La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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Dans la pens'ee du jeune homme les choses s’encha^inaient de facon tr`es simple :
— Cette Ad`ele, se disait J'er^ome Fandor, on ne sait apr`es tout ni qui elle est, ni d’o`u elle vient. Il y avait vingt-quatre heures qu’elle 'etait plac'ee chez Rita d’Anr'emont lorsque le cambriolage a eu lieu. Pourquoi ne pas imaginer que cette bonne est, comme le sont tant d’autres, une simple indicatrice `a la solde d’une bande d’apaches, qui, renseign'ee par elle, vient d'evaliser les patrons chez qui la bonne se place provisoirement.
Et Fandor compliquait les choses comme `a plaisir. Il voyait `a merveille comment l’organisation mat'erielle du cambriolage avait pu ^etre faite : Ad`ele s’'etait trouv'ee sortie au moment o`u le drame se d'eroulait ? Mais bien entendu : elle 'etait sortie ostensiblement, d’abord, pour se cr'eer un alibi susceptible de tromper la police, ensuite pour avoir l’occasion de laisser une porte ouverte par o`u pourraient s’introduire ses complices. Puis les apaches s’'etaient introduits dans l’h^otel, avaient cambriol'e tout `a leur aise les pi`eces du premier 'etage. `A l’arriv'ee de S'ebastien, surpris par sa venue, ils l’avaient vitriol'e, cependant qu’un guetteur, un veilleur quelconque, s’emparait dans l’escalier de Rita, l’assommait `a moiti'e, allait la jeter dans la cave afin de retarder les d'ebuts de l’enqu^ete sans toutefois engager les graves complications d’un v'eritable assassinat.
Et c’'etait pour retrouver Ad`ele que J'er^ome Fandor se rendait `a Neuilly, rue Perronet o`u, il le savait par Juve, dans un ancien couvent d'esaffect'e apr`es la loi de s'eparation, dans une 'enorme b^atisse qu’entourait un grand jardin et qu’un liquidateur n'egligeant ou voleur louait pour une bouch'ee de pain, le bureau de placement Thorin s’'etait install'e. C’'etait ce bureau de placement qui avait indiqu'e Ad`ele `a Rita d’Anr'emont, c’'etait `a ce bureau de placement qu’il fallait, 'evidemment, aller enqu^eter sur la jeune femme de chambre.
J'er^ome Fandor fut favorablement impressionn'e par le Bureau de Placement.
— H'e, h'e, songea le jeune homme, ce ne sont pas les femmes de m'enage `a huit sous de l’heure qu’on doit venir engager ici. Ce sont plut^ot les domestiques de haute vol'ee, les ventres-blancs de grandes maisons, larbins, cochers, chauffeurs, valets, femmes de chambre, bonnes d’enfants, cordons bleus, gouvernantes, ah sapristi, qu’on a donc du mal `a se faire servir.
J'er^ome Fandor cependant, l’air d'egag'e, les mains dans les poches, regardant `a droite et `a gauche, avec la curiosit'e naturelle d’un jeune homme c'elibataire, qui n’a de sa vie mis les pieds dans un bureau de placement, traversa le parc, se dirigea vers le couvent proprement dit o`u l’on acc'edait par un perron. Il allait en gravir les degr'es, lorsqu’une femme d’une trentaine d’ann'ees, correctement habill'ee de noir, les cheveux bien tir'es sur le front, portant un petit tablier `a bavette o`u se devinait un mouchoir brod'e, apparut `a quelque distance d’une autre porte de la maison.
J'er^ome Fandor qui ne savait trop o`u il fallait s’adresser, s’arr^eta. La femme, voix criarde, l’interpella :
— Qu’est-ce que vous d'esirez ?
— Je viens pour une place. C’est bien le bureau Thorin, ici.
— C’est bien le bureau Thorin, mon ami. Venez par ici.
— Mon ami, grommela Fandor, nous n’avons jamais tress'e des chaussons de lisi`ere ensemble, elle exag`ere, la belle enfant.
— Pourrais-je parler `a Mme la directrice ?
