La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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— Soit.
M. Marquet-Monnier prit deux tasses sur un plateau, versa d’une cafeti`ere le liquide fumant qu’il avait fait pr'eparer en attendant le visiteur.
— Un, deux morceaux de sucre ? proposa-t-il.
— Pas de sucre du tout, fit Juve, qui, pour s’occuper, allumait une cigarette, non sans en avoir offert une `a M. Marquet-Monnier.
Apr`es un silence de quelques instants, les deux hommes s’install`erent l’un en face de l’autre.
M. Marquet-Monnier commenca d’une voix 'etrange et troubl'ee qui cependant peu `a peu s’affermit :
— Vous avez pu vous rendre compte ce matin, monsieur, d'eclara t-il, de mon empressement `a partir pour le Havre. J’avais rendez-vous, en effet, avec un correspondant am'ericain de la Banque Marquet-Monnier et Cie, que je dirige, comme vous le savez, et dont je suis le principal, pour ainsi dire, le seul commanditaire. Ce correspondant d’Am'erique, homme d’une honorabilit'e `a toute 'epreuve et des mieux consid'er'es `a la Bourse de Philadelphie, a quitt'e New York il y a sept jours exactement, `a bord du transatlantique La Touraine. Sa venue m’'etait d’ailleurs annonc'ee depuis une quinzaine de jours, et mon correspondant, M. Backefelder, codirecteur de la banque des 'Etats-Unis, s’annoncait comme apportant avec lui deux millions en billets de banque francais qu’il devait verser entre mes mains, ou pour mieux dire entre celles de mon caissier, afin de liquider un compte r'esultant de diverses op'erations effectu'ees entre sa maison et la mienne et qui se soldaient par la diff'erence des deux millions en question `a mon profit. M. Backefelder, par sa derni`ere lettre, me demandait de venir au Havre prendre possession de la somme, et cela pour deux raisons, disait-il : la premi`ere c’est qu’il ne tenait pas `a s’aventurer seul sur le parcours du Havre `a Paris, o`u il est rarement venu. M. Backefelder, en effet, conna^it mal notre langue. D’autre part, il d'esirait me verser le plus t^ot possible ces deux millions, ne disposant que de tr`es peu de temps par suite de visites officielles qu’il devait effectuer dans notre pays. Jusqu’`a pr'esent, la chose est tr`es claire. Mais voici o`u elle se complique. Le paquebot La Touraine est entr'e aujourd’hui, exactement `a six heures du soir, dans le bassin de l’Eure. Or M. Backefelder ne se trouve pas `a bord.
— Ah, c’est peut-^etre qu’il a manqu'e le bateau ? qu’il s’est embarqu'e sur un autre transatlantique ?
— Non, monsieur. Cela n’est pas, et voici pourquoi : non seulement, M. Backefelder figure sur la liste des passagers de La Touraine comme s’'etant r'eellement embarqu'e `a New York, comme occupant effectivement la cabine 11, c^ot'e b^abord des premi`eres classes, mais encore, il est certain que M. Backefelder a 'et'e vu sur le bateau. Mieux que cela ou pis que cela, il a 'et'e victime d’un vol. Il s’en est plaint au capitaine et depuis lors, il a disparu.
— Disparu ? comment cela, en pleine mer ?
— Oui, en pleine mer. Pendant les trois derniers jours du voyage, il est rest'e introuvable et, de plus, il appara^it certain qu’il n’a pas d'ebarqu'e au Havre.
— Ah ! fit Juve, la situation se corse un peu. Mais elle a besoin d’^etre pr'ecis'ee. Savez-vous qu’elle a 'et'e l’importance du vol dont M. Backefelder aurait 'et'e victime ?
— Ma foi, pas exactement. Je vous avoue, monsieur Juve, que lorsque j’ai appris au d'ebarcad`ere de La Touraine, qu’on ne savait ce qu’'etait devenu M. Backefelder, j’ai 'et'e tellement troubl'e que je suis rentr'e `a mon h^otel, esp'erant qu’il 'etait venu m’y rejoindre.
— M. Backefelder savait-il donc o`u il pourrait vous rencontrer au Havre ?
— Je l’avais avis'e par radiot'el'egramme que je serais au Grand-H^otel.
— Et il n’est pas venu ?
— Non.
— Qu’avez-vous fait ensuite ?
— Ensuite, monsieur Juve, je vous ai t'el'egraphi'e.
