ЖАНРЫ

Французский с любовью. Тристан и Изольда / Le roman de Tristan et Iseut

Бакаева С. А.

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Iseut l’aimait. Elle voulait le ha"ir, pourtant : ne l’avait-il pas vilement d'edaign'ee ? Elle voulait le ha"ir, et ne pouvait, irrit'ee en son coeur de cette tendresse plus douloureuse que la haine. Brangien les observait avec angoisse, plus cruellement tourment'ee encore, car seule elle savait quel mal elle avait caus'e. Deux jours elle les 'epia, les vit repousser toute nourriture, tout breuvage et tout r'econfort, se chercher comme des aveugles qui marchent `a t^atons l’un vers l’autre, malheureux quand ils languissaient s'epar'es, plus malheureux encore, quand, r'eunis, ils tremblaient devant l’horreur du premier aveu.

Au troisi`eme jour, comme Tristan venait vers la tente, dress'ee sur le pont de la nef, o`u Iseut 'etait assise, Iseut le vit s’approcher et lui dit humblement : « Entrez, seigneur. – Reine, dit Tristan, pourquoi m’avoir appel'e seigneur ? Ne suis-je pas votre homme lige, au contraire, votre vassal, pour vous r'ev'erer, vous servir et vous aimer comme ma reine et ma dame ? Iseut r'epondit : « Non, tu le sais, que tu es mon seigneur et mon ma^itre ! Tu le sais que ta force me domine et que je suis ta serve ! Ah ! que n’ai-je aviv'e nagu`ere les plaies du jongleur bless'e ? Que n’ai-je laiss'e p'erir le tueur du monstre dans les herbes du mar'ecage ? Que n’ai-je ass'en'e sur lui, quand il gisait dans le bain, le coup de l’'ep'ee d'ej`a brandie ? H'elas ! je ne savais pas alors ce que je sais aujourd’hui ! – Iseut, que savez-vous donc aujourd’hui ? Qu’est-ce donc qui vous tourmente ? – Ah ! tout ce que je sais me tourmente, et tout ce que je vois. Ce ciel me tourmente et cette mer, et mon corps et ma vie ! ».

Elle posa son bras sur l’'epaule de Tristan ; des larmes 'eteignirent le rayon de ses yeux [27] , ses l`evres trembl`erent. Il r'ep'eta : « Amie, qu’est-ce donc qui vous tourmente ? » Elle r'epondit : « L’amour de vous ». Alors il posa ses l`evres sur les siennes.

Mais, comme pour la premi`ere fois tous deux go^utaient une joie d’amour, Brangien, qui les 'epiait, poussa un cri, et les bras tendus, la face tremp'ee de larmes, se jeta `a leurs pieds : « Malheureux ! arr^etez-vous, et retournez, si vous le pouvez encore ! Mais non, la voie est sans retour, d'ej`a la force de l’amour vous entra^ine et jamais plus vous n’aurez de joie sans douleur. C’est le vin herb'e qui vous poss`ede, le breuvage d’amour que votre m`ere, Iseut, m’avait confi'e. Seul, le roi Marc devait le boire avec vous ; mais l’Ennemi [28] s’est jou'e de nous trois, et c’est vous qui avez vid'e le hanap. Ami Tristan, Iseut amie, en ch^atiment [29] de la male garde que j’ai faite, je vous abandonne mon corps, ma vie ; car, par mon crime, dans la coupe maudite, vous avez bu l’amour et la mort ! ».

27

le rayon de ses yeux – блеск его глаз

28

l’Ennemi – дьявол

29

en ch^atiment – в наказание

Les amants s’'etreignirent ; dans leurs beaux corps fr'emissaient le d'esir et la vie. Tristan dit : « Vienne donc la mort ! » Et, quand le soir tomba, sur la nef qui bondissait plus rapide vers la terre du roi Marc, li'es `a jamais, ils s’abandonn`erent `a l’amour.

V

Brangien livr'ee aux serfs

Le roi Marc accueillit Iseut la Blonde au rivage. Tristan la prit par la main et la conduisit devant le roi ; le roi se saisit d’elle en la prenant `a son tour par la main. A grand honneur il la mena vers le ch^ateau de Tintagel, et, lorsqu’elle parut dans la salle au milieu des vassaux, sa beaut'e jeta une telle clart'e que les murs s’illumin`erent comme frapp'es du soleil levant. Alors le roi Marc loua les hirondelles qui, par belle courtoisie, lui avaient port'e le cheveu d’or ; il loua Tristan et les cent chevaliers qui, sur la nef aventureuse, 'etaient all'es lui qu'erir la joie de ses yeux et de son coeur. H'elas ! la nef vous apporte, `a vous aussi, noble roi, l’^apre deuil et les forts tourments.

