Французский с любовью. Тристан и Изольда / Le roman de Tristan et Iseut
Шрифт:
Les amants ne fuyaient plus par la for^et, sans cesse errants ; car nul des barons ne se risquait `a les poursuivre, connaissant que Tristan les e^ut pendus aux branches des arbres. Un jour, pourtant, l’un des quatre tra^itres, Guenelon, que Dieu maudisse ! entra^in'e par l’ardeur de la chasse, osa s’aventurer aux alentours du Morois. Ce matin-l`a, sur la lisi`ere de la for^et, au creux d’une ravine, Gorvenal, ayant enlev'e la selle de son destrier, lui laissait pa^itre l’herbe nouvelle ; l`a-bas, dans la loge de feuillage, sur la jonch'ee fleurie, Tristan tenait la reine 'etroitement embrass'ee, et tous deux dormaient. Tout `a coup, Gorvenal entendit le bruit d’une meute : `a grande allure les chiens lancaient un cerf, qui se jeta au ravin. Au loin, sur la lande, apparut un veneur ; Gorvenal le reconnut ; c’'etait Guenelon, l’homme que son seigneur ha"issait entre tous. Seul, sans 'ecuyer, les 'eperons aux flancs saignants de son destrier et lui cinglant l’encolure, il accourait. Embusqu'e derri`ere un arbre, Gorvenal le guette : il vient vite, il sera plus lent `a s’en retourner. Il passe. Gorvenal bondit de l’embuscade, saisit le frein, et, revoyant `a cet instant tout le mal que l’homme avait fait, l’abat, le d'emembre tout, et s’en va, emportant la t^ete tranch'ee.
L`a-bas, dans la loge de feuill'ee, sur la jonch'ee fleurie, Tristan et la reine dormaient, 'etroitement embrass'es. Gorvenal y vint sans bruit, la t^ete du mort `a la main. Lorsque les veneurs trouv`erent sous l’arbre le tronc sans t^ete, 'eperdus, comme si d'ej`a Tristan les poursuivait, ils s’enfuirent, craignant la mort. Depuis, l’on ne vint plus gu`ere chasser dans ce bois.
Pour r'ejouir au r'eveil le coeur de son seigneur, Gorvenal attacha, par les cheveux, la t^ete `a la fourche de la hutte : la ram'ee 'epaisse l’enguirlandait. Tristan s’'eveilla et vit, `a demi cach'ee derri`ere les feuilles, la t^ete qui le regardait. Il reconna^it Guenelon ; il se dresse sur pieds, effray'e. Mais son ma^itre lui crie : « Rassure-toi, il est mort. Je l’ai tu'e de cette 'ep'ee. Fils, c’'etait ton ennemi ! »
Et Tristan se r'ejouit ; celui qu’il ha"issait, Guenelon, est occis. D'esormais, nul n’osa plus p'en'etrer dans la for^et sauvage : l’effroi en garde l’entr'ee et les amants y sont ma^itres. C’est alors que Tristan faconna l’arc Qui-ne-faut [46] , lequel atteignait toujours le but, homme ou b^ete, `a l’endroit vis'e.
Seigneurs, c’'etait un jour d’'et'e, au temps o`u l’on moissonne, un peu apr`es la Pentec^ote, et les oiseaux `a la ros'ee chantaient l’aube prochaine. Tristan sortit de la hutte, ceignit son 'ep'ee, appr^eta l’arc Qui-ne-faut et, seul, s’en fut chasser par le bois. Avant que descende le soir, une grande peine lui adviendra. Non, jamais amants ne s’aim`erent tant et ne l’expi`erent si durement.
46
C'est alors que Tristan faconna l'arc Qui-ne-faut… – Тогда-то Тристан изготовил лук «Без промаха»…
Quand Tristan revint de chasse, accabl'e par la lourde chaleur, il prit la reine entre ses bras. « Ami, o`u avez-vous 'et'e ? – Apr`es un cerf qui m’a tout lass'e. Vois, la sueur coule de mes membres, je voudrais me coucher et dormir ».
Sous la loge de verts rameaux, jonch'ee d’herbes fra^iches, Iseut s’'etendit la premi`ere. Tristan se coucha pr`es d’elle et d'eposa son 'ep'ee nue entre leurs corps. Pour leur bonheur, ils avaient gard'e leurs v^etements. La reine avait au doigt l’anneau d’or aux belles 'emeraudes que Marc lui avait donn'e au jour des 'epousailles ; ses doigts 'etaient devenus si gr^eles que la bague y tenait `a peine. Ils dormaient ainsi, l’un des bras de Tristan pass'e sous le cou de son amie, l’autre jet'e sur son beau corps, 'etroitement embrass'es ; mais leurs l`evres ne se touchaient point. Pas un souffle de brise, pas une feuille qui tremble. `A travers le toit de feuillage, un rayon de soleil descendait sur le visage d’Iseut, qui brillait comme un glacon.