— Mme la directrice ? Vous y allez bien, vous, tout de suite, comme ca, en arrivant ? Vous croyez peut-^etre qu’elle est `a vos ordres. Allons, entrez. Jetez-moi votre cigarette, on ne fume pas ici. Allons, d'ep^echez-vous. Vous verrez la directrice, je pense, d’ici une heure, vous n’aviez qu’`a arriver plus t^ot si vous ^etes press'e.
— On va bien voir, songeait le journaliste, et je n’en mourrai pas pour dix minutes d’une erreur peu flatteuse. En tout cas, j’y gagne d’^etre pendant quelques instants t'emoin de la facon dont les domestiques sont trait'es ici, ce qui n’est peut-^etre pas inutile pour mon enqu^ete, et puis l’aventure vaut d’^etre v'ecue.
Il suivit le couloir, long, tortueux qui devait courir derri`ere d’immenses salons, pour rejoindre une s'erie de petites pi`eces situ'ees sur le derri`ere du b^atiment.
J'er^ome Fandor apercut une premi`ere porte, puis une autre, puis d’autres encore.
— Qu’est-ce que vous voulez, vous ?
J'er^ome Fandor n’eut m^eme pas `a r'epondre.
— Qu’est-ce que vous savez faire ? cocher ? valet de chambre ? chauffeur ? Tenez-vous donc correctement, mon garcon, enlevez vos mains de vos poches.
— Ma foi, madame, je ne suis pas valet de chambre, je sais un peu conduire les chevaux, je suis capable `a la rigueur de tenir un volant et…
— Vous ne savez rien faire, en somme ?
« C’est `a peu pr`es cela », pensa Fandor.
La sous-directrice poursuivit d’un ton tranquille :
— Cela vaut dans les quarante-cinq francs par mois. Allons, entrez l`a.
J'er^ome Fandor avait de plus en plus envie de rire. Il n’eut gu`ere le temps de r'efl'echir, toutefois. La porte ouverte, il apercut une grande salle, assez propre, divis'ee dans toute sa longueur par trois grandes banquettes de bois sur lesquelles 'etaient assis une trentaine d’hommes `a face glabre, menton fuyant, l’air de s’ennuyer `a mourir.
— Entrez, r'ep'eta la sous-directrice. Asseyez-vous.
Fandor entra, avisa la banquette qui se trouvait le plus pr`es de lui. Il s’appr^etait `a y prendre place, quand on le tira par la manche :
— Pas celle-l`a, voyons. Vous ne savez donc rien de rien, mon ami. Dans tous les bureaux de placement, c’est pourtant la m^eme chose, de droite `a gauche, les banquettes sont dispos'ees suivant le m'erite des domestiques. Au fond avec les d'ebutants.
Apr`es de longs quarts d’heures d’attente et de discussions autour de lui, la sous-directrice lui fit signe, enfin :
— Vous, l`a-bas, venez.
J'er^ome Fandor se leva, accourut :
La sous-directrice l’entra^ina dans le petit couloir, le fit entrer dans une sorte de bureau s'ev`ere et froid que meublaient une table, deux chaises et un lustre `a gaz :
— Votre nom ?
— Je m’appelle J'er^ome.
— J'er^ome quoi ? T^achez donc d’^etre moins gourde, mon garcon.
— J'er^ome rien, je suis un enfant trouv'e, je n’ai pas de nom de famille.
— Il fallait le dire tout de suite. Vous ne valez pas plus de quarante francs.
— Si ca continue, pensait le journaliste, si j’'enum`ere d’autres qualit'es, bien s^ur que je ne vaudrai plus que dix francs puis cent sous par mois, encore heureux si je ne dois pas payer mes ma^itres.
— En somme, vous vous appelez J'er^ome, vous ^etes bon `a rien et bon `a tout, ni valet de chambre ni cocher, ni chauffeur et un peu tout cela.
— Oui, madame.
— Vous ^etes propre ?
— Je suis tr`es propre.
— Faites voir vos mains ?
J'er^ome Fandor les tendit :