La livr?e du crime (Преступная ливрея)
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— Encore un, OEil-de-Boeuf. Et toi, ma vieille branche ?
— Ca n’est pas de refus, Bec-de-Gaz. `A nous deux, on peut encore s’enfiler une bouteille.
— Toujours au m^eme prix, pas vrai, OEil-de-Boeuf ?
— S^ur alors, c’est rien chouette, de bouffer et de licher aux frais de la princesse.
— C’est pas pour dire, mais voil`a bien la premi`ere fois que ca m’arrive. Aussi mon vieux, faut savoir en profiter.
Les deux apaches, confortablement install'es, d'ebouchaient une seconde bouteille de vin blanc, attaqu`erent un 'enorme p^at'e de li`evre qui se trouvait plac'e entre eux sur la table d’une cuisine.
Un troisi`eme couvert attendait.
Bec-de-Gaz, la bouche pleine, s’arr^eta un instant de mastiquer :
— Et la Gu^epe, qu’est-ce qu’elle devient ? Comment que cela se fait qu’elle n’est pas encore venue manger avec nous ?
— Bah, probable qu’elle n’est pas loin. La poule n’est pas encore sortie de son poulailler.
— Pourvu qu’elle ne se soit pas d'ebin'ee. Qu’est-ce que nous prendrions avec Fant^omas.
— D'ebin'ee ? sourit OEil-de-Boeuf, ca c’est comme des dattes. Il la conna^it Fant^omas, pour savoir ousqu’il faut boucler les gens et avec des gardiens de prison comme nous, qui sont `a la coule de tous les trucs.
— T’as raison, OEil-de-Boeuf, la voil`a.
Or, celle-ci n’'etait autre que l’infortun'ee fleuriste condamn'ee quelques jours auparavant par le Tribunal des Apaches `a ^etre ex'ecut'ee s'eance tenante et dont le supplice avait 'et'e diff'er'e sur les ordres de Fant^omas, fort heureusement intervenu pour elle en temps voulu.
Aid'e des deux amis Bec-de-Gaz et OEil-de-Boeuf, Fant^omas estimant que lui seul, en sa qualit'e de chef de bande, avait le droit de juger et de punir, avait enlev'e la jeune fille et l’avait oblig'ee `a monter dans une voiture automobile et conduite dans une retraite o`u elle allait ^etre mise sous la garde des deux apaches.
Or, ceux-ci n’avaient pas 'et'e peu surpris de voir que Fant^omas la conduisait `a Neuilly, dans une propri'et'e que les uns et les autres connaissaient fort bien, l’agence Thorin.
— M’est avis, avait alors murmur'e Bec-de-Gaz `a OEil-de-Boeuf, pendant que l’on traversait myst'erieusement le grand parc au milieu duquel s’'elevait l’ancien couvent, que Fant^omas doit avoir des combines avec le p`ere Thorin, patron de cette boutique, et que ce n’est pas sans raison qu’il am`ene ici la Gu^epe.
Le Roi du Crime avait fait descendre la Gu^epe dans de vastes sous-sols et l’avait conduite tout `a l’extr'emit'e du b^atiment, dans une sorte de petite cellule 'etroite et sombre.
Fant^omas avait alors dit `a La Gu^epe :
— C’est l`a que tu vivras, que tu demeureras, jusqu’au jour o`u il me plaira de t’en faire sortir.
Puis, l’Insaisissable, se tournant vers OEil-de-Boeuf et Bec-de-Gaz, leur avait d'eclar'e :
— Je vous institue ses gardiens. Vous allez rester dans la pi`ece qui pr'ec`ede la chambre de la Gu^epe et vous l’emp^echerez de sortir d’ici quoiqu’il arrive, quoiqu’il advienne. En aucun cas vous ne devez vous absenter, mais vous ^etes libres de faire tout ce qu’il vous plaira. Je vous interdis cependant de toucher un seul cheveu de la t^ete de votre prisonni`ere.