Or, un forestier trouva dans le bois une place o`u les herbes 'etaient foul'ees ; la veille, les amants s’'etaient couch'es l`a ; mais il ne reconnut pas l’empreinte de leurs corps, suivit la trace et parvint `a leur g^ite. Il les vit qui dormaient, les reconnut et s’enfuit, craignant le r'eveil terrible de Tristan. Il s’enfuit jusqu’`a Tintagel, `a deux lieues de l`a, monta les degr'es de la salle, et trouva le roi, qui tenait ses plaids au milieu des vassaux assembl'es. « Ami, que viens-tu qu'erir c'eans, hors d’haleine [47] comme je te vois ? On dirait un valet de limiers qui a longtemps couru apr`es les chiens. Veux-tu, toi aussi, nous demander raison de quelque tort ? Qui t’a chass'e de ma for^et ? » Le forestier le prit `a l’'ecart et, tout bas, lui dit : « J’ai vu la reine et Tristan. Ils dormaient, j’ai pris peur. – En quel lieu ? – Dans une hutte du Morois. Ils dorment aux bras l’un de l’autre. Viens t^ot, si tu veux prendre ta vengeance. – Va m’attendre `a l’entr'ee du bois, au pied de la Croix-Rouge. Ne parle `a nul homme de ce que tu as vu ; je te donnerai de l’or et de l’argent, tant que tu en voudras prendre ».
47
hors d’haleine – запыхавшись
Le forestier y va et s’assied sous la Croix-Rouge. Maudit soit l’espion ! Mais il mourra honteusement, comme cette histoire vous le dira tout `a l’heure.
Le roi fit seller son cheval, ceignit son 'ep'ee, et, sans nulle compagnie, s’'echappa de la cit'e. Tout en chevauchant, seul, il se ressouvint de la nuit o`u il avait saisi son neveu : quelle tendresse avait alors montr'ee pour Tristan Iseut la Belle, au visage clair ! S’il les surprend, il ch^atiera ces grands p'ech'es ; il se vengera de ceux qui l’ont honni…
`A la Croix-Rouge, il trouva le forestier : « Va devant ; m`ene-moi vite et droit ».
L’ombre noire des grands arbres les enveloppe. Le roi suit l’espion. Il se fie `a son 'ep'ee, qui jadis a frapp'e de beaux coups. Ah ! Si Tristan s’'eveille, l’un des deux, Dieu sait lequel ! restera mort sur la place. Enfin le forestier dit tout bas : « Roi, nous approchons ». Il lui tint l’'etrier [48] et lia les r^enes du cheval aux branches d’un pommier vert. Ils approch`erent encore, et soudain, dans une clairi`ere ensoleill'ee, virent la hutte fleurie.
48
tenir l’'etrier `a qn – подсаживать кого-либо на лошадь
Le roi d'elace son manteau aux attaches d’or fin, le rejette, et son beau corps appara^it. Il tire son 'ep'ee hors de la gaine, et redit en son coeur qu’il veut mourir s’il ne les tue. Le forestier le suivait ; il lui fait signe de s’en retourner. Il p'en`etre, seul, sous la hutte, l’'ep'ee nue, et la brandit… Ah ! quel deuil s’il ass`ene ce coup ! Mais il remarqua que leurs bouches ne se touchaient pas et qu’une 'ep'ee nue s'eparait leurs corps : « Dieu ! se dit-il, que vois-je ici ! Faut-il les tuer ? Depuis si longtemps qu’ils vivent en ce bois, s’ils s’aimaient de fol amour, auraient-ils plac'e cette 'ep'ee entre eux ? Et chacun ne sait-il pas qu’une lame nue, qui s'epare deux corps, est garante et gardienne de chastet'e ? S’ils s’aimaient de fol amour, reposeraient-ils si purement ? Non, je ne les tuerai pas ; ce serait grand p'ech'e de les frapper ; et si j’'eveillais ce dormeur et que l’un de nous deux f^ut tu'e, on en parlerait longtemps, et pour notre honte. Mais je ferai qu’`a leur r'eveil ils sachent que je les ai trouv'es endormis, que je n’ai pas voulu leur mort, et que Dieu les a pris en piti'e ».