`A dix-huit jours de l`a, ayant convoqu'e tous ses barons, il prit `a femme Iseut la Blonde. Mais, lorsque vint la nuit, Brangien, afin de cacher le d'eshonneur de la reine et pour la sauver de la mort, prit la place d’Iseut dans le lit nuptial. En ch^atiment de la male garde qu’elle avait faite sur la mer et pour l’amour de son amie, elle lui sacrifia, la fid`ele, la puret'e de son corps ; l’obscurit'e de la nuit cacha au roi sa ruse et sa honte.

Les conteurs pr'etendent ici que Brangien n’avait pas jet'e dans la mer le flacon de vin herb'e, non tout `a fait vid'e par les amants ; mais qu’au matin, apr`es que sa dame fut entr'ee `a son tour dans le lit du roi Marc, Brangien versa dans une coupe ce qui restait du philtre et la pr'esenta aux 'epoux ; que Marc y but largement et qu’Iseut jeta sa part `a la d'erob'ee. Mais sachez, seigneurs, que ces conteurs ont corrompu l’histoire et l’ont fauss'ee. S’ils ont imagin'e ce mensonge, c’est faute de comprendre le merveilleux amour que Marc porta toujours `a la reine. Certes, comme vous l’entendrez bient^ot, jamais, malgr'e l’angoisse, le tourment et les terribles repr'esailles, Marc ne put chasser de son coeur Iseut ni Tristan : mais sachez, seigneurs, qu’il n’avait pas bu le vin herb'e. Ni poison, ni sortil`ege ; seule, la tendre noblesse de son coeur lui inspira d’aimer.

Iseut est reine et semble vivre en joie. Iseut est reine et vit en tristesse. Iseut a la tendresse du roi Marc, les barons l’honorent, et ceux de la gent menue [30] la ch'erissent. Iseut passe le jour dans ses chambres richement peintes et jonch'ees de fleurs. Iseut a les nobles joyaux, les draps de pourpre et les tapis venus de Thessalie, les chants des harpeurs, et les courtines o`u sont ouvr'es l'eopards, al'erions, papegauts et toutes les b^etes de la mer et des bois. Iseut a ses vives, ses belles amours, et Tristan aupr`es d’elle, `a loisir, et le jour et la nuit ; car, ainsi que veut la coutume chez les hauts seigneurs, il couche dans la chambre royale, parmi les priv'es et les fid`eles. Iseut tremble pourtant. Pourquoi trembler ? Ne tient-elle pas ses amours secr`etes ? Qui soupconnerait Tristan ? Qui donc soupconnerait un fils ? Qui la voit ? Qui l’'epie ? Quel t'emoin ? Oui, un t'emoin l’'epie, Brangien ; Brangien la guette ; Brangien seule sait sa vie, Brangien la tient en sa merci. Dieu ! Si, lasse de pr'eparer chaque jour comme une servante le lit o`u elle a couch'e la premi`ere, elle les d'enoncait au roi ! Si Tristan mourait par sa f'elonie!… Ainsi la peur affole la reine. Non, ce n’est pas de Brangien la fid`ele, c’est de son propre coeur que vient son tourment. 'Ecoutez, seigneurs, la grande tra^itrise qu’elle m'edita ; mais Dieu, comme vous l’entendrez, la prit en piti'e ; vous aussi, soyez-lui compatissants !

30

la gent menueмелкий люд

Ce jour-l`a, Tristan et le roi chassaient au loin, et Tristan ne connut pas ce crime. Iseut fit venir deux serfs, leur promit la franchise et soixante besants d’or, s’ils juraient de faire sa volont'e. Ils firent le serment. « Je vous donnerai donc, dit-elle, une jeune fille ; vous l’emm`enerez dans la for^et, loin ou pr`es, mais en tel lieu que nul ne d'ecouvre jamais l’aventure ; l`a, vous la tuerez et me rapporterez sa langue. Retenez, pour me les r'ep'eter, les paroles qu’elle aura dites. Allez ; `a votre retour, vous serez des hommes affranchis et riches ».

