La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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— Bon ca va. Vous avez m^eme les mains soign'ees, mon ami. Si vous aviez quelque capacit'e, ce serait excellent, mais dans la place o`u je vais vous envoyer…
— Vous avez une place pour moi, madame ?
— D’abord, ordonna-t-elle, habituez-vous `a parler correctement. On dit : « Madame a une place pour moi ? »
— Madame a une place pour moi ?
— Oui peut-^etre. Ce serait une place de confiance, chez un brave homme, un vieux client, d’ailleurs Mme la directrice va vous en parler. Venez.
Derri`ere la sous-directrice, tenant son chapeau `a la main, feignant de marcher avec pr'ecaution, en homme qui n’ose point faire du bruit, mais en r'ealit'e 'etouffant un fou rire mal r'eprim'e, tirant la langue par gaminerie, J'er^ome Fandor arriva dans le bureau directorial.
C’'etait une pi`ece assez richement meubl'ee. Un tapis couvrait le sol, les meubles de velours rouge et d’acajou 'etaient cossus, un feu de bois p'etillait dans la chemin'ee, des gravures en couleurs 'etaient pendues au mur dans des cadres de bois dor'e, cependant qu’un agenda volumineux fix'e `a la muraille 'etait ratur'e d’inscriptions au crayon bleu.
J'er^ome Fandor, du premier coup d’oeil, inspectait la pi`ece, d'evisageait les deux personnes qui s’y trouvaient d'ej`a.
L’une 'etait une vieille femme, Mme Thorin, directrice de l’agence de placement. Elle avait grand air, portait une chevelure blanche, fris'ee en longs bandeaux, un costume tr`es simple que rehaussait un col d’une impeccable blancheur, comme en ont les nurses anglaises.
En face d’elle, carr'e sur un large fauteuil, d’o`u son ventre d'ebordait, un gros homme `a la figure rouge et poupine, l’air tr`es bon enfant. Il avait une 'enorme main, velue aux ongles taill'es courts, aux doigts charg'es d’'enormes chevali`eres en or massif et incrust'ees de diamants. Il paraissait jovial et de bonne humeur :
— Entrez, mon garcon, ordonna la directrice… Monsieur Labourette, voici le jeune homme dont je vous parlais, dont vous parlait madame. C’est un honn^ete garcon que nous connaissons depuis tr`es longtemps. Je suis persuad'ee qu’il fera votre affaire. Il accepterait les gages que vous offrez, quarante francs, nourri, log'e, couch'e et blanchi.
M. Labourette, cependant que Fandor songeait que Mme Thorin avait un beau toupet d’affirmer qu’elle le connaissait depuis longtemps, examinait le journaliste avec des yeux clignotants de maquignon cherchant la tare d’un cheval de belle apparence.
— H'e, h'e, d'eclara le gros homme, il n’est pas mal, ce coco-l`a. Et alors, comme ca, vous voulez entrer `a mon service ?
— Ce serait pour quelle besogne, monsieur ? demanda-t-il.
C'elestin Labourette leva les bras au ciel d’un air d'esesp'er'e :
— Pour quelle besogne ? Ah bien, dame un peu pour tout `a la fois. Moi, mon ami, je n’ai pas besoin d’un larbin ras'e qui m’intimide et qui me regarde du haut de sa grandeur. Je suis riche, pas fier pour deux sous, bon copain, et les ceusses qui travaillent avec moi, si ils ne boudent pas `a l’ouvrage, ne sont pas malheureux. Tout de m^eme, voil`a ce que vous aurez `a faire. Ah, d’abord, voil`a mon nom, C'elestin Labourette, marchand de cochons. Oui, c’est pas un m'etier de la haute, mais c’est un bon m'etier. On y gagne des sous qui ne doivent rien `a personne. Marchand de cochons, C'elestin Labourette, rappelez-vous ca. Et vous ? comment vous appelez-vous ?
— J'er^ome.
