La gu?pe rouge (Красная оса)
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— Oui, monsieur le Pr'esident.
— Ah mon Dieu, tout de m^eme je respire. C’est 'egal, assumer de pareilles responsabilit'es, organiser de semblables choses, cela vous brise, vous tue. Je sens que je vais 'eclater, que ma cervelle se fond. Ces histoires-l`a, ca vous abr`ege l’existence de dix ans.
M. Marquelet, sans doute, se donnait beaucoup de mal, mais il amplifiait encore la peine qu’il prenait ; c’'etait un homme `a la fois minutieux et exag'er'e. M. Marquelet voulait tout voir, tout faire. En r'ealit'e, il remarquait peu de chose et ne faisait rien, mais il s’en donnait l’illusion et en tout cas, finissait par ^etre fatigu'e.
S’'etant assur'e aupr`es du gardien-chef du palais de Bagatelle que tout 'etait pr^et `a l’int'erieur, il avait d'ecid'e de ne laisser entrer personne dans les salons avant l’arriv'ee du sous-secr'etaire d’'Etat qui avait accept'e d’inaugurer l’exposition.
Il ne fallait pas que l’on p^ut salir les tapis ou le parquet avant que ceux-ci eussent 'et'e foul'es par’ le repr'esentant du gouvernement et sa suite.
Et le pr'esident de la Soci'et'e, ne se fiant qu’`a lui-m^eme pour l’observation de la consigne qu’il venait de donner, s’'etait post'e au haut du perron, d'efendant l’acc`es du palais `a la foule des invit'es qui, paisiblement, attendaient dans le jardin l’autorisation de p'en'etrer.
Un gardien voulut se glisser subrepticement `a l’int'erieur du palais.
— O`u allez-vous, malheureux ? cria M. Marquelet d’une voix s'ev`ere.
— Monsieur le pr'esident, on a laiss'e une housse sur la vitrine des Saxes dans le petit salon, alors, j’allais l’enlever.
— Une housse ! g'emit M. Marquelet. Laisser une housse sur la vitrine `a cette heure-ci, mais c’est 'epouvantable, scandaleux !
Il vit, atterr'e, les chaussures du gardien toutes couvertes de poussi`ere :
« Cet animal-l`a, pensa-t-il, va salir les tapis, les parquets, comment faire ? »
M. Marquelet eut un instant l’id'ee d’aller retirer lui-m^eme la housse, mais il estimait que sa dignit'e ne le lui permettait pas.
— Allez faire votre service, dit-il au gardien sur un ton solennel, mais avant de p'en'etrer dans le salon, d'echaussez-vous.
Le Pr'esident, un peu rassur'e, avanca sur le perron de Bagatelle. Et, d’un vaste coup d’oeil circulaire, il embrassa la foule mass'ee `a l’entr'ee de la propri'et'e. Cette foule 'etait 'el'egante, nombreuse.
— C’est le succ`es assur'e, d'eclara-t-il `a mi-voix. Et une recette superbe, certaine.
— Une recette ? Non !
M. Marquelet se retourna.
L’interrupteur 'etait un de ses coll`egues du Comit'e, M. Rube, sculpteur d’un certain talent, qui passait son temps `a dire des choses d'esagr'eables chaque fois qu’il le pouvait. M. Rube ne d'erogeait pas `a ses habitudes, et il insinua, narquois :
— Il y a du monde aujourd’hui, parce que cela ne co^ute rien, mais vous verrez ca demain, lorsque les entr'ees seront payantes…
M. Marquelet ne voulait pas r'epondre, il haussa les 'epaules.
Un exposant vint `a lui timidement.
C’'etait un peintre, Dollois, pauvre bougre sans grande valeur, dont la mis`ere s’affichait sur ses v^etements, us'es jusqu’`a la corde. Dollois, qui tournait depuis dix minutes autour du Pr'esident sans oser l’aborder, s’y d'ecida cependant.
— Alors, monsieur Marquelet, interrogea-t-il, puisqu’il va venir un ministre, croyez-vous qu’on donnera des d'ecorations ?
S'ev`erement, M. Marquelet toisa son interlocuteur :
— Un membre du gouvernement ne vient jamais `a une solennit'e quelconque, fit-il, sans apporter des distinctions honorifiques.
Et il ajouta :
— Nous aurons certainement aujourd’hui une rosette de l’Instruction publique et deux M'erites agricoles, voil`a.
Dollois p^alit l'eg`erement et loucha sur sa boutonni`ere qui 'etait vierge. Il ambitionnait les palmes acad'emiques ; or, le Pr'esident n’en avait point parl'e, allait-il encore « passer au travers », comme disaient ses camarades ?
M. Marquelet, cependant, courut `a l’extr'emit'e de la terrasse.
— Et la musique ? cria-t-il, la musique est-elle l`a ?
Un homme aux longs cheveux se pr'esentait `a lui.
— Je suis le chef d’orchestre, Monsieur, fit-il, et nous sommes au grand complet.
Mais M. Marquelet ne l’'ecoutait pas. Il demeurait fig'e de stupeur, en face d’un individu aux allures sordides, `a la barbe hirsute, qui semblait s’^etre faufil'e ind^ument dans la foule des invit'es, pr^et `a entrer dans le palais de Bagatelle d`es que les portes seraient ouvertes. Il l’interrogea :
— Que faites-vous l`a ?
L’homme, sans se troubler, tira de sa poche une carte d’invitation crasseuse `a moiti'e d'echir'ee :
— J’attends, d'eclara-t-il, pour entrer dans la taule, qu’on ait ouvert les lourdes.
M. Marquelet sursauta, cependant il ne pouvait rien dire, cette personne poss'edait une invitation r'eguli`ere. Il lui recommanda cependant `a voix basse :
— Vous n’^etes pas tr`es bien habill'e, cachez-vous derri`ere quelqu’un, lorsque le ministre arrivera. Il ne faut pas qu’il voie des gens aussi…
M. Marquelet n’osait dire « aussi sales », mais son interlocuteur comprit et il s’'eloigna en grommelant :
— Vrai, quelle d'emocratie ! On dirait pas qu’on est en R'epublique. Faudrait maintenant qu’on vienne en habit de c'er'emonie ? Moi je garde ca pour les dimanches.
L’homme qui s’'ecartait de la sorte, c’'etait Bouzille.
M. Marquelet serra chaleureusement la main de Me Henri Faramont : le b^atonnier venait d’arriver avec sa femme et son fils. Le ma^itre du Barreau 'etait tout souriant.
— Ah mon cher b^atonnier, s’'ecria M. Marquelet, en lui 'ecrasant les phalanges, je ne sais comment vous remercier au nom des Artistes Internationaux. Le fait que vous nous avez pr^et'e votre superbe Rembrandt, votre admirable P^echeur `a la ligne, va attirer tout Paris.
Il s’arr^eta brusquement et courut `a l’entr'ee du parc ; deux voitures automobiles venaient de s’y arr^eter, des personnages en redingote, aux allures endimanch'ees, en descendirent.
— C’est le Gouvernement, d'eclara M. Marquelet.