Puis elle appela Brangien : « Amie, tu vois comme mon corps languit et souffre ; n’iras-tu pas chercher dans la for^et les plantes qui conviennent `a ce mal ? Deux serfs sont l`a, qui te conduiront ; ils savent o`u croissent les herbes efficaces. Suis-les donc ; soeur, sache-le bien, si je t’envoie `a la for^et, c’est qu’il y va de mon repos et de ma vie ! » Les serfs l’emmen`erent. Venue au bois, elle voulut s’arr^eter, car les plantes salutaires croissaient autour d’elle en suffisance. Mais ils l’entra^in`erent plus loin : « Viens, jeune fille, ce n’est pas ici le lieu convenable. » L’un des serfs marchait devant elle, son compagnon la suivait. Plus de sentier fray'e, mais des ronces, des 'epines et des chardons emm^el'es.

Alors l’homme qui marchait le premier tira son 'ep'ee et se retourna ; elle se rejeta vers l’autre serf pour lui demander aide ; il tenait aussi l’'ep'ee nue `a son poing et dit : « Jeune fille, il nous faut te tuer. » Brangien tomba sur l’herbe et ses bras tentaient d’'ecarter la pointe des 'ep'ees. Elle demandait merci d’une voix si pitoyable et si tendre qu’ils dirent : « Jeune fille, si la reine Iseut, ta dame et la n^otre, veut que tu meures, sans doute lui as-tu fait quelque grand tort ». Elle r'epondit : « Je ne sais, amis ; je ne me souviens que d’un seul m'efait. Quand nous part^imes d’Irlande, nous emportions chacune, comme la plus ch`ere des parures, une chemise blanche comme la neige, une chemise pour notre nuit de noces. Sur la mer, il advint qu’Iseut d'echira sa chemise nuptiale, et pour la nuit de ses noces, je lui ai pr^et'e la mienne. Amis, voil`a tout le tort que je lui ai fait. Mais puisqu’elle veut que je meure, dites-lui que je lui mande salut et amour, et que je la remercie de tout ce qu’elle m’a fait de bien et d’honneur depuis qu’enfant, ravie par des pirates, j’ai 'et'e vendue `a sa m`ere et vou'ee `a la servir. Que Dieu, dans sa bont'e, garde son honneur, son corps, sa vie ! Fr`eres, frappez maintenant! ».

Les serfs eurent piti'e. Ils tinrent conseil et, jugeant que peut-^etre un tel m'efait ne valait point la mort, ils la li`erent `a un arbre. Puis ils tu`erent un jeune chien : l’un d’eux lui coupa la langue, la serra dans un pan de sa gonelle [31] , et tous deux reparurent ainsi devant Iseut. « A-t-elle parl'e ? demanda-t-elle, anxieuse. – Oui, reine, elle a parl'e. Elle a dit que vous 'etiez irrit'ee `a cause d’un seul tort : vous aviez d'echir'e sur la mer une chemise blanche comme neige que vous rapportiez d’Irlande, elle vous a pr^et'e la sienne au soir de vos noces. C’'etait l`a, disait-elle, son seul crime. Elle vous a rendu gr^ace pour tant de bienfaits recus de vous d`es l’enfance, elle a pri'e Dieu de prot'eger votre honneur et votre vie. Elle vous mande salut et amour. Reine, voici sa langue que nous vous apportons. – Meurtriers ! cria Iseut, rendez-moi Brangien, ma ch`ere servante ! Ne saviez-vous pas qu’elle 'etait ma seule amie ? Meurtriers, rendez-la moi ! – Reine, on dit justement : « Femme change en peu d’heures ; au m^eme temps, femme rit, pleure, aime, hait ». Nous l’avons tu'ee, puisque vous l’avez command'e ! – Comment l’aurais-je command'e ? Pour quel m'efait ? n’'etait-ce pas ma ch`ere compagne, la douce, la fid`ele, la belle ? Vous le saviez, meurtriers : je l’avais envoy'ee chercher des herbes salutaires et je vous l’ai confi'ee, pour que vous la prot'egiez sur la route. Mais je dirai que vous l’avez tu'ee et vous serez br^ul'es sur des charbons. – Reine, sachez donc qu’elle vit et que nous vous la ram`enerons saine et sauve ».

31

la serra dans un pan de sa gonelle – завернул его (язык) в полу своей охотничьей куртки

Mais elle ne les croyait pas, et comme 'egar'ee, tour `a tour maudissait les meurtriers et se maudissait elle-m^eme. Elle retint l’un des serfs aupr`es d’elle, tandis que l’autre se h^atait vers l’arbre o`u Brangien 'etait attach'ee : « Belle, Dieu vous a fait merci, et voil`a que votre dame vous rappelle ! ».

Quand elle parut devant Iseut, Brangien s’agenouilla, lui demandant de lui pardonner ses torts ; mais la reine 'etait aussi tomb'ee `a genoux devant elle, et toutes deux, embrass'ees, se p^am`erent longuement.

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