La gu?pe rouge (Красная оса)
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— Ca, c’est ton affaire. Tu as toute la journ'ee pour r'efl'echir, d'ebrouille-toi comme tu l’entendras.
La conversation continua sur un ton plus bas. Daniel et Bouzille n’entendirent plus rien.
Le jeune homme et le chemineau, cependant, pressentant que l’entretien allait finir, quitt`erent leur poste d’observation.
Ils s’'ecart`erent l’un de l’autre. Daniel rentra dans l’atelier, Bouzille s’enfuit sous le hangar, `a l’autre extr'emit'e de la cour, et, ayant enfin d'ecouvert un marteau, il se mit `a taper furieusement sur une caisse qu’il s’agissait de refermer.
Bouzille, cependant, avait perdu toute sa gaiet'e premi`ere. Il songeait :
« Je mettrais ma t^ete `a couper que c’est la voix de Fant^omas que j’ai entendue.
Depuis longtemps le visiteur myst'erieux s’'etait retir'e et si Bouzille 'etait soucieux, si le jeune Daniel 'etait troubl'e, 'Erick Sunds ne paraissait gu`ere plus tranquille.
Le n'egociant en antiquit'es disparut pendant quelques instants pour s’en aller d'ejeuner, puis il revint, sombre, et acheva ses pr'eparatifs.
Il devait s’en aller `a deux heures chez le b^atonnier, pour y prendre le fameux tableau.
Il dit `a Bouzille :
— Tu me retrouveras `a Bagatelle, vers quatre heures. J’ai besoin de toi pour m’aider `a mes installations.
Puis, pendant une heure encore, Sunds resta dans son atelier, en t^ete `a t^ete avec le petit Daniel, auquel il ne dit pas une seule parole.
Le jeune homme, d’ailleurs, se gardait bien d’interroger le Danois.
Au moment de partir, celui-ci, toutefois, changea compl`etement d’attitude, son visage s’'eclaira, il appela :
— Daniel, mon petit, va donc me chercher ma bo^ite `a couleurs.
Et tandis que le jeune homme s’'eclipsait, Sunds murmurait :
— Je crois bien que j’ai trouv'e la combinaison. C’est risqu'e, sans doute, mais si ca passe, c’est magnifique.
***
Rue d’Amsterdam, chez le b^atonnier, le d^iner s’achevait.
— Allons dans mon cabinet, dit Me Faramont `a Keyrolles, venu partager avec lui le repas du soir.
Et lorsque les deux hommes furent en t^ete `a t^ete, le b^atonnier dit `a son beau-fr`ere :
— Maintenant, mon cher ami, r'eglons nos petites affaires. Donnez-moi cette police.
M. de Keyrolles tira de sa poche un document imprim'e sur gros papier, avec un en-t^ete en couleurs.
— Voil`a les deux exemplaires, fit-il, vous allez m’en donner un et garder l’autre.
Faramont parcourut la police d’assurance, il signa l’exemplaire destin'e `a son beau-fr`ere, le lui rendit et dit :
— Je vous remercie de m’avoir pr'epar'e cette police, et je suis plus tranquille maintenant. Certes, je n’ai rien `a craindre `a Bagatelle o`u toutes les pr'ecautions sont prises pour que l’on n’ab^ime pas les oeuvres d’art, mais enfin on ne sait jamais ce qui peut arriver. Un incendie, par exemple…
Keyrolles lui expliquait :
— Votre tableau, mon cher, je l’ai assur'e contre tous les risques possibles pour une somme de cinq cent mille francs. L’incendie, la d'et'erioration, la malveillance, et m^eme contre le vol. J’ai fait la prime la plus modeste possible, mais il vous en co^ute cinq cents francs et cela `a partir du moment o`u le tableau quitte votre domicile, jusqu’au moment o`u il y rentrera.
Me Faramont tendit un billet de banque `a son beau-fr`ere.
— Je paie, disait-il, et j’ajoute que je paie comptant, car cette assurance me rassure pleinement, et je ne regrette en aucune facon la petite d'epense qu’elle m’occasionne.
M. de Keyrolles remit la quittance `a son beau-fr`ere, et celui-ci l’enferma dans son tiroir. `A ce moment, un domestique vint pr'evenir le b^atonnier :
— M. Sunds est l`a, avec une caisse, faut-il le faire entrer ?
— Mais, bien entendu, s’'ecria le b^atonnier.
M. de Keyrolles, cependant, prenait cong'e de son beau-fr`ere.
— Il se fait tard, dit-il, il faut que je rentre.
Le b^atonnier ne le retint pas. Il recut Sunds cordialement :
— Eh bien, mon cher, fit-il, voil`a le moment venu de mettre l’oiseau rare dans sa cage.
Amical, il posa la main sur l’'epaule du Danois, et, passant avec lui dans le salon, alla se placer devant le tableau de Rembrandt. Les deux hommes le consid'er`erent avec ravissement.
L’oeuvre du ma^itre 'etait superbe, en effet. Elle repr'esentait un p^echeur qui p'echait, par-dessus le parapet d’un pont. Le visage du personnage 'etait 'eclair'e par un rayon rougeoyant de soleil couchant, ce qui donnait aux joues et aux mains du p^echeur des teintes basan'ees du plus bel effet.
— Le superbe tableau, fit 'Erick Sunds, dont le regard l'eg`erement embarrass'e allait de l’oeuvre d’art au visage en extase du b^atonnier.
Me Faramont d'eclarait avec enthousiasme :
— Ce sera le clou de l’exposition, on parlera partout de ce tableau.
Et Sunds, presque `a mi-voix, murmura :
— Oui, on en parlera…
Une heure plus tard, aid'e d’un domestique et du b^atonnier lui-m^eme, car Me Faramont s’'etait r'eserv'e cette journ'ee pour surveiller l’importante op'eration de l’emballage, le tableau 'etait pr^et `a partir, solidement fix'e dans sa caisse.
Le b^atonnier envoya chercher une voiture et, lorsque Sunds eut descendu la caisse et le tableau, avec l’aide d’un domestique, Me Faramont d'eclara :
— Ma foi, je vous accompagne. J’attends bien un client, mais `a cinq heures seulement, j’ai le temps d’aller l`a-bas et de revenir.
— Excellente id'ee, fit Sunds, venez.
— Mon Dieu, quel d'esordre, s’exclama le b^atonnier quand on fut arriv'e `a Bagatelle.
Me Faramont n’exag'erait gu`ere.
La cohue la plus insens'ee r'egnait aux abords du ch^ateau. Ce n’'etait que caisses m'elang'ees, d’objets d’art, de tableaux de ma^itres, un peu partout.
Le d'esarroi de la boutique de Sunds n’'etait rien `a c^ot'e de celui qui r'egnait `a Bagatelle. Il y avait l`a environ trois cents personnes qui exposaient et s’adressaient aux gardiens de Bagatelle toutes en m^eme temps.
Mais quelqu’un de plus affol'e encore c’'etait, sans contredit, le pr'esident de la Soci'et'e des Artistes Internationaux, M. Marquelet, qui, agit'e comme la mouche du coche, allait et venait, bousculant tout le monde et g^enant ceux qui par hasard faisaient quelque travail utile.
Derri`ere une caisse plus grande que les autres, Sunds d'ecouvrit Bouzille, profond'ement endormi.
— Ah te voil`a, animal ! cria-t-il. Viens donc m’aider `a d'echarger le camion.
Bouzille sursauta, secoua sa torpeur, puis apercevant le b^atonnier, il se confondit en salutations respectueuses.