— J'er^ome ? Ca me va. C’est un nom qui se retient, ca me va tout `a fait. Donc, voil`a ce que vous aurez `a faire. D’abord, soigner mes bidets. J’en ai deux que j’attelle `a un tilbury, ensuite, promener mes chiens, ca, j’en ai quatre, gentils tout plein. Enfin, mettre mon vin en bouteilles et puis balayer de temps en temps, en haut et en bas. J’habite aux Lilas, une petite maison. Ah, je vous demanderai aussi de me pr^eter la main pour b^echer le jardinet. C’est pas grand, c’est pas dur. Ah, et puis encore, de venir avec moi aux abattoirs. Ca, ca ne sera pas emb^etant pour vous, mon garcon. Quand on va `a la Villette, on en revient toujours avec du vent dans les voiles : c’est un copain qui offre un verre, faut le rendre, il vous refait la politesse, on lui refait de m^eme, et puis on est tous comme ca, quoi, pas fier, bon copain, des sous dans le porte-monnaie, gueulard un peu. Ca vous va-t-il ?
J'er^ome Fandor h'esitait de moins en moins. D’abord, son futur patron l’int'eressait, l’amusait, ce devait ^etre un type et un bon type, ce gros marchand de cochons. Et puis il y avait autre chose qui intriguait J'er^ome Fandor, c’'etait le visage renfrogn'e de Mme Thorin…
La directrice du bureau de placement semblait fort peu go^uter l’exub'erante gaiet'e, la jovialit'e bonhomme du marchand de cochons. Pourtant, elle fit signe `a J'er^ome Fandor d’accepter les offres du gros homme. Elle semblait se porter garante de la v'eracit'e de ses dires.
C'elestin Labourette cependant r'ep'etait, se tapant sur les cuisses, tirant de sa poche une poign'ee de sous qu’il faisait tinter dans sa main :
— Ca vous va-t-il, mon garcon ? Avec moi, faut pas que les choses tra^inent, et votre t^ete me revient. Dites oui, dites que ca vous botte et je vous donne tout de suite un petit acompte et je vous emm`ene bouffer des escargots. Hein ? avec un verre de vin blanc.
J'er^ome Fandor ne pouvait r'esister vraiment `a une offre pareille :
— Ma foi, monsieur C'elestin Labourette, r'ep'etait-il, ca me va. J’aime les chevaux et les clebs, je ne demande pas mieux que d’entrer `a votre service.
C'elestin Labourette, ravi, tapa sur l’'epaule de son nouveau serviteur et l’entra^ina dehors.
10 – LE MILLION DISPARU
Le policier, en descendant du train, s’'etait imm'ediatement rendu au Grand-H^otel. Malgr'e l’heure tardive, M. Marquet-Monnier l’attendait dans l’appartement somptueux retenu depuis le matin m^eme.
Le banquier de la rue Laffitte n’avait plus l’attitude arrogante. M. Marquet-Monnier donnait les signes de la plus grande inqui'etude et du plus parfait d'esarroi. Cet homme si flegmatique, ce col de fer blanc rigide, pond'er'e, qui jamais ne prononcait une parole plus haute que l’autre, paraissait absolument troubl'e, d'esorient'e.
Il poussa un long soupir de satisfaction en voyant Juve entrer dans le salon attenant `a sa chambre `a coucher. Les deux mains tendues, il alla vers lui :
— Merci, monsieur, d'eclara-t-il, merci de tout coeur d’^etre venu, vous avez r'epondu `a mon pressant appel et vous ne pouvez imaginer combien je vous en sais gr'e.
— J’ai r'epondu `a votre appel, en effet, monsieur, mais je vous informe que mes instants sont compt'es. Ne perdons pas notre temps, je vous en prie, en congratulations inutiles. Vous connaissez mieux que personne la valeur du temps.
— J’irai droit au but, fit-il, mais comme nous avons `a causer quelque temps et que la nuit s’avance, faites-moi le plaisir, monsieur Juve, d’accepter une tasse de caf'e. Je vous assure que nous avons, l’un et l’autre, besoin de toute notre lucidit'e.