La main coup?e (Отрезанная рука)
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Il se passait qu’un homme d’une quarantaine d’ann'ees environ, `a l’aspect correct et distingu'e, venait de se faire annoncer.
Au comte de Massepiau, qui le consid'erait avec des yeux atterr'es, il disait `a haute et intelligible voix :
— On m’a t'el'ephon'e tout `a l’heure de venir d’urgence… je suis le docteur Hanriot.
Juve se pr'ecipitait sur lui et sans la moindre vergogne l’empoignant par les revers de sa jaquette, il l’attirait `a lui :
— Vous ^etes le docteur Hanriot ?
— Eh bien oui, monsieur, que signifie ?…
Le docteur, en effet, semblait abasourdi de l’extraordinaire brusquerie de Juve.
Le policier s’en rendit compte. Il l^acha le m'edecin, balbutia des excuses, ne comprenant plus… ou plut^ot redoutant de comprendre.
Dans les salons, en effet, tout autour de lui montait comme un murmure confus. On discutait avec passion, avec effroi, sur l’incident qui venait de se produire.
Quel 'etait encore ce quiproquo ? Deux m'edecins au lieu d’un, que voulait dire cette histoire ?
Et pendant ce temps-l`a ce pauvre Laurans restait toujours 'etendu, rigide, immobile sur sa chaise longue, d’osier, `a l’entr'ee de la v'eranda.
Le docteur Hanriot, auquel on posait mille questions `a la fois, que l’on attirait dans un sens, puis dans l’autre, qui se sentait ballott'e par une foule incoh'erente et `a moiti'e ivre, commencait `a s’'enerver singuli`erement ; il avait l’impression d’^etre tomb'e dans une maison de fous.
En vain, cherchait-il des yeux quelqu’un ayant une apparence normale pour s’expliquer avec lui.
Il avisait `a nouveau Juve et l’appr'ehendant `a son tour par le bras :
— Enfin, monsieur, disait-il d’une voix courrouc'ee, voulez-vous m’expliquer ce que signifie cette convocation ? Si c’est une plaisanterie…
— Ah, fichtre non, interrompit Juve, ca n’en est pas une…
Et le policier, brusquement, s’arrachait `a l’interrogatoire du docteur. Un cri strident venait de retentir. Juve bondit. Il se heurta `a Louppe qui venait de pousser ce cri.
L’espi`egle enfant n’avait plus le sourire. :
— Vous ne savez pas, g'emit-elle en apercevant Juve, voil`a qui est plus fort que tout.
— Quoi ?
— Eh bien, figurez-vous qu’on a vol'e Laurans. Il avait son portefeuille bourr'e de galette dans la poche gauche de son habit. Venez voir.
Pas de doute. Non seulement la poche du v^etement 'etait vide, ce qui peut-^etre n’aurait rien prouv'e, mais encore le v^etement portait trace de sections nettes faites, selon toute apparence, avec un objet coupant, ciseaux, rasoir.
Brusquement, Juve vit clair dans ce qui venait de se passer.
Parbleu, il n’y avait pas moyen de s’illusionner, le malheureux Laurans venait d’^etre victime d’un attentat, d’un assassinat. Le coup avait 'et'e pr'em'edit'e. Le meurtrier devait ^etre aux aguets. Il devait pister sa victime. Il avait profit'e de l’incident du verre d’eau auquel il avait substitu'e, mais peut-^etre `a son insu, un verre de kirsch. C’'etait le meurtrier, le voleur qui, au courant de l’appel t'el'ephonique, avait eu l’audace de se donner pour le m'edecin sous pr'etexte de constater l’'etat du malade, qu’il avait audacieusement d'epouill'e. La fuite rapide de ce pseudo homme de l’art en constituait assur'ement la meilleure preuve. Remettant `a plus tard le soin de d'ebrouiller cette myst'erieuse affaire, Juve s’'elanca dans le jardin, courut `a la grille de l’avenue devant laquelle s’'etait arr^et'e le taxi-auto. Il avait plu, une heure plus t^ot, et dans le sable du chemin les traces des roues du v'ehicule restaient nettement marqu'ees. Juve se pr'ecipita sur ces traces dans l’all'ee sombre qu’'eclairait `a peine de distance en distance la lueur tremblotante de quelques ampoules 'electriques. Juve songeait. Sous ses yeux, devant lui, on venait de commettre un crime, un crime 'epouvantable, un crime concu avec une audace et une t'em'erit'e inou"ies et il ne s’'etait dout'e de rien. Quel pouvait ^etre le criminel assez insens'e pour proc'eder de la sorte, surtout que Juve 'etait l`a et certainement il ne devait pas l’ignorer ? Le policier, encore qu’il ne voul^ut pas se laisser prendre `a ses propres pressentiments, avait malgr'e lui cette impression nette et pr'ecise qu’un seul ^etre au monde 'etait capable de cette audace, de ce sang-froid.
