La main coup?e (Отрезанная рука)
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Le Bedeau.
Pourquoi le terrible « sonneur » 'etait-il venu dans la principaut'e ? `A quelle lugubre besogne s’employait-il dans ce pays de luxe, de f^etes, de jeux ?
Fandor et Juve, d`es lors, n’eurent plus d’yeux que pour l’apache. Ils le voyaient de face, et auraient donn'e beaucoup pour pouvoir contempler `a loisir les traits de l’individu avec qui le Bedeau s’entretenait.
Celui-ci, malheureusement, leur tournait le dos.
Que faire ?
Juve qui n’'etait jamais `a court d’exp'edients, avertit d’un clin d’oeil Fandor qu’il importait de se m'efier. Juve alors se leva, quitta sa place sans se presser, vint s’accouder au comptoir du bar :
— Un mad`ere sec, commanda-t-il.
Et l’ordre donn'e, Juve se retourna, voyant cette fois de face l’interlocuteur du Bedeau.
`A ce moment, Fandor rejoignit Juve, mais 'evita de se retourner.
— Juve, qui est-ce ?
— Mario.
— Le bonneteau ?
— Tais-toi, Fandor ! il faut que nous entendions ce qu’ils disent.
Ce n’'etait pas tr`es difficile car le Bedeau parlait `a voix haute :
— Et puis, gouaillait l’apache, qui semblait de fort mauvaise humeur, et puis c’est pas tout ca, Bonneteur, en v’l`a assez, et m^eme de trop. J’aime mieux pas dire la messe deux fois. Raque tes bijoux ou gare ma patte. En voil`a un salaud, qui veut tout garder pour lui.
Mais le bonneteau n’entendait nullement se laisser faire.
— Raquer les bijoux, disait-il, et puis quoi encore ? Payer la tourn'ee, peut-^etre bien ? Non, mais tu n’m’as pas regard'e. Quand c’est que je travaille, Bedeau, c’est tout de m^eme pour moi et pas pour les autres. Si j’ai pu avoir Kissmi et lui faire sa ferblanterie, j’imagine que c’est `a moi d’en avoir le b'enef.
Juve n’avait pas le temps de r'efl'echir `a ce qu’il venait d’apprendre, car, `a la v'erit'e, toute son attention se concentrait maintenant non plus sur le Bedeau causant avec Mario, mais bien sur Bouzille, qui venait d’^etre rejoint par un inconnu glabre, de haute taille, qui, doucement, glissait de l’argent dans la main du chemineau.
— Regarde, Fandor, souffla Juve. Voil`a que Bouzille recoit sa paye, ah, du diable si nous saurons jamais, qui avait command'e `a ces apaches de surveiller la maison H'eberlauf.
Au m^eme moment, derri`ere Juve, le Bedeau causait `a l’homme glabre, `a face de larbin.
Le Bedeau, qui 'etait de plus en plus mauvaise humeur, temp^etait :
— Plus souvent, que je recommencerai `a travailler pour l’officemare. En voil`a un r^aleux. Trente francs par t^ete. Alors qu’on s’est b^uch'e comme des singes. C’est pas Ivan qu’il devrait s’appeler… c’est « J’tiens-ma-poche ».
Le reste de la diatribe de l’apache se perdit dans le brouhaha du cabaret, mais tout de m^eme Juve rayonnait :
— Voil`a, souffla-t-il `a l’oreille de Fandor, c’est clair et net. Ivan Ivanovitch a pay'e ces hommes, c’est lui, le coupable. C’est lui qui avait tendu le guet-apens. C’est lui qui a d^u tuer Norbert. C’est lui encore qui a fait assassiner l’amant de Louppe. Lui, toujours, qui tout `a l’heure en voulait `a nos vies. Tu l’as entendu, Fandor ? c’est Ivan qui payait ces hommes.
— Mais ca ne prouve rien, Juve.
— Comment cela ne prouve rien ?
— Mais non.
Fandor, en deux mots, avait d'ej`a expliqu'e `a Juve les extraordinaires p'erip'eties qui avaient marqu'e sa propre journ'ee, comment il avait poursuivi la jeune fille s’appelant Denise, comment il avait 'et'e emp^ech'e de la rejoindre par l’intervention d’Ivan Ivanovitch, comment enfin, Ivan Ivanovitch, apr`es s’^etre excus'e de lui avoir impos'e la promenade en mer, avait fini par vouloir le guider vers cette m^eme Denise, qui, lui disait-il, avait d'esir'e un rendez-vous avec Fandor, rendez-vous emp^ech'e par la bagarre de la nuit.
— Juve, conclut Fandor, je ne sais pas ce que vous avez ? vous soupconnez ce malheureux marin. Je vous affirme qu’il n’est pour rien dans tout ceci. Oui, parbleu, on avait pay'e ces hommes, ces apaches pour emp^echer qu’on ne parv^int jusqu’`a cette Denise. Mais ce n’'etait pas contre vous qu’on agit, Juve, c’'etait, qui sait, peut-^etre contre moi. Contre Ivan, que sais-je ? Juve, comprenez-vous ?
— Parfaitement.
— Alors, vous saisissez que nous n’aurons l’explication de tous ces myst`eres qu’en interviewant Denise ?
Mais Fandor dut s’interrompre.
Au plus fort de la discussion avec Juve, une rixe 'eclata soudain dans le cabaret.
Mario Isolino et le Bedeau en venaient aux mains.
— Canaille, hurla Mario, tou m’as vol'e les bijoux de Kissmi.
— Crapule, r'epondit le Bedeau, tu refusais de partager. Rends-moi les bijoux.
— Mais io ne les ai pas, nom d'e Diou.
— Je vais te casser la gueule.
— Viens-y donc, si tou oses.
Et puis brusquement la lutte cessa.
Le patron du Canadian-Baravait, en effet, une grande habitude des discussions de ce genre. Il n’h'esita pas sur la conduite `a tenir. Quittant son comptoir, il se dirigea vers le commutateur et coupa l’'electricit'e, purement et simplement.
Se battre dans le noir, c’'etait 'evidemment impossible. En d'esordre, mais avec pr'ecipitation, les vilains clients all`erent dans la rue pour y vider d'efinitivement leur querelle.
— Ne bouge pas, Fandor, fit Juve, nous allons assister au cin'ema.
Mais au m^eme moment, la main vigoureuse du patron de l’'etablissement empoignait Juve par l’'epaule :
— Vous, ordonna le colosse, qui pr'esidait aux destin'ees du Canadian-Bar, allez voir dehors si j’y suis. Est-ce que vous prenez ma maison pour un asile de nuit ? En voil`a des loqueteux. Allez ouste, les mendiants. Videz le plancher.
Ce n’'etait pas le moment de r'esister. Juve et Fandor se laiss`erent expulser.
Or, dans la rue, o`u on les jetait, le Bedeau et Mario, le couteau en main, s’appr^etaient `a se pourfendre.