La main coup?e (Отрезанная рука)
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— Fandor, avait d'eclar'e Juve, puisque nous ne pouvons pas joindre Denise, nous allons nous livrer `a une autre besogne. Il est incontestable que le 7 gagne en ce moment, plus que de raison, `a la septi`eme table de la roulette. Je vais m’occuper de savoir comment cela se fait.
— Vous avez une id'ee ?
— Non, mon petit, mais je vais jouer ce num'ero. J’imagine que cela suffira pour provoquer des incidents.
C’est alors que Fandor avait suppli'e Juve d’abandonner ce projet. Fandor, bien qu’il ne f^ut pas superstitieux, s’effrayait un peu, en effet, de voir son meilleur ami tenter le hasard sur le 7.
Trop souvent d'ej`a le sept avait 'et'e de mauvais augure.
— Juve, je ne vous laisserai pas jouer ce num'ero.
— Mais si.
Les deux amis venaient d’entrer dans la salle de jeux. Juve, pourtant, ne resta inactif que quelques secondes.
— Mon petit Fandor, recommanda-t-il au journaliste, tu vas me faire le plaisir de tenir `a l’oeil Ivan Ivanovitch, ton ami, que j’apercois l`a-bas, nonchalamment appuy'e sur ce canap'e. Tu l’aimes tant, va lui parler. Moi, je vais m’occuper d’une autre affaire que de celle que tu crois.
C’est `a regret que Fandor s’'eloignait.
Mais quoi ? devait-il perdre l’occasion de s’entretenir encore avec Ivan Ivanovitch, de se lier avec le commandant du Skobeleff, avec l’homme qu’il tenait pour innocent mais que Juve continuait d’accuser ?
— Rouge, annoncait le croupier de la table sept, le 6. Et, les diff'erences pay'ees :
— Faites vos jeux, messieurs, dames. Allons faites vos jeux. Rien ne va plus.
Tandis que Juve installait soigneusement devant lui, sur le tapis vert, un nombre respectable de louis d’or qu’il avait emport'es, plus pour faire figure honorable que pour les jouer effectivement, il jeta un regard circulaire.
`A sa gauche, se trouvait un vieux monsieur `a figure de g'en'eral, qui jouait, `a chaque coup, le minimum, pointait les num'eros gagnants et perdait immanquablement.
`A sa droite, Juve 'etait fr^ol'e par une 'el'egante jeune femme, outrageusement parfum'ee, qui elle, jouait gros jeu, gagnait de temps `a autre, et pendant que la roulette tournait, fermait les yeux et se renversait en arri`ere, comme pr^ete `a d'efaillir.
Tous les joueurs, d’ailleurs, Juve le remarquait avec un amusement qu’il dissimulait, semblaient avoir leur propre facon de jouer.
Les uns et les autres, sans doute, avaient les m^emes yeux brillants, le m^eme sourire contraint et angoiss'e, la m^eme crispation au moment o`u le croupier annoncait le num'ero gagnant, mais de petites manies, de petits tics nerveux, les rendaient diff'erents les uns des autres.
Il y avait en face de Juve, `a c^ot'e du croupier, un gros homme serrant 'energiquement dans sa main droite une statuette en pl^atre, un f'etiche.
Plus loin, un homme maigre, aux yeux caves, aux mains toujours tressaillantes, consid'erait tristement un minuscule rubis qu’il avait plac'e devant lui, v'eritable goutte de sang qui scintillait sur le vert du tapis.
Mais, continuant `a passer l’inspection de ceux qui entouraient la table de jeu, Juve, bient^ot se trouva en train d’'echanger des sourires. La jeune Louppe, en effet, venait de le reconna^itre.
Elle jouait, elle, non pas pour gagner, mais parce, que 'etant `a Monte-Carlo, elle e^ut trouv'e stupide de ne pas jouer.
Devant elle, au contraire, 'etait assise Isabelle de Guerray, outrageusement fard'ee, les l`evres br^ulantes de carmin et, si occup'ee `a perdre avec acharnement, qu’elle en oubliait sa poudre de riz, le k^ohl de ses yeux, la teinture de ses cheveux. Se passant la main sur la figure, elle m'elangeait le blanc, le noir, le rouge.
— Les malheureux, songeait Juve, quelle passion.
Et, en m^eme temps, parce qu’il 'etait bien r'esolu, Juve jetait deux louis sur le 7.
Aussit^ot le croupier s’informa :
— Vous misez sur le 7, monsieur ?
— Oui, sur le 7, r'epondit Juve.
Autour de lui, on ouvrait de grands yeux.
— Eh bien, cria Louppe, qui se moquait bien d’^etre entendue, tu as joliment du culot de jouer le 7. Mais c’est tout de m^eme quarante francs de perdus. Il n’est pas sorti une seule fois.
— Faites vos jeux, messieurs, dames, faites vos jeux. …Rien ne va plus.
Puis, quelques secondes durant, le ronron doux et r'egulier de la bille qui saute de num'ero `a num'ero.
— Ce sera le 5, dit le voisin de Juve.
— Non, le 12.
La bille ralentit sa marche. De joueur en joueur, on 'echangeait des pronostics.
— Perdus, vos quarante francs, mon bon Durand. Durand. Ah zut, je ne sais plus.
Louppe tr'epignait de joie, la bille semblait pr^ete `a s’arr^eter, elle 'etait loin du num'ero 7.
Puis, soudain, un fr'emissement courait tout autour de la table d’une voix de stentor, le croupier venait d’annoncer :
— Le 7, messieurs, mesdames. Noir, impair et manque.
Et devant Juve, les caissiers poussaient trente-cinq fois la mise, soit soixante-dix louis.
— Faites vos jeux, messieurs, dames.
Qui donc allait encore jouer, allait encore se risquer sur le 7 ?
Et les chuchotements reprenaient :
— Ca, c’est invraisemblable. Tant qu’on ne l’a pas jou'e, le 7 ne sortait pas. On le joue ce soir, pour la premi`ere fois, et il sort du premier coup.
— Tout de m^eme, si j’'etais ce monsieur, je ne serais pas rassur'e.
Interdits, les joueurs consid'eraient Juve, se demandaient s’il allait encore tenter la fortune ?
— Dites donc, Duval, non, Dupont, cria Louppe, je vous l’avais bien dit, que vous alliez gagner, hein ? je l’ai, le bon oeil ?
— Faites vos jeux.
On jouait timidement… Juve s’abstint.
Quelques instants plus tard, le croupier annoncait :
— Le 13. Faites vos jeux.
Isabelle de Guerray, ne quittait pas Juve du regard. Et comme, d’un geste assur'e, bien qu’il f^ut un peu nerveux, Juve jetait de nouveau trois louis sur le 7, l’ancienne jolie femme, cria :
— Vous jouez le sept, la noire, monsieur Dupont ? Tr`es bien. Je prends la contrepartie, voil`a dix louis sur la rouge.
De nouveau quelques minutes d’angoisse. « Rien ne va plus ». La bille bondit, saute de num'ero `a num'ero.
— Le 12.
— Non, le 20.