Juve revint sur ses pas, retrouva les sillons des pneumatiques et ceux-ci l’orientaient dans une avenue dont il d'ecouvrit le nom sur la plaque indicatrice : « Avenue des Rosiers ».
— Tiens, remarqua Juve, c’est ici que demeure le couple H'eberlauf, c’est en face de leur habitation que se trouve la villa de Conchita Conchas.
Le policier avanca en courant, suivant l’avenue. Au loin, quelques rumeurs… le taxi-auto poursuivi s’'etait-il arr^et'e ?
Ah, si Juve avait cette chance. Il poss'edait assez d’audace et de volont'e pour ne pas tarder `a 'eclaircir le myst`ere, `a d'emasquer le coupable, quel qu’il f^ut.
Mais brusquement Juve recut un coup violent sur le front et tomba en arri`ere. Le policier se releva avec une agilit'e surprenante : il 'etait trop au courant des moeurs des bandits pour ne pas reconna^itre l’attaque dont il venait d’^etre victime. En m^eme temps qu’on le frappait au front on lui assenait un coup dans les reins et Juve n’ignorait pas que c’'etait tout simplement « le coup du p`ere Francois » qu’on venait de lui faire. Juve savait la parade. Juve se releva, d'ecocha au hasard, dans l’obscurit'e, un coup de poing qui sonna sur une poitrine.
Mais, `a ce moment pr'ecis, une balle lui sifflait aux oreilles. Des bruits de pas se firent entendre de tous c^ot'es.
Dans un geste plus prompt que l’'eclair, Juve prit lui aussi son browning, l’arma d’un coup sec, cependant que de la main gauche il appuyait sur le bouton de sa lampe 'electrique et envoyait un faisceau de lumi`ere tout autour de lui.
Juve, en d'epit de son courage, 'eprouva une violente 'emotion. Il 'etait cern'e par une demi-douzaine d’individus arm'es de gourdins, de revolvers, de couteaux. 'Evidemment, Juve venait de tomber dans un guet-apens :
— Au secours, hurla-t-il et, en m^eme temps, brusquement il foncait.
`A la lueur de sa lampe 'electrique, Juve avait bien cru reconna^itre quelqu’un, et ce quelqu’un n’'etait autre qu’un homme `a la grande barbe noire.
Au cri de Juve avait r'epondu un autre cri qui remplit d’aise le policier.
— Tenez bon, Juve, on vient, avait cri'e une voix, celle de Fandor.
Les balles cr'epitaient. Des cris, des grondements. Puis, brusquement, comme si les bandits avaient reconnu la partie in'egale, car s’ils avaient pour eux le nombre ils n’avaient pas le courage, l’attaque faiblissait. Coup de sifflet, chef invisible, galop effr'en'e, disparition.
Juve et Fandor restaient victorieux, et ils avaient un prisonnier, un otage.
En l’espace d’une seconde, ils le garrott`erent 'etroitement. L’homme, d’ailleurs, se laissa faire : il g'emissait doucement, balbutiait des excuses, sollicitait l’indulgence et cela d’une voix qui n’'etait pas inconnue du policier et du journaliste.
Juve, dans la bagarre, avait perdu sa lampe 'electrique mais, aid'e de son ami, il entra^ina le prisonnier sous un bec de gaz… et ils le reconnurent : Bouzille.