OEil-de-Boeuf et Bec-de-Gaz avaient accept'e non sans enthousiasme les ordres du patron. Ils entrevoyaient, 'etant donn'ees les cuisines qu’ils avaient travers'ees pour parvenir `a leurs appartements particuliers, un avenir de ripaille qui leur convenait fort. Et d`es le premier jour, ils avaient fait honneur `a des repas succulents, `a d’excellents vins qui leur faisaient oublier les longueurs de la captivit'e, car en r'ealit'e, ces deux ge^oliers charg'es de surveiller leur prisonni`ere 'etaient aussi prisonniers qu’elle. OEil-de-Boeuf et Bec-de-Gaz s’en consolaient ais'ement, passant de longues apr`es-midi `a fumer des cigarettes, 'etendus sur le plancher, ou alors, se livrant `a d’interminables parties de cartes. Ils avaient escompt'e, l’un et l’autre, l’avantage de pouvoir avancer leurs affaires amoureuses avec la Gu^epe pendant ce t^ete-`a-t^ete. Et chacun des deux hommes s’avouait `a part soi qu’il aurait favoris'e pour un peu l’'evasion de la prisonni`ere, si celle-ci lui avait manifest'e un tant soi peu de sympathie.
Mais, outre qu’il leur aurait 'et'e difficile de s’en aller sans qu’on le remarqu^at, il se trouvait que leur situation aupr`es de la fleuriste ne devait se trouver aucunement modifi'ee.
La Gu^epe observant un mutisme absolu ne sortait de sa cellule que pour aller prendre ses repas, et ceux-ci 'etaient silencieux, moroses. La Gu^epe demeurait perp'etuellement la t^ete basse, le nez plant'e dans son assiette, sans souffler mot.
Conform'ement `a l’habitude, ce matin-l`a, la Gu^epe 'etait venue se joindre `a ses deux gardiens pour prendre son repas. Il 'etait environ onze heures et quart du matin. Soudain, les trois convives s’arr^et`erent brusquement, 'ecout`erent un bruit 'etrange suivi de plusieurs autres, 'egalement surprenants et myst'erieux, qui venaient de l’'etage au-dessus, c’est-`a-dire du rez-de-chauss'ee. On aurait dit une d'etonation sourde, puis des bruits de pas pr'ecipit'es, des clameurs 'etouff'ees.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda la Gu^epe.
Bec-de-Gaz, profitant de sa haute taille, monta sur la table qui, appuy'ee le long du mur, constituait pour lui un v'eritable escabeau lui permettant d’arriver jusqu’`a la hauteur du soupirail ouvert au niveau du sol. Bec-de-Gaz s’agrippa aux barreaux de fer. Il y r'eussit avec peine, mais c’'etait en vain qu’il regardait ainsi `a l’ext'erieur de la maison. Plus rien. Il redescendit.
— Si qu’on recommencerait `a bouffer ? sugg'era-t-il.
C’'etait aussi l’avis d’OEil-de-Boeuf, mais la Gu^epe 'etait all'ee jusqu’`a la porte d’entr'ee de la salle. Elle avait entendu du bruit, des pas pr'ecipit'es, et comme elle s’avancait, elle dut s’arr^eter net pour reculer ensuite. La clef avait tourn'e dans la serrure, sous une violente pouss'ee, la porte s’'etait ouverte, sept ou huit individus p'en'etr`erent dans la salle de la prisonni`ere et de ses gardiens.
Or, si la Gu^epe et les deux apaches, riv'es `a son existence, 'etaient stup'efaits de cette brusque irruption, parmi les individus qui p'en'etraient ainsi, il s’en trouvait qui n’'etaient pas moins 'etonn'es.
Bec-de-Gaz venait d’apercevoir l’un d’eux, dont le visage terreux paraissait plus sombre encore 'eclair'e qu’il 'etait par un rayon de lumi`ere et il s’'ecriait :
— Le Barbu. Ah mince alors. Le Barbu, ici et fringu'e comme un larbin de grande maison.
Le Barbu, en effet, qui avait sacrifi'e sa moustache et sa barbe, ne conservant que des favoris noirs et 'epais, 'etait v^etu d’un pantalon de drap sombre, liser'e de rouge `a la couture, et au lieu de veston, portait un gilet ray'e jaune et noir avec des manches de lustrine.
OEil-de-Boeuf et Bec-de-Gaz 'etaient `a peine revenus de leur stup'efaction que la Gu^epe, `a son tour, poussait un cri de terreur et d’inqui'etude. Elle venait de reconna^itre, parmi les arrivants, son plus redoutable ennemi, l’homme qui l’avait accus'ee, trahie aupr`es des T'en'ebreux : le subtil et f'eroce B'eb'e.
Celui-ci 'etait envelopp'e des pieds `a la t^ete, dans une sorte de capote grise `a deux rangs de boutons et coiff'e d’une casquette `a visi`ere cercl'ee de cuivre. B'eb'e affectait ainsi l’allure d’un m'ecanicien de taxi-automobile.