Le soleil, traversant la hutte, br^ulait la face blanche d’Iseut ; le roi prit ses gants par'es d’hermine : « C’est elle, songeait-il, qui, nagu`ere, me les apporta d’Irlande!… ». Il les placa dans la feuill'ee pour fermer le trou par o`u le rayon descendait ; puis il retira doucement la bague aux pierres d’'emeraude qu’il avait donn'ee `a la reine ; nagu`ere il avait fallu forcer un peu pour la lui passer au doigt ; maintenant ses doigts 'etaient si gr^eles que la bague vint sans effort : `a la place, le roi mit l’anneau dont Iseut, jadis, lui avait fait pr'esent. Puis il enleva l’'ep'ee qui s'eparait les amants, celle-l`a m^eme—il la reconnut—qui s’'etait 'ebr'ech'ee dans le cr^ane du Morholt, posa la sienne `a la place, sortit de la loge, sauta en selle [49] , et dit au forestier : « Fuis maintenant, et sauve ton corps, si tu peux ! »
49
sauta en selle – вскочил в седло
Or, Iseut eut une vision dans son sommeil : elle 'etait sous une riche tente, au milieu d’un grand bois. Deux lions s’'elancaient sur elle et se battaient pour l’avoir… Elle jeta un cri et s’'eveilla : les gants par'es d’hermine blanche tomb`erent sur son sein. Au cri, Tristan se dressa en pieds, voulut ramasser son 'ep'ee et reconnut, `a sa garde d’or, celle du roi. Et la reine vit `a son doigt l’anneau de Marc. Elle s’'ecria : « Sire, malheur `a nous ! Le roi nous a surpris ! – Oui, dit Tristan, il a emport'e mon 'ep'ee ; il 'etait seul, il a pris peur, il est all'e chercher du renfort ; il reviendra, nous fera br^uler devant tout le peuple. Fuyons !… »
Et, `a grandes journ'ees, accompagn'es de Gorvenal, ils s’enfuirent vers la terre de Galles, jusqu’aux confins de la for^et du Morois. Que de tortures amour leur aura caus'ees !
X
L’ermite Ogrin
`A trois jours de l`a, comme Tristan avait longuement suivi les erres d’un cerf bless'e, la nuit tomba, et sous le bois obscur, il se prit `a songer : « Non, ce n’est point par crainte que le roi nous a 'epargn'es. Il avait pris mon 'ep'ee, je dormais, j’'etais en sa merci, il pouvait frapper ; `a quoi bon du renfort ? Et, s’il voulait me prendre vif, pourquoi, m’ayant d'esarm'e, m’aurait-il laiss'e sa propre 'ep'ee ? Ah ! je t’ai reconnu, p`ere : non par peur, mais par tendresse et par piti'e, tu as voulu nous pardonner. Nous pardonner ? Qui donc pourrait, sans s’avilir, remettre un tel forfait ? Non, il n’a point pardonn'e, mais il a compris. Il a connu qu’au b^ucher, au saut de la chapelle, `a l’embuscade contre les l'epreux, Dieu nous avait pris en sa sauvegarde. Il s’est alors rappel'e l’enfant qui, jadis, harpait `a ses pieds, et ma terre de Loonnois, abandonn'ee pour lui, et l’'epieu du Morholt, et le sang vers'e pour son honneur. Il s’est rappel'e que je n’avais pas reconnu mon tort, mais vainement r'eclam'e jugement, droit et bataille, et la noblesse de son coeur l’a inclin'e `a comprendre les choses qu’autour de lui ses hommes ne comprennent pas : non qu’il sache ni jamais puisse savoir la v'erit'e de notre amour ; mais il doute, il esp`ere, il sent que je n’ai pas dit mensonge, il d'esire que par jugement je prouve mon droit. Ah ! bel oncle, vaincre en bataille par l’aide de Dieu, gagner votre paix, et, pour vous, rev^etir encore le haubert et le heaume!… Qu’ai-je pens'e ? Il reprendrait Iseut : je la lui livrerais ? Que ne m’a-t-il 'egorg'e, plut^ot, dans mon sommeil ? Nagu`ere, traqu'e par lui, je pouvais le ha"ir et l’oublier : il avait abandonn'e Iseut aux malades ; elle n’'etait plus `a lui, elle 'etait mienne. Voici que par sa compassion il a r'eveill'e ma tendresse et reconquis la reine. La reine ? Elle 'etait reine pr`es de lui, et dans ce bois elle vit comme une serve. Qu’ai-je fait de sa jeunesse ? Au lieu de ses chambres tendues de draps de soie, je lui donne cette for^et sauvage ; une hutte, au lieu de ses belles courtines ; et c’est pour moi qu’elle suit cette route mauvaise. Au Seigneur Dieu, roi du monde, je crie merci et je le supplie qu’il me donne la force de rendre Iseut au roi Marc. N’est-elle pas sa femme, 'epous'ee selon la loi de Rome, devant tous les riches hommes de sa terre ? »