oui, je vous aimais en retour : n’^etes-vous pas du lignage du roi, et n’ai-je pas ou"i maintes fois ma m`ere r'ep'eter qu’une femme n’aime pas son seigneur tant qu’elle n’aime pas la parent'e de son seigneur ? C’est pour l’amour du roi que je vous aimais, Tristan ; maintenant encore, s’il vous recoit en gr^ace, j’en serai joyeuse. Mais mon corps tremble, j’ai grand’peur, je pars, j’ai trop demeur'e d'ej`a ».

Dans la ramure, le roi eut piti'e et sourit doucement. Iseut s’enfuit, Tristan la rappelle : « Reine, au nom du Sauveur, venez `a mon secours, par charit'e ! Les couards voulaient 'ecarter du roi tous ceux qui l’aiment ; ils ont r'eussi et le raillent maintenant. Soit ; je m’en irai donc hors de ce pays, au loin, mis'erable comme j’y vins jadis : mais, tout au moins, obtenez du roi qu’en reconnaissance des services pass'es, afin que je puisse sans honte chevaucher loin d’ici, il me donne du sien assez pour acquitter mes d'epenses, pour d'egager mon cheval et mes armes. – Non, Tristan, vous n’auriez pas d^u m’adresser cette requ^ete. Je suis seule sur cette terre, seule en ce palais o`u nul ne m’aime, sans appui, `a la merci du roi. Si je lui dis un seul mot pour vous, ne voyez-vous pas que je risque la mort honteuse ? Ami, que Dieu vous prot`ege ! Le roi vous hait `a grand tort. Mais, en toute terre o`u vous irez, le Seigneur Dieu vous sera un ami vrai ».

Elle part et fuit jusqu’`a sa chambre, o`u Brangien la prend, tremblante, entre ses bras : la reine lui dit l’aventure. Brangien s’'ecrie : « Iseut, ma dame, Dieu a fait pour vous un grand miracle ! Il est p`ere compatissant et ne veut pas le mal de ceux qu’il sait innocents ». Sous le grand pin, Tristan, appuy'e contre le perron de marbre, se lamentait : « Que Dieu me prenne en piti'e et r'epare la grande injustice que je souffre de mon cher seigneur ! ».

Quand il eut franchi la palissade du verger, le roi dit en souriant : « Beau neveu, b'enie soit cette heure [37] ! Vois : la lointaine chevauch'ee que tu pr'eparais ce matin, elle est d'ej`a finie ! ».

37

b'enie soit cette heure ! – да будет благословен этот час!

L`a-bas, dans une clairi`ere de la for^et, le nain Frocin interrogeait le cours des 'etoiles ; il y lut que le roi le menacait de mort ; il noircit de peur et de honte, enfla de rage, et s’enfuit prestement vers la terre de Galles.

VII

Le nain Frocin

Le roi Marc a fait sa paix avec Tristan. Il lui a donn'e cong'e de revenir au ch^ateau, et, comme nagu`ere, Tristan couche dans la chambre du roi parmi les priv'es et les fid`eles. A son gr'e, il y peut entrer, il en peut sortir : le roi n’en a plus souci. Mais qui donc peut longtemps tenir ses amours secr`etes ?

Marc avait pardonn'e aux f'elons, et comme le s'en'echal Dinas de Lidan avait un jour trouv'e dans une for^et lointaine, errant et mis'erable, le nain bossu, il le ramena au roi, qui eut piti'e et lui pardonna son m'efait. Mais sa bont'e ne fit qu’exciter la haine des barons ; ayant de nouveau surpris Tristan et la reine, ils se li`erent par ce serment : si le roi ne chassait pas son neveu hors du pays, ils se retireraient dans leurs forts ch^ateaux pour le guerroyer. Ils appel`erent le roi `a parlement [38] : « Seigneur, aime-nous, hais-nous, `a ton choix ; mais nous voulons que tu chasses Tristan. Il aime la reine, et le voit qui veut, mais nous, nous ne le souffrirons plus ».

38

Ils appel`erent le roi `a parlement – Они пригласили короля для переговоров

Le roi les entend, soupire, baisse le front vers la terre, se tait. « Non, roi, nous ne le souffrirons plus, car nous savons maintenant que cette nouvelle, nagu`ere 'etrange, n’est plus pour te surprendre et que tu consens `a leur crime. Que feras-tu ? D'elib`ere et prends conseil. Pour nous, si tu n’'eloignes pas ton neveu sans retour, nous nous retirerons sur nos baronnies et nous entra^inerons aussi nos voisins hors de ta cour, car nous ne pouvons supporter qu’ils y demeurent. Tel est le choix que nous t’offrons ; choisis donc !

– Seigneurs, une fois j’ai cru aux laides paroles que vous disiez de Tristan, et je m’en suis repenti. Mais vous ^etes mes f'eaux, et je ne veux pas perdre le service de mes hommes. Conseillez-moi donc, je vous en requiers [39] , vous qui me devez le conseil. Vous savez bien que je fuis tout orgueil et toute d'emesure. – Donc, seigneur, mandez ici le nain Frocin. Vous vous d'efiez de lui, pour l’aventure du verger. Pourtant, n’avait-il pas lu dans les 'etoiles que la reine viendrait ce soir-l`a sous le pin ? Il sait maintes choses ; prenez son conseil. »

39

je vous en requirs – я прошу вас об этом

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