— J’imagine, monsieur Marquet-Monnier, demanda-t-il, que depuis six heures du soir, jusqu’`a mon arriv'ee, vous n’^etes pas rest'e inactif, vous vous ^etes renseign'e ?
— J’ai essay'e de le faire tout au moins. J’ai vu le lieutenant de vaisseau qui commande La Touraine. Cet officier 'etait tr`es press'e de retourner chez lui, dans sa famille, et n’a pu que me raconter ce que je vous ai dit. Toutefois, il m’a conseill'e de voir le commissaire du bord.
— L’avez-vous vu ?
— Le commissaire du bord, sit^ot que La Touraine accostait le quai, en 'etait descendu ayant, para^it-il, des documents administratifs `a transmettre d’urgence au si`ege de sa Compagnie. Je n’ai pas pu le joindre, mais on m’a promis qu’il serait `a bord demain matin d`es huit heures et qu’il me recevrait volontiers.
— Bien, si vous voulez, nous irons le voir ensemble. Ce M. Backefelder, le connaissiez-vous particuli`erement ?
— Je ne l’ai jamais rencontr'e, d'eclara M. Marquet-Monnier, mais voil`a d'ej`a une dizaine d’ann'ees que ma Banque et la sienne sont en relations d’affaires. Il est un des associ'es de la maison de Philadelphie et tr`es connu dans les milieux financiers, parfaitement honorable, et j’insiste sur ce point, pour sa grosse fortune. Je vois tr`es bien quelle doit ^etre votre pens'ee, monsieur Juve, et je vous demanderai d’'ecarter `a priori l’hypoth`ese que M. Backefelder aurait commis une ind'elicatesse, un vol.
— Faudrait-il donc envisager l’'eventualit'e d’un crime ?
— Ah, monsieur, Dieu veuille que cela ne soit pas. Nous sommes, dans ma famille, bien durement frapp'es depuis quelque temps.
Le banquier s’interrompit. Juve, s’'etant lev'e, tendit la main `a M. Marquet-Monnier :
— Que comptez-vous faire ? demanda le banquier.
— Je compte aller me coucher, monsieur, il est deux heures du matin et si je ne m’abuse, nous devons ^etre demain d`es huit heures pr'ecises `a La Touraine. Il faut que nous prenions un peu de repos l’un et l’autre, n’est-ce pas votre avis ?
Juve, rapidement d'ev^etu, n’avait pas plut^ot 'eteint l’'electricit'e qu’il fermait les yeux et s’endormait profond'ement.
***
— Vous avez une autorisation, messieurs ?
— Voici, mon ami, c’est un laissez-passer pour deux personnes.
Le marin esquissa un salut militaire, puis renseigna les visiteurs :
— Pour les bureaux de M. le commissaire, il faut traverser le pont dans toute sa largeur. Vous trouverez un escalier pr`es du manchon d’air `a droite de la premi`ere chemin'ee. Vous descendrez deux 'etages, vous suivrez le couloir int'erieur, quelqu’un vous renseignera lorsque vous en serez l`a. C’est d’ailleurs tout pr`es.
M. Marquet-Monnier et Juve – car c’'etaient les deux hommes auxquels le marin venait de s’adresser – observ`erent scrupuleusement les indications qui leur 'etaient fournies.
N'eanmoins, malgr'e leur attention, ils se seraient assur'ement perdus dans le d'edale de La Touraine, si pr'ecis'ement, un officier aux manches galonn'ees d’argent n’avait entreb^aill'e une porte pour appeler un secr'etaire.
Et Juve, `a ses insignes, avait reconnu qu’il s’agissait du fonctionnaire que, dans la marine de guerre, on d'esigne sous le nom de « ferblantier ».
— M. le Commissaire ? demanda Juve.
— C’est moi, monsieur, r'epondit l’officier. `A qui ai-je l’honneur de parler ?
Le fonctionnaire se doutait 'evidemment de la visite qu’il allait recevoir, car lorsque Juve et M. Marquet-Monnier se nomm`erent, il n’'eprouva aucune surprise, mais, poliment, au contraire, il les invita `a p'en'etrer dans son bureau. Le commissariat administratif de La Touraine 'etait une vaste cabine, confortablement meubl'ee et install'ee un peu `a l’arri`ere, `a l’extr'emit'e du couloir des appartements r'eserv'es aux voyageurs de premi